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1 juillet 2026
Les Français se souviendront-ils de la panthéonisation de Marc Bloch ?
Les Français se souviendront-ils de la panthéonisation de Marc Bloch ?
L'entrée de Marc Bloch au Panthéon, célébrée le 23 juin, s'inscrit dans une séquence mémorielle devenue signature du double mandat d'Emmanuel Macron : six cérémonies en neuf ans, davantage qu'aucun de ses prédécesseurs immédiats. Mais que reste-t-il réellement de ces panthéonisations dans la mémoire collective ? C'est la question que pose Sarah Gensburger, sociologue au Centre de Sociologie des Organisations (CSO) de Sciences Po, et autrice de Qui pose les questions mémorielles, à partir d'une enquête inédite menée auprès de près de 11 000 Français : si les cérémonies reflètent fidèlement les attentes de la population, leur empreinte mémorielle demeure, elle, étonnamment fragile et inégalement distribuée. La cérémonie en l'honneur de Marc Bloch permettrait-elle d'entrevoir de nouvelles dynamiques dans la mémoire collective ?
Entretien paru sur Conférence, la lettre de Sciences Po
La panthéonisation de Marc Bloch réactive une cérémonie qui commence à devenir habituelle sous le mandat d’Emmanuel Macron – la dernière datant de 2025 et concernant Robert Badinter. Que recouvre la panthéonisation et comment a-t-elle été utilisée sous les dernières présidences ?

Sarah Gensburger (S. G.) : Entre 2017 et 2026, le Président de la République Emmanuel Macron a effectivement organisé six cérémonies de panthéonisation autour des figures de Simone Veil (2018), Maurice Genevoix (2020), Joséphine Baker (2021), Missak Manouchian (2024), Robert Badinter (2025) et donc Marc Bloch cette semaine. Ce faisant, il a renoué avec la période mitterrandienne en ayant recours de manière répétée aux cérémonies d’entrée au Panthéon à la différence de ces prédécesseurs immédiats.
François Hollande n’avait ainsi organisé qu’une seule cérémonie, en l’honneur des résistants et résistantes, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Nicolas Sarkozy avait simplement présidé à l’installation d’une plaque en l’hommage au poète et homme politique Aimé Césaire. Enfin, si Jacques Chirac avait été plus prolixe en la matière, il avait malgré tout fait un usage plus limité des lieux sous la forme de trois cérémonies. En 1998 à l’occasion du 150ème anniversaire de l’adoption du décret d’abolition de l’esclavage, il avait apposé deux plaques en hommage à Louis Delgrès et Toussaint Louverture, avant d’accueillir la dépouille d’Alexandre Dumas (2002) et d’inaugurer une inscription en l’honneur des « Justes de France » (2007). En 1984, dans l’ouvrage somme sur les Lieux de mémoire, coordonné par Pierre Nora, l’historienne Mona Ozouf retraçait l’histoire du Panthéon. Elle prédisait alors le lent abandon du monument du fait de la fin de « la croyance dans un art propagandiste et éducateur ». Les septennats d’Emmanuel Macron témoignent pourtant du contraire et de la permanence d’une telle « croyance » au moins au sein du monde politique puisque c’est finalement le président la République qui décide qui doit être panthéonisé.
Les panthéonisations intéressent-elles les Français et selon quels principaux facteurs ? Observe-t-on un mouvement de lassitude ou de critique de cette pratique cérémonielle ?
S. G. : En 2013, une large enquête avait été réalisée, par le Credoc, sur la « connaissance et l’intérêt » de la population pour le Panthéon et le principe des hommages qui y sont rendus. A partir de ces données, complétées par une large consultation internet, Philippe Bélaval, alors président du Centre des Monuments Nationaux dont relève le Panthéon, a rendu un rapport, Pour faire entrer le Peuple au Panthéon au Président de la République de l’époque, François Hollande. Près de 90% des Français y avaient déjà entendu parler du Panthéon et une large partie en avait une image positive du Panthéon et considéraient qu’il représentait correctement les valeurs de la France. La majorité de la population adhérait à l’idée que les cérémonies contribuaient à renforcer « la République » et au principe d’une augmentation de leur rythme. Elle attendait également que le choix des personnalités honorées respecte davantage la parité et la diversité, des origines, des religions comme des territoires, et mette en avant des scientifiques, des résistants et l’« engagement pour la paix ». A cet égard, et au-delà des logiques politiques et dynamiques ad hoc, les six cérémonies d’entrée au Panthéon décidées par Emmanuel Macron depuis 2017 apparaissent comme l’exact reflet des attentes de la population en la matière : fréquence, diversité, féminisation, résistance et progrès. A l’image de Marc Bloch, à la fois résistant, scientifique et engagé pour la paix, républicain convaincu et juif, les personnalités honorées depuis 2017 relèvent toutes d’au moins deux des critères plébiscités par les Français.
Ce constat n’empêche toutefois pas que ce qui reste des panthéonisations est finalement assez limité et surtout très différent selon la population. Avec mes collègues Charles Payet et Anna Egea, nous avons pu insérer deux questions au sein de l’Enquête Électorale Française : Municipales, conduite par l’institut IPSOS/BVA, pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le CEVIPOF. Réalisée en avril 2026, cette enquête s’adressait à un panel de 10 936 personnes, âgées de plus de 18 ans, choisies selon la méthode des quotas. Il a notamment été demandé aux personnes interrogées d’indiquer quelles personnes, à leur connaissance, sont entrées au Panthéon au cours du mandat d’Emmanuel Macron parmi une liste de vingt personnalités effectivement panthéonisées entre 2017 et 2025 ou dont la potentielle panthéonisation a régulièrement été évoquée dans les médias sur cette même période. Seulement une faible partie des Françaises et des Français se souvient des personnalités qui ont fait leur entrée au Panthéon sous la présidence d’Emmanuel Macron. A peine 3% des répondants sélectionnent l’ensemble des personnalités effectivement panthéonisées dans leurs réponses. A l’opposé, 10% ne mentionnent aucune d’entre elles. Entre les deux, une petite majorité se souvient d’une ou deux panthéonisées, au plus. Seuls Robert Badinter et Simone Veil – personnages à la fois historiques et actuels – sont ainsi cités par une courte majorité de l’échantillon tandis que, à l’inverse, Maurice Genevoix ou, dans une moins mesure, Missak Manouchian sont presque oubliés.
Ensuite, cette connaissance, partielle et inégale, varie grandement selon les caractéristiques des répondants. L’âge, le niveau d’étude, la résidence en région parisienne et plus encore l’intérêt pour la politique déterminent l’impact mémoriel des cérémonies. Par contre, il n’y a aucune différence notable entre les hommes et les femmes, y compris pour la mémoire des panthéonisées féminines que sont Simone Veil et Joséphine Baker. A cet égard, le principe de la féminisation des « Grands hommes » suscite aujourd’hui l’adhésion d’une grande partie de la population qui cite spontanément la mise à l’honneur des « Grandes femmes » comme composante de la mission du Panthéon.
Enfin, les personnes qui se souviennent le plus des panthéonisations se situent au centre et à gauche de l’échiquier politique. Et il est difficile de trouver un lien clair entre popularité du Président et panthéonisations. Ces différents constats invitent à interroger le lien supposé entre panthéonisation et mémoire d’une part, entre cérémonie présidentielle et communication politique, d’autre part.
Le profil de Marc Bloch résonne avec de nombreuses identités : la Résistance, la figure de l’enseignant et de l’historien, le Juif persécuté et l’artisan d’une culture européenne. Comment comprendre la manière dont une panthéonisation construit un récit autour d’une figure du passé ?
S. G. : C’est le propre des symboles de pouvoir donner lieu à des lectures diversifiées. Ici la famille de Marc Bloch a souligné qu’il s’agissait pour eux de mettre en avant l’historien et le professeur et l’homme courageux tout en soulignant à l’inverse qu’il ne souhaitait pas une appropriation religieuse ou militaire de son souvenir. Toutefois, la sociologie de la mémoire a montré que ce que le public retiendra de cette cérémonie dépend de ce que l’on désigne comme les « cadres sociaux de la mémoire », c’est-à-dire le fait que les individus vont faire sens, et se souvenir, différemment du récit du passé en fonction de leur(s) place(s) dans la société. Parmi les différentes dimensions de la figure de Marc Bloch, il est fort probable que celle de « l’artisan d’une culture européenne » sera celle qui fera le moins de sens pour la population. Ainsi, lorsque nous avons demandé aux Français ce que représentait le Panthéon pour eux, aucun n’a évoqué d’eux-mêmes la dimension européenne, y ce compris chez celles et ceux qui évoquaient spontanément la figure de Simone Veil dont l’engagement européen avait été mis en avant par la Présidence de la République dans son discours.
À cet égard, si les commentateurs politiques et les journalistes feront l’exégèse du ou des Marc Bloch que le Président aura mis en avant dans son discours de ce soir, cela ne présume en rien de la manière dont tel ou tel se souviendra de Marc Bloch. Parmi toutes les dimensions de la figure de Marc Bloch, celle de l’intellectuel, historien, enseignant et écrivain, est toutefois celle qui a jusqu’ici donné lieu à la plus large réappropriation par plusieurs secteurs de la société, fournissant autant de relais auprès de la population. Les historiens comme profession et sans doute plus largement les universitaires comme milieu professionnel se mobilisent en effet depuis plusieurs mois déjà autour de cet événement. La veillée qui précède traditionnellement la cérémonie se tient ainsi à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à deux pas du Panthéon. Il convient d’ailleurs de remarquer que, et cela est jusqu’ici passé presque inaperçu, que le Marc Bloch « écrivain » se trouve déjà au Panthéon. Une inscription « Ici sont enfermés les hommages rendus aux écrivains morts pour la France pendant la Guerre 1939-1945 » a en effet été apposée en juillet 1949 sur les murs du Panthéon. Le nom de Marc Bloch y figure.
Voyez-vous une spécificité du profil de Marc Bloch par rapport aux précédentes figures panthéonisées ?
S. G. : La première spécificité prolonge ma remarque précédente. Pour les historiens et notamment les enseignants d’histoire au collège, lycée ou à l’université, cette panthéonisation est particulière : d’une certaine manière c’est l’histoire qui fait son entrée au Panthéon et donc, paradoxe parmi les paradoxes, qui fait l’objet d’une politique de mémoire. Cette spécificité semble avoir entraîné une mobilisation particulière du monde enseignant et donc des relais éducatifs plus nombreux que d’ordinaire. Le service pédagogique du Panthéon a ainsi déjà enregistré un nombre d’inscriptions pour les ateliers scolaires plus élevé que d’habitude. L’Association des Professeurs d’Histoire Géographie a en effet créé une exposition, disponible en ligne, mise à disposition de ses adhérents et nombre de ses membres ont mis en œuvre des projets ad hoc. Certains des élèves participants seront d’ailleurs présents au Panthéon ce soir.
La seconde spécificité tient à la période particulière dans laquelle l’événement est organisé : la dernière année de la présidence d’Emmanuel Macron et le début des campagnes présidentielles. A cet égard, la Panthéonisation de Marc Bloch coïncide avec la pétition en faveur de l’organisation d’une ultime cérémonie sous ce septennat autour de la personne de Samuel Paty.
Mais pour répondre davantage à votre question, et en tant que sociologue, j’ai besoin de données. C’est pour cela que ce soir, avec plusieurs collègues et étudiants nous serons rue Soufflot pour réaliser questionnaires et entretiens auprès du public et dresser un portrait de ce dernier comme tenter de saisir le sens qu’il donne à l’événement.
Pour en savoir plus sur les panthéonisations :
Christine Cadot, L’Europe au Panthéon. Fabriques officielles et ordinaires des figurations de l’Europe à Paris (Place de l’Europe – Panthéon), Habilitation en science politique, Université de Strasbourg, 2022
CREDOC, Les représentations de la population française au sujet du Panthéon et des hommes qui y sont rendus, Étude réalisée à la demande de la Direction Générale des Patrimoines, Département de la politique des publics, au nom du Centre des Monuments Nationaux, mars 2014.
Patrick Garcia, « Transferts au Panthéon : actualité d’un rituel daté », Esprit, 2015, 17-27.
Sarah Gensburger, Charles Payet et Anna Egea, Les Français et les panthéonisations (2017-2026). Premier bilan avant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, note de la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec le Centre de sociologie des organisations (Sciences Po/CNRS) et l’Institut des sciences sociales du politique (ENS Paris Saclay/ Université Paris Nanterre/CNRS), 17 juin 2026.
Sarah Gensburger, Qui pose les questions mémorielles ? (CNRS Editions, 2023) Sarah Gensburger et Sandrine Lefranc, A quoi servent les politiques de mémoire ? (Presses de Sciences Po, 2017).
Sarah Gensburger, « Les Justes de France au Panthéon », Les Justes de France. Politiques publiques de la mémoire, Presses de Sciences Po, 2010, 189-210.
Mona Ozouf, « La Panthéon. L’École normale des morts » in Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 163.
Légende de l'image de couverture : Marc Bloch au Panthéon, juin 2026. (crédits : Sarah Gensburger)
