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17 juin 2026

Les Français et les panthéonisations (2017-2026)

Les Français et les panthéonisations (2017-2026). Premier bilan avant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon

Note de la Fondation Jean Jaurès par Sarah Gensburger, Charles Payet et Anna Egea en partenariat avec le CSO et l’Institut des sciences sociales du politique (ENS Paris Saclay/ Université Paris Nanterre/CNRS), 17 juin 2026.

À l’occasion de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, quel bilan dresser de la réception par les Français des panthéonisations intervenues entre 2017 et 2025 ? S’appuyant sur l’Enquête électorale française, Anna Egea1, Sarah Gensburger2 et Charles Payet3 montrent que si les choix opérés par Emmanuel Macron correspondent largement aux attentes de la population en matière de diversité, de Résistance ou encore de progrès, leur empreinte mémorielle demeure limitée et très inégalement répartie selon l’âge, le niveau d’études ou l’intérêt pour la politique. Ils interrogent ainsi l’efficacité des politiques mémorielles contemporaines et la manière dont les Français s’approprient – ou non – ces grandes cérémonies républicaines.

(Les notes sont en bas de la page.)

Entre 2017 et 2025, le président de la République Emmanuel Macron a organisé cinq cérémonies de panthéonisation autour des figures de Simone Veil (2018), Maurice Genevoix (2020), Joséphine Baker (2021), Missak Manouchian et ses camarades de Résistance (2024) et Robert Badinter (2025)4. Pourtant, ces événements n’ont jusqu’ici pas été appréhendés à l’aune de leur réception et de la manière dont la population s’en souvient. La prochaine entrée au Panthéon de Marc Bloch, le 23 juin 2026, marquera la fin de ce cycle mémoriel présidentiel. Elle est l’occasion d’un premier bilan sur le rapport des Français à ces cérémonies qui ont vocation à fédérer la population et construire une mémoire commune.

Deux questions dédiées à ce sujet ont été insérées au sein de l’Enquête électorale française : municipales, conduite par l’institut Ipsos-BVA, pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof. Réalisée en avril 2026, cette enquête s’adressait à un panel de 10 936 personnes, âgées de plus de 18 ans, choisies selon la méthode des quotas. Il a d’abord été posé aux membres du panel une question ouverte (« Selon vous, qu’est-ce que le Panthéon et à quoi sert-il ? »), sans proposer de réponses toutes faites aux personnes interrogées, puis il leur a été demandé d’indiquer quelles personnes, à leur connaissance, sont entrées au Panthéon au cours du mandat d’Emmanuel Macron parmi une liste de vingt personnalités effectivement panthéonisées entre 2017 et 2025 ou dont la potentielle panthéonisation a régulièrement été évoquée dans les médias sur cette même période (voir plus bas la liste des noms proposés).

Ces données dessinent une nouvelle lecture des panthéonisations. Tout d’abord, les choix faits par le président de la République correspondent fidèlement aux attentes de la population à l’égard des panthéonisations. Pourtant, seulement une faible partie des Françaises et des Français se souvient des personnalités qui ont fait leur entrée au Panthéon sous la présidence d’Emmanuel Macron. Seuls Robert Badinter et Simone Veil – personnages à la fois historiques et actuels – sont cités par une courte majorité de l’échantillon, tandis que, à l’inverse, Maurice Genevoix ou, dans une moins mesure, Missak Manouchian sont presque oubliés. Ensuite, cette connaissance, partielle et inégale, varie grandement selon les caractéristiques des répondants. L’âge, le niveau d’étude, la résidence en région parisienne et plus encore l’intérêt pour la politique déterminent l’impact mémoriel des cérémonies. Enfin, les personnes qui se souviennent le plus des panthéonisations se situent au centre et à gauche de l’échiquier politique. Ces différents constats invitent à interroger le lien supposé entre panthéonisation et mémoire, d’une part, et entre cérémonie présidentielle et communication politique, d’autre part. Ils appellent également à d’autres enquêtes tant quantitatives que qualitatives pour cerner le sens que la population donne à ces politiques de mémoire et les valeurs qu’elle leur associe.

L’impensé de la réception des panthéonisations

En 1984, l’historienne Mona Ozouf retraçait l’histoire du Panthéon. Elle prenait alors acte de l’échec de ce « lieu de mémoire » dans une période contemporaine qui ne pouvait que mettre en doute « la croyance dans un art propagandiste et éducateur5 ». Les deux quinquennats qui s’achèvent témoignent pourtant d’un retour en force de cet art. Le président Emmanuel Macron a renoué avec la période mitterrandienne en ayant recours de manière répétée aux cérémonies d’entrée au Panthéon. Ce faisant, il se démarque nettement de ses prédécesseurs immédiats. François Hollande n’avait organisé qu’une seule cérémonie, en l’honneur des résistants et résistantes Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germain Tillion et Jean Zay. Nicolas Sarkozy avait simplement présidé à l’installation d’une plaque en l’hommage au poète et homme politique Aimé Césaire. Enfin, si Jacques Chirac avait été plus prolixe en la matière, il avait malgré tout fait un usage limité des lieux sous la forme de trois cérémonies. En 1998 à l’occasion du 150e anniversaire de l’adoption du décret d’abolition de l’esclavage, il avait apposé deux plaques en hommage à Louis Delgrès et Toussaint Louverture, avant d’accueillir la dépouille d’Alexandre Dumas (2002)6 et d’inaugurer une inscription en l’honneur des « Justes de France » (2007)7.

Le cycle qui s’achève doit-il pour autant nous amener à considérer que les panthéonisations sont désormais un succès ? Les enquêtes sur le rapport de la population à ces cérémonies sont rares, comme si l’événement et sa fonction mobilisatrice relevaient de l’évidence. Alors que le nombre de sondages d’opinion liés à l’actualité a connu une croissance exponentielle ces dernières années, les Français n’ont jamais été interrogés (en date du 31 mai 2026, moment de l’écriture de cette note) sur ce qu’ils ont pensé de telle ou telle cérémonie de panthéonisation.

Aux Grandes femmes, la Patrie reconnaissante
 
L’inscription « Aux Grands hommes la Patrie reconnaissante » figure sur le fronton du Panthéon. En 1992, la Sofres a réalisé, pour Pèlerin Magazine, un sondage auprès d’un échantillon composé, selon la méthode des quotas, de personnes de 18 ans et plus, sur la question des « femmes au Panthéon ». 55% des personnes interrogées se déclaraient favorables à l’entrée des femmes au Panthéon, 3% y étaient opposées et 42% étaient sans opinion. Marie Curie y apparaissait comme la candidate la plus consensuelle en la matière (67%)8. Elle y fera son entrée trois ans plus tard, sous la présidence de François Mitterrand. En 1992 donc, près de la moitié des personnes interrogées semblait indifférente à la question de la féminisation de ces « Grands hommes » auxquels le Panthéon rend hommage.
En 2026, les réponses à la question ouverte « Selon vous, qu’est-ce que le Panthéon et à quoi sert-il ? » traduisent un changement important des attitudes depuis le sondage Sofres de 1992. Sur les quelque 2500 réponses à la question ouverte sur ce qu’est le Panthéon pour les personnes interrogées qui font, de manière directe ou indirecte, référence à l’inscription présente sur le fronton, près de 60% prennent la peine de mentionner explicitement les « femmes » aux côtés des « hommes », à l’image de ce verbatim qui décrit le Panthéon comme « un monument parisien dans lequel on a pris la bonne habitude d’y inhumer les grandes femmes et les grands hommes ». La question de la féminisation ne semble plus faire débat.

Des panthéonisations à l’écoute de la population

En 2013, une grande enquête a toutefois été réalisée, par le Credoc, sur la « connaissance et l’intérêt » de la population pour le Panthéon et le principe des hommages qui y sont rendus9. À partir de ces données, complétées par une large consultation internet, Philippe Bélaval, alors président du Centre des monuments nationaux dont relève le Panthéon, a rendu un rapport, Pour faire entrer le peuple au Panthéon, au président de la République de l’époque, François Hollande.

Près de 90% des Français y avaient déjà entendu parler du Panthéon. Malgré des différences, selon l’âge notamment, les personnes interrogées avaient une image positive du Panthéon dont elles considéraient qu’il représentait correctement les valeurs de la France. Elles adhéraient à l’idée que les cérémonies contribuaient à renforcer « la République » et à celle d’une augmentation du rythme des panthéonisations : 56% étaient favorables à ce que celles-ci soient fréquentes, 31% à ce qu’elles aient lieu tous les ans. Dans leur grande majorité, les enquêtés attendaient également que le choix des personnalités honorées respecte davantage la parité et la diversité – des origines, des religions comme des territoires – et mette en avant des scientifiques, des résistants et l’« engagement pour la paix ». À cet égard, et au-delà des logiques politiques et dynamiques ad hoc, les six cérémonies d’entrée au Panthéon décidées par Emmanuel Macron depuis 2017 apparaissent comme l’exact reflet des attentes de la population en la matière : fréquence, diversité, féminisation, Résistance et progrès10. À l’image de Marc Bloch, à la fois résistant, scientifique et engagé pour la paix, républicain convaincu et juif, les personnalités honorées depuis 2017 relèvent toutes d’au moins deux des critères plébiscités par les Français. Ce constat d’une programmation en écho aux attentes exprimées par la population invite d’autant plus à regarder ce que ces panthéonisations ont laissé comme trace et ont eu comme impact.

Une connaissance inégale et partielle des panthéonisations

Jusqu’ici, seul un sondage qui visait à estimer plus largement les effets des événements organisés pour le 80e anniversaire de la Libération avait abordé le sujet pour l’une des six cérémonies concernées. Fin 2024, deux ans à peine après la cérémonie de panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian, à la question de savoir si elles en avaient entendu parler, 47% des personnes interrogées répondaient négativement, 29% en avaient entendu parler de manière vague et 21% de manière précise, parmi lesquelles 3% y avaient assisté à la télévision11.

Les données que nous avons collectées en avril 2026 dans le cadre de l’Enquête électorale française : municipales permettent de combler ce manque d’étude dédiée. Un premier constat s’impose : la population a une connaissance très imparfaite et très inégale des personnes qui ont fait leur entrée au Panthéon depuis 2017. À peine 3% des répondants sélectionnent les cinq personnalités effectivement panthéonisées dans leurs réponses. À l’opposé, 10% ne mentionnent aucune d’entre elles. Entre les deux, une petite majorité se souvient d’une ou deux panthéonisés, au plus.

Cette relative ignorance de l’identité des panthéonisés n’est toutefois pas uniforme. Ces différences d’impact ne s’expliquent pas par la plus ou moins grande distance temporelle avec la cérémonie. Ainsi, les noms les plus cités sont ceux qui ont fait l’objet de la panthéonisation la plus ancienne et la plus récente. Ce sont donc d’autres types de distinctions qui semblent jouer un rôle.

Les panthéonisations de Simone Veil et Robert Badinter se distinguent par l’importance de la trace qu’elles ont laissée. Ces noms sont d’ailleurs, de loin, également les plus cités spontanément dans les réponses à la question ouverte « Selon vous, qu’est-ce que le Panthéon et à quoi sert-il ? ». Plusieurs points communs entre ces deux profils permettent de faire des hypothèses d’interprétation de ce constat. Tout d’abord, les cérémonies en l’honneur de Simone Veil et Robert Badinter ont toutes les deux concerné des personnes décédées peu avant ces hommages. Ce sont donc des personnalités qui ont certes marqué l’histoire, mais également l’actualité récente qui ont fait l’objet de la cérémonie. En l’espèce, l’événement parle autant du passé que du présent. Ensuite, si Simone Veil et Robert Badinter ont en commun le fait d’être des survivants de la Shoah, ils partagent également un statut de femme et d’homme politiques qui ont participé au gouvernement de la France et aux votes de lois qui ont changé la société. Ce sont donc les personnes déjà connues d’un large pan de la population, qui ont une histoire à la fois passée et présente et ont une image politique dont les panthéonisations ont le plus marqué la population12.

À l’inverse, les deux personnalités dont les cérémonies s’inséraient dans un cycle mémoriel plus large, inscrit sur quatre années, sont celles qui sont le moins citées. La cérémonie en hommage à Missak et Mélinée Manouchian et ses camarades de Résistance constituait l’un des points d’orgue de la commémoration nationale du 80e anniversaire de la Libération de la France, dont une Mission nationale avait présidé à la célébration, au travers de nombreuses initiatives, programmes et manifestations sur tout le territoire. La cérémonie en l’honneur de Maurice Genevoix, ancien combattant de la Première Guerre mondiale et écrivain porte-parole des Poilus et de la ruralité, venait, elle, clore le Centenaire de 14-18 dont une Mission nationale de grande ampleur avait de même eu la charge. Ici, contre toute attente, les politiques de mémoire traditionnelles et les panthéonisations apparaissent finalement déconnectées.

Les données recueillies invitent enfin à considérer que c’est davantage la fonction politique et notamment présidentielle qui est célébrée à travers les panthéonisations plutôt que le passé et l’histoire sur lesquels portent telle ou telle cérémonie. De manière significative, parmi les noms de personnes qui n’ont pas été panthéonisés malgré tout choisis par les personnes interrogées, les présidents de Gaulle, Mitterrand et Chirac comptent parmi les plus cités. De même, à la question ouverte « Selon vous, qu’est-ce que le Panthéon et à quoi sert-il ? », et à laquelle certaines réponses incluent des exemples concrets, Napoléon – dont la dépouille se trouve aux Invalides – est cité près de quarante fois, soit le plus souvent, juste derrière Simone Veil, mais bien devant Jean Moulin ou Marie Curie, panthéonisés canoniques s’il en est. Enfin, la principale confusion qui apparaît dans la réponse à la question ouverte est celle qui attribue au Panthéon la fonction de rassembler les dépouilles des présidents, comme l’illustre ce verbatim « Aucune idée précise. Il me semble que c’est là que sont enterrés les présidents de la France qui sont décédés ».

Plus encore, la très faible trace laissée par la panthéonisation de Maurice Genevoix doit être également rapportée à la période où elle a eu lieu : celle du Covid-19 et de l’immédiat post-confinement. Elle interroge également sur la nature d’ordinaire considérée comme fédératrice de la Première Guerre mondiale, la cérémonie ayant d’ailleurs eu lieu autour du 11 novembre 2020. Mis en balance avec l’écho relativement important donné à Joséphine Baker dont, outre son rôle dans la Résistance, l’appartenance afro-américaine a été largement mise en avant lors de la cérémonie, ce peu d’écho de la figure de Maurice Genevoix confirme qu’une partie importante de la population voit d’abord dans le Panthéon un lieu où désormais la diversité – d’origine et de genre – de la population française doit aussi être célébrée aux côtés des commémorations plus traditionnelles. À cet égard, l’apparition de Gisèle Halimi en cinquième position parmi les personnalités citées semble indiquer que l’engagement politique et le fait d’être une femme, et de s’engager pour la défense de leurs droits, mais également d’être associée à la lutte des populations colonisées renforcent le lien avec l’hommage national, ici imaginé. C’est d’ailleurs l’intérêt pour la politique qui constitue la variable la plus explicative du fait d’avoir inclus Gisèle Halimi parmi les réponses à cette question.

Une connaissance socialement différenciée des panthéonisations

Inégale et partielle, cette connaissance des panthéonisations survenue depuis 2017 est également socialement différenciée. Toutes les Françaises et tous les Français ne s’en souviennent pas de la même manière. L’âge, le niveau de diplôme, la catégorie sociale et le fait de résider à Paris s’avèrent corrélés à la connaissance des personnalités entrées au Panthéon depuis 2017. L’âge est la caractéristique la plus fortement associée au fait de donner des réponses justes : plus les répondants sont âgés, plus leur connaissance des personnes panthéonisées est élevée. Ainsi, à profil identique13, les répondants de 70 ans et plus ont en moyenne 40% de bonnes réponses supplémentaires par rapport aux 35-49 ans, et plus de 50% par rapport aux 18-24 ans et aux 25-34 ans. Dans une moindre mesure mais toujours significativement, les caractéristiques indiquant une position socio-économique plus favorable sont également associées à une meilleure connaissance des personnalités. S’agissant du niveau de diplôme, à profil identique, les personnes titulaires d’un diplôme de niveau bac+5 ou supérieur ont ainsi entre 12% et 20% de bonnes réponses supplémentaires par rapport aux répondants dont le niveau de diplôme ne dépasse pas le baccalauréat (respectivement +11% vs bac, +14% vs CAP-BEP, +17% vs brevet ou avant). S’agissant de la situation économique14, les 20% les plus aisés ont en moyenne 8% de bonnes réponses supplémentaires par rapport aux 20% les moins aisés. Enfin, les répondants résidant dans l’agglomération parisienne ont en moyenne 8% de réponses justes supplémentaires par rapport aux répondants vivant dans les autres types d’agglomérations (autres grandes villes, moyennes et petites villes et zones rurales).

Comprendre les réceptions des panthéonisations nécessite également de tenir compte du rapport à la politique et du positionnement politique des personnes interrogées15. Le rapport à la politique et la proximité partisane s’avèrent en effet corrélés à la connaissance des personnalités panthéonisées. En premier lieu, le rapport à la politique semble primordial. Par la question « De manière générale, vous diriez que vous vous intéressez à la politique… » (réponses possibles : « Beaucoup », « Un peu », « Pas vraiment », « Pas du tout »), l’enquête a mesuré l’intérêt des répondants pour la politique. Ce dernier est fortement associé avec la connaissance des entrées au Panthéon. Ainsi, à profil identique, les personnes qui ne s’intéressent pas du tout à la politique donnent en moyenne 22% de réponses justes en moins que les personnes qui s’y intéressent un peu, et 33% de réponses justes en moins que celles qui s’y intéressent beaucoup.

En second lieu, la proximité partisane est associée en partie à la connaissance des panthéonisés. À profil identique, on n’observe aucune différence significative entre les répondants qui se sentent proches de partis situés à gauche et au centre. Cependant, des écarts apparaissent pour les autres proximités. À profil identique, les répondants s’exprimant proches du parti de droite Les Républicains (LR) donnent en moyenne 7% de bonnes réponses en moins par rapport au centre. Cet écart est encore plus marqué pour la proximité aux partis d’extrême droite : ces personnes donnent en moyenne 14% de réponses justes en moins que celles se situant à gauche, et 16% de moins que celles se situant au centre. Enfin, les répondants ne se reconnaissant dans aucun parti ou se sentant proches d’un « autre » parti occupent une position intermédiaire. À profil identique, ils affichent un score inférieur de 8% par rapport à une proximité aux partis du centre et de 5,5% par rapport à une proximité aux partis de gauche, tout en restant significativement plus informés que l’extrême droite (environ 10% de bonnes réponses en plus). Ces données confirment les conclusions de l’historien Patrick Garcia qui a montré que le Panthéon était plutôt une mémoire de gauche16. Elles montrent toutefois la manière dont le centre, et les partis associés au président de la République, ont un souvenir plus important des cérémonies organisées par Emmanuel Macron que la droite et l’extrême droite.

La décomposition par parti montre plus encore que celles et ceux qui se souviennent le mieux des panthéonisés sont celles et ceux qui se sentent proches du président de la République, l’adhésion à Horizons étant la plus significative en la matière. À l’inverse, la probabilité d’avoir peu de réponses justes se trouve chez les personnes qui se reconnaissent dans les deux partis qui ont marqué leur opposition systématique au gouvernement, comme le Rassemblement national (RN) et La France insoumise (LFI), et ce quel que soit le panthéonisé – y compris quand il porte un récit proche de celui du parti en question, comme dans le cas de Maurice Genevoix et du rapport aux territoires pour le RN ou Missak Manouchian et ses camarades pour LFI.

Le rapport aux panthéonisations ne se réduit pas pour autant à un rapport d’identification à la figure du président de la République et encore moins à une question exclusivement partisane. Parmi les 10 936 réponses à la question ouverte « Selon vous, qu’est-ce que le Panthéon et à quoi sert-il ? », une infime minorité – à peine une soixantaine – évoque, d’ailleurs, la nature présidentielle du choix de personnalités à panthéoniser et, plus encore, se situe à un niveau politicien ou polémique. Ces quelques mentions proviennent principalement de répondants se réclamant de LR ou du RN et sont très explicites : « À une époque, chaque président de la République voulait construire son monument, maintenant il “panthéonise” à tour de bras… » ; « C’est un beau monument qui sert au président de la République à faire oublier son incompétence, en organisant de grandes cérémonies bien creuses relayées avec soumission par les médias labellisés ». Emmanuel Macron n’est lui évoqué nominativement que quinze fois mais ces mentions sont, là aussi, très agressives. À une seule reprise, cette critique s’exprime également à l’égard des panthéonisés – ici d’un répondant qui se réclame de Debout la France, pour qui le Panthéon ne sert « à rien, à faire mousser le président en place, voir Robert Badinter, Joséphine Baker, pour les autres, pas vraiment d’avis, mais ces deux-là, une connerie politique ». Cette enquête invite à étudier, au-delà de la seule connaissance des panthéonisés, les valeurs que les Françaises et les Français associent à ces différentes panthéonisations. Les réponses à la question ouverte ont finalement peu permis cette identification. La référence à « la France » reste majoritaire, mais la polysémie qui y est associée apparaît peu.

En l’attente de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon

Pour l’heure, les données collectées ne permettent pas d’identifier et de décrire précisément les valeurs et le sens que la population a associés aux cérémonies survenues depuis 2017. Parmi les différentes dimensions de la figure de Simone Veil mises en avant au moment de sa panthéonisation, par la présidence de la République comme par les commentateurs, figurait ainsi son engagement européen17. Pourtant la possible dimension européenne du Panthéon n’a pas été citée une seule fois par les 10 936 répondants à notre enquête à l’occasion de la question ouverte. Il est ainsi impossible de prédire la manière dont la figure de Marc Bloch, à la fois enseignant, historien, combattant des deux guerres mondiales, résistant, juif persécuté, patriote et artisan du dialogue européen, sera perçue par celles et ceux qui assisteront à la cérémonie à la télévision ou en entendront parler. Compte tenu de ce qui précède, il est par ailleurs probable que le nombre de Françaises et de Français qui s’intéresseront à la panthéonisation de Marc Bloch sera relativement limité et socialement situé. Toutefois, à bien des égards, l’événement a déjà commencé et son impact va bien au-delà de la cérémonie elle-même comme de la seule parole présidentielle. Depuis des mois, enseignants, pédagogues, conservateurs et autres spécialistes de patrimoine, spécialistes de la mémoire, ici militaire, là locale, à Paris, à Montpellier, à Strasbourg ou à Lyon – autant de villes marquées par le passage de Marc Bloch – et ailleurs, au gré des bonnes volontés, notamment des professeurs de lycée18, la panthéonisation à venir a déjà donné lieu à de multiples appropriations diversifiées.

Aller au Panthéon, une pratique culturelle comme une autre ?

Du fait de la médiatisation des cérémonies, l’impact des panthéonisations va bien au-delà de la question des visites effectives du monument. Il existe toutefois des données sur ces dernières. Le Centre des monuments nationaux, dont relève le Panthéon, réalise en effet régulièrement des enquêtes auprès de ses publics19, toujours plus nombreux. En 2022, près de 850 000 visiteurs avaient visité le Panthéon. 59% d’entre eux étaient des femmes et 56% des étrangers, principalement des touristes. Près de la moitié avait entre 18 et 25 ans, signe du rôle joué par le Pass Éducation. 77% ont un diplôme d’études supérieures et 36% ont fait cinq années d’études après le bac ou plus. Seulement 22% ont un niveau d’études bac ou inférieur au bac. De même, 27% des visiteurs appartiennent à la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » et 39% sont des étudiants ou scolaires. Les visiteurs du Panthéon ont une pratique culturelle globale relativement importante. Ils sont 88% à avoir visité au moins un monument, musée ou site historique au cours de l’année écoulée et, parmi eux, 46% l’ont fait plus de cinq fois.
Le profil sociologique des visiteurs reste donc conforme à celui des pratiques culturelles dominantes qui demeurent marquées par une sur-représentation des personnes avec un niveau d’éducation élevé. Toutefois, le Panthéon se distingue par une importante part de primo-visiteurs parmi son public – 74% – y compris par les habitants de la région parisienne. À ce jour toutefois, l’étude des visiteurs qui viennent à la suite d’une cérémonie de panthéonisation reste à faire. Elle sera mise en place pour la première fois à la suite de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, donc à compter du 24 juin au matin.

Il y a presque exactement cent ans, Marc Bloch s’était lui-même intéressé à la « mémoire collective » pour souligner que « les sociétés du Moyen Âge ont fait le rêve de vivre de leur mémoire ; mais cette mémoire n’a été, à bien des égards, qu’un miroir infidèle20 ». L’étude des panthéonisations contemporaines conduit à une conclusion identique. Le sens que chacun et chacune est susceptible de donner à ces cérémonies n’est jamais le reflet exact ni de l’intention politique – réelle ou supposée – ni du récit historique établi. Il reste à l‘étudier grâce aux outils de la sociologie, à travers non seulement des méthodologies quantitatives, dont cette note d’analyse est l’illustration, mais également qualitatives, par des observations et des entretiens notamment, ce à quoi nous allons nous attacher dans les semaines qui viennent aux abords du Panthéon, sur les réseaux sociaux comme ailleurs.


1 Ingénieure de recherche en documentation au CNRS

2 Sociologue, politiste et historienne, Sarah Gensburger est directrice de recherche au CNRS, au Centre de sociologie des organisations à Sciences Po. Elle est spécialiste des rapports entre mémoire, société et politique et est, notamment, l’autrice de Qui pose les questions mémorielles ? (CNRS Éditions 2023) et de À quoi servent les politiques de mémoire ? (Presses de Sciences Po, 2017, avec S. Lefranc).

3 Docteur en sociologie et ATER à l’ENS Paris Saclay, il est spécialiste de méthodes quantitatives et computationnelles et des rapports entre mémoire et valeurs. Il est membre de l’Institut des sciences sociales du politique (CNRS, ENS Paris Saclay, université Paris Nanterre).

4. Missak Manouchian et Simone Veil ont été accompagnés de leurs femme et mari respectifs, Mélinée Manouchian et Jean Veil.

5 Mona Ozouf, « Le Panthéon. L’École normale des morts », dans Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984, p. 163.

6 Patrick Garcia, « Transferts au Panthéon : actualité d’un rituel daté », Esprit, 2015, pp. 17-27.

7 Sarah Gensburger, « La sociologue et l’actualité. Retour sur l’ »Hommage de la Nation aux Justes de France », Genèses, 2007, n°68, pp. 116-131 et « Les Justes de France au Panthéon », Les Justes de France. Politiques publiques de la mémoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, pp. 189-210.

8 Sondothèque de Sciences Po, n°11994.

9 Les représentations de la population française au sujet du Panthéon et des hommes qui y sont rendus, étude réalisée par le Crédoc à la demande de la Direction générale des patrimoines, Département de la politique des publics, au nom du Centre des monuments nationaux, mars 2014.

10 Les représentations de la population française au sujet du Panthéon et des hommes qui y sont rendus, étude réalisée par le Crédoc à la demande de la Direction générale des patrimoines, Département de la politique des publics, au nom du Centre des monuments nationaux, mars 2014.

11 « Les Français et leur perception du cycle mémoriel », étude Toluna Harris Interactive pour la Mission des 80 ans de la Libération, janvier 2025. Elle a été réalisée entre le 19 et le 26 décembre 2024 en ligne auprès d’un échantillon de 3054 personnes représentatif des Français âgés de 15 ans et plus, selon la méthode des quotas.

12 À cet égard, une étude fine de la médiatisation des panthéonisations doit encore être conduite. Elle est en cours en collaboration avec Marie Chagnoux, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris Saint-Denis, et grâce à l’utilisation des archives de l’Institut national de l’audiovisuel.

13 L’expression « à profil identique » renvoie à l’interprétation « toutes choses égales par ailleurs ». Les rapports de taux présentés sont estimés à l’aide d’un modèle de régression. Celui-ci permet d’isoler l’effet propre (autrement dit une corrélation partielle) de chaque variable en tenant compte des autres. Ainsi, « à profil identique » signifie que l’on compare des individus ou des situations qui ne diffèrent que par la variable considérée, les autres caractéristiques étant identiques.

14 La situation économique est un indice construit à partir de six questions issues de l’enquête : revenu par unité de consommation, profession et catégorie socioprofessionnelle, situation d’emploi (salariés/indépendants, chômeurs, retraités, étudiants, inactifs), statut du logement (propriété sans emprunt, propriété avec emprunt, location, logé gratuitement et autres), facilité à épargner, capacité de dépense urgente. L’indice est calculé à partir d’une analyse en composantes principales, dont les coordonnées sur le premier axe sont retenues comme valeur de l’indice.

15 Pour une autre approche de ce rapport entre mémoire et politique, voir Sarah Gensburger et Benoît Tudoux, « Au-delà de la concurrence des mémoires. Une réanalyse de l’enquête baromètre “racisme” 2021 du CNCDH », Revue française de science politique, vol. 74, n°2, 2024, pp. 197-226.

16 Patrick Garcia, « ’Il y avait une fois la France’. Le président et  l’histoire en France (1958-2007) », dans Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (dir.), Historicités, Paris, La Découverte, 2009, pp. 183-202.

17 Christine Cadot, L’Europe au Panthéon. Fabriques officielles et ordinaires des figurations de l’Europe à Paris (Place de l’Europe – Panthéon), Habilitation en science politique, université de Strasbourg, 2022.

18 L’Association des professeurs d’histoire-géographie a joué un rôle moteur dans cette dynamique pour en savoir plus.

19 Étude des publics de l’année 2022, « Public du Panthéon », Centre des monuments nationaux et cabinet GECE, avril 2023. Nous remercions Krystel Boula, en charge de l’observatoire et de l’étude des publics du Centre des monuments nationaux, et Barbara Wolffer, administratrice du Panthéon, pour le partage de l’ensemble des études de publics du Panthéon.

20 Marc Bloch, « Mémoire collective, tradition et coutume à propos d’un livre récent », Revue de synthèse historique, n°14, 1925, p. 6.


L'article est en ligne sur le site de la Fondation Jean Jaurès.

Pour citer cette note :
Sarah Gensburger, Charles Payet et Anna Egea, Les Français et les panthéonisations (2017-2026). Premier bilan avant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, note de la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec le Centre de sociologie des organisations (Sciences Po/CNRS) et l’Institut des sciences sociales du politique (ENS Paris Saclay/ Université Paris Nanterre/CNRS), 17 juin 2026.

(crédits : Massimo Todaro shutterstock)

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