Le rôle de l'immobilier dans l'économie

Atlantico interroge Etienne Wasmer
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Dans un article du 25 août 2014, Etienne Wasmer répond aux questions d'Atlantico sur la place de l'immobilier dans l'économie.

Extrait:
" Atlantico: Quelle part de responsabilité, l'immobilier porte-t-il dans les crises économiques modernes dans les pays développés ?

Etienne Wasmer: Le fait de vendre à des ménages peu solvables aux Etats-Unis suivi du saucissonnage des créances immobilières à des banques a engendré le début de la crise de 2007 par insolvabilité des ménages et crise de confiance dans ces créances. Le retournement de l'immobilier en Espagne a créé une grave crise de confiance envers les banques et pénalise durablement les jeunes générations surendettées. L'immobilier a donc bien déclenché la crise et la perpétue !

A: Comment l'immobilier est-il devenu un élément aussi central dans l'économie mondiale ?

EW: Il l'a toujours été, il faut relire la Curée d'Emile Zola qui avait tout compris des ressorts humain pour comprendre que c'est le secteur où les enjeux financiers, sociaux, politiques et économiques s'entrecroisent le plus. Qui plus est, l'abondance de liquidité, les faibles taux d'intérêt et l'émergence d'une classe moyenne mondiale qui accède légitimement à la propriété font que les mouvements des prix de l'immobilier sont larges et touchent plus de monde, ce qui se répercute ensuite sur les autres variables économiques : lorsque le logement est cher, les entreprises doivent payer plus pour pouvoir attirer dans les grandes villes, ce qui freine la compétitivité et l'emploi.

A: Dans son livre Le Capital au XXIème siècle, Thomas Piketty a compilé des données afin de démontrer l'effet de creusement des inégalités entre ceux qui détiennent du capital financier, et qui peuvent jouir de leurs rendements, et ceux qui ne peuvent compter que sur leur force de travail, c'est à dire sur leurs revenus. Cependant, selon un économiste du MIT les données compilées par Piketty permettent d'aller bien loin. Il note en effet que la part de l'immobilier dans le capital est devenue prépondérante.  Ainsi le patrimoine et les revenus immobiliers seraient les principaux responsables du creusement des inégalités. Comment l'expliquer ?

AW: En effet. Mes coauteurs à Sciences Po et moi avions montré cela dès la sortie de l'ouvrage de Thomas Piketty. Nous avons démontré que toute la hausse du rapport capital sur revenu en France et dans d'autres pays est due à la hausse du capital immobilier. Ce capital a augmenté parce que les prix d'acquisition ont flambé relativement au revenu. C'est là que je diverge avec Thomas Piketty. La hausse des prix de l'immobilier ne génère pas une dynamique divergente des patrimoines : ceux qui vendent leur bien doivent en racheter un autre...  à un prix qui a flambé. Personne ne gagne s'il rachète.
Cela ne veut pas dire pour autant que l'immobilier ne génère pas d'autres formes d'inégalités, plus subtiles à comprendre, générationnelle notamment, les jeunes étant les grands perdants. Mais il faut garder raison: la hausse des loyers a été nettement plus limitée, il suffit donc de rester locataire. Dans la campagne présidentielle de 2007, le slogan d'une France de propriétaires n'est plus de mise. Je ne crois pas que les économistes recommandent d'acheter à tout prix. "

 

Retrouvez à ce sujet le LIEPP Working Paper n°25 (version anglaise ici): "Le capital logement contribue-t-il aux inégalités ? Retour sur Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty", par Odran Bonnet, Pierre-Henri Bono, Guillaume Chapelle et Étienne Wasmer, Département d’économie de Sciences Po et LIEPP.

Ce Working Paper a été cité dans la presse à plusieurs reprises, notamment sur le site du New York Timesdu journal Les Echos, sur le site du journal La Tribune, et dans Vox.