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07.09.2023

Annie Jolivet - Le travail et les conditions de travail en dernière partie de vie professionnelle

 Annie Jolivet est économiste, ingénieure de recherche au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) dans l’équipe Ergonomie du Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD) et au sein du Centre d’études sur l’emploi et le travail (CEET). Elle a notamment coordonné en 2014 Le travail avant la retraite. Emploi, travail et savoirs professionnels des seniors, Rueil-Malmaison, Éditions Liaisons avec Anne-Françoise Molinié et Serge Volkoff et a publié en 2023 Pénibilité du travail et retraite : une comparaison internationale des dispositifs existants.

Le travail et les conditions de travail en dernière partie de vie professionnelle

Annie Jolivet

Les réformes successives des retraites en France ont progressivement allongé la durée de la vie professionnelle, d’abord en augmentant la durée d’assurance requise pour une retraite à taux plein, puis en relevant à deux reprises, en 2010 et en 2023, les âges seuils pour obtenir une retraite à taux plein et l’annulation de la décote. Les réformes de 2019 et de 2023 ont suscité des débats particulièrement vifs quant aux inégales possibilités de rester en emploi jusqu’à la retraite au regard des conditions de travail.

La dernière partie de la vie professionnelle est une période plus floue qu’il n’y paraît : elle ne fait l’objet d’aucune définition juridique ; la notion de « senior » qui pourrait s’y rapporter n’est pas non plus définie ; les seuils d’âge les plus souvent mentionnés (45, 50, 55 ans) offrent une délimitation impropre aux évolutions impulsées par les réformes des retraites (Jolivet, 2023). Le travail y joue un rôle à plusieurs titres. Par les traces qu’il a pu laisser sur la santé, à travers les accidents du travail, les maladies professionnelles mais aussi par des atteintes encore peu visibles mais qui peuvent être irréversibles. Par les difficultés ou les possibilités de tenir dans le travail compte tenu des conditions de travail, des marges de manœuvre et des possibilités d’entraide dans l’emploi occupé. Par les liens qu’il peut avoir avec le parcours d’emploi, notamment à travers les interruptions liées au chômage ou à des sorties d’activité, mais aussi en raison des caractéristiques des emplois qui offrent des possibilités d’embauche même à des âges tardifs.

Nous proposons ici de situer la réflexion sur le travail et les conditions de travail en dernière partie de vie professionnelle. D’abord, en examinant comment se combinent les caractéristiques du travail pour des salariés plus âgés et comment cela affecte leur jugement sur la soutenabilité de leur travail. Ensuite, en s’interrogeant sur les aménagements de fin de carrière qui passent par des dispositifs conventionnels et individuels très inégalement accessibles et qui nécessitent aussi de penser aux conditions et au contenu du travail. Enfin, en soulignant que les actions en matière d’amélioration du travail empruntent aussi d’autres voies que celles d’une approche centrée sur les « seniors » et sur les conditions de travail. Ce qui suggère de décloisonner la réflexion sur le travail et les conditions de travail.

1. Comment se combinent les caractéristiques du travail des salariés plus âgés ? Sont-elles soutenables ?

À partir des Enquêtes Conditions de travail 2013 et Conditions de travail-risques psychosociaux 2016, nous avons étudié les conditions de travail des salariés hommes et femmes âgés de 47 à 61 ans en 2013, leur influence sur la soutenabilité du travail et leur situation trois ans plus tard (Jolivet et Molinié, 2021).

Cinq configurations de conditions de travail

La construction de notre typologie vise à comprendre comment s’agencent les différentes caractéristiques du travail. Nous avons identifié cinq configurations différentes (« épargné.e.s », travail « physique et peu de soutien », « sous pression », « physique et décalé », « pénible et contraint ») en 2013 (cf. tableau). La première configuration dite des « épargnés » est la plus nombreuse (31% des salariés, 52% de femmes). Toutes les contraintes de travail y sont plus rares que pour l’ensemble des salariés de 47 à 61 ans. Dans les quatre autres configurations, les salariés déclarent nettement plus fréquemment être exposés à certaines conditions de travail que dans toutes les autres. Cela concerne 7 salariés sur 10 des 8 545 personnes notre échantillon.

La deuxième configuration (« physique et peu de soutien ») est moins nombreuse et plus féminisée (16% des salariés, 57% de femmes). Elle rassemble des situations de travail caractérisées par des contraintes physiques fréquentes associées à certains types de travaux d’exécution et des ressources qui manquent pour faire correctement son travail (formation et soutien des collègues ou des supérieurs notamment). Les hommes y sont surtout ouvriers (à 55%). Les femmes sont pour les deux tiers d’entre elles employées, principalement du fait de la très forte proportion de personnels des services directs aux particuliers (50%). Plus du quart des hommes et 45% des femmes n’ont aucun diplôme, ou au plus le Certificat d’études primaires (CEP) ou le Brevet. La moitié des femmes est à temps partiel (19% d’entre elles faute d’avoir trouvé un temps plein, 8% pour des raisons de santé), une proportion supérieure à ce qu’elle est dans la population générale, contre un homme sur 10. Enfin, 8% des hommes et 17% des femmes ont un contrat de travail précaire (intérim, CDD, emploi aidé…). On trouve dans cette classe de nombreux salariés avec des problèmes de santé : 9% des hommes et 10% des femmes sont fortement limités dans les activités que les gens font habituellement.

La troisième configuration (« sous pression ») représente 25% des salariés et compte 58% de femmes. Elle rapproche les situations de travail de salariés relativement abrités des contraintes physiques mais fortement soumis à des contraintes temporelles serrées (en raison de normes ou délais courts ou d’une demande à satisfaire immédiatement), estimant manquer de ressources pour faire correctement leur travail (en temps, coopération, matériels ou logiciels, information ou formation), dans un contexte de changements importants. La proportion d’entre eux qui disent travailler sous pression, devoir toujours ou souvent se dépêcher atteint 80% ; 21% des salariés de cette classe soulignent des difficultés de conciliation de leurs horaires de travail avec leur vie hors travail et 27% craignent pour leur emploi dans l’année. Ils sont souvent cadres (41% des hommes, 27% des femmes) ou professions intermédiaires (30% des hommes, 32% des femmes) et c’est de toutes les classes celle qui accueille la plus forte proportion de diplômés au-delà du Bac (42% des hommes, 46% des femmes).

La 4ème configuration de travail « décalé et physique » (16% des salariés, 38% de femmes) est celle qui compte la plus forte proportion de travail en horaires décalés (alternants, de nuit, du dimanche), avec des contraintes physiques fréquentes. Le rythme de travail est lié à des contraintes automatiques ou dépend de normes ou délais serrés. Les contraintes temporelles y sont très marquées, avec peu d’autonomie. Ces situations de type plutôt industriel concernent une population plus masculine, avec une surreprésentation des techniciens et encadrants de proximité (contremaîtres et agents de maîtrise). Parmi les femmes, on trouve en revanche une forte proportion d’employées (57%), essentiellement dans la fonction publique et parmi les personnels des services directs aux particuliers.

La cinquième et dernière configuration, la moins nombreuse (9% des salariés, 47% de femmes), est caractérisée par du travail « pénible et contraint ». Les exigences physiques et des contraintes de rythme automatiques ou de délais courts sont encore plus fréquentes et un manque d’autonomie est encore accentué par rapport à la configuration précédente. Le travail est presque toujours perçu comme répétitif (92%), monotone (51%) et ne permettant pas d’apprendre (52%). De plus, 42% des salariés de cette classe ont des craintes pour leur emploi dans l’année. La population de cette classe est très ouvrière (79% des hommes et 43% des femmes) et peu diplômée (39% des hommes et 49% des femmes n’ont aucun diplôme ou au plus le CEP ou le Brevet). Cette classe regroupe aussi une proportion plus élevée de salariés avec des problèmes de santé : 12% des hommes, 13% des femmes indiquent être fortement limités dans les activités que les gens font habituellement, et 15% des hommes, 13% des femmes ont une reconnaissance de handicap (acquise ou demande en cours).

Tableau. Principales caractéristiques du travail en 2013 et des salariés concernés par configuration