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6 juillet 2026

Pourquoi une majorité de Français veulent garder la politique à distance : entretien avec Luc Rouban

Dans  "La société contre la politique" (Presses de Sciences Po) sorti en janvier 2026, Luc Rouban montre que les racines de la crise inédite du politique sont à chercher bien en amont des élections, qui sont devenues elles-mêmes difficiles à prédire tant les cadres de lectures ordinaires se révèlent défaillants. 

Son enquête démontre que cette évolution ne se réduit pas à renier ce que l’on a tant aimé. Une majorité de Français ne croit plus à la réussite sociale par le mérite et le travail et déclare même préférer l’argent à la démocratie. Loin du politique, un autre modèle de société émerge, qui privilégie l’autonomie économique, demande l’équité plus que l’égalité, revendique la différence plus que l’indifférenciation.

Entretien “Un livre, un chercheur” avec Luc Rouban, directeur de recherche émérite CNRS au CEVIPOF.

 

Dans votre livre, vous montrez que la défiance envers la politique ne se résume pas à un simple mécontentement. Que révèle-t-elle selon vous ?

Luc Rouban. La désillusion politique, observée notamment dans les enquêtes du Baromètre de la confiance politique, est source de deux phénomènes. Le premier est le désengagement politique. L'investissement dans des activités militantes, partisanes ou électives est souvent considéré comme une perte de temps, voire comme une tromperie organisée à l'égard des naïfs qui croient encore que la politique peut changer la vie. Ce désengagement est clairement observable jusqu'au niveau municipal, pourtant considéré depuis le Moyen Âge comme le creuset de la démocratie, puisque l’abstention aux élections de 2026 a gagné encore du terrain, du moins en comparaison de 2014. On peut y voir l'expression d'un certain fatalisme, mais d'autres signes montrent que cette mise à distance va de pair avec un engagement plus fort dans la vie privée, dans sa famille, dans des associations ou dans son métier. La sphère privée est choisie de préférence à la sphère publique. Il ne faut cependant pas réduire le désengagement à l’abstention électorale car beaucoup de celles et ceux qui votent ne croient plus désormais à la solution politique ou, plus radicalement, n’en veulent plus.

Vous décrivez également un phénomène plus récent. En quoi diffère-t-il du simple désengagement ?

Luc Rouban. Le second phénomène est plus récent, plus critique et plus radical. Il consiste à penser qu'il faut distinguer clairement ce qui relève de la sphère publique et ce qui relève de la sphère privée, séparer les univers. Cette vision réactive le libéralisme originel, celui du XVIIᵉ siècle et de John Locke, qui entend préserver la sphère privée des intrusions du souverain. Il ne s'agit pas du néolibéralisme, qui cherche au contraire à indifférencier public et privé, à privatiser l'action publique, pour la rendre, pense-t-il, moins coûteuse ou plus efficace, et qui génère une concentration du pouvoir, comme on peut le voir avec Donald Trump ou, plus modestement, avec Emmanuel Macron. Car cette indifférenciation joue au profit de la privatisation du pouvoir et de ses modes d’action.

Comment cette évolution se traduit-elle concrètement dans les comportements politiques ?

Luc Rouban. Si le redéploiement de l'engagement vers d'autres domaines que la politique est observé depuis longtemps, notamment chez les jeunes, une autre disposition critique est apparue, notamment au travers du vote RN. Le politique est désormais considéré par un nombre croissant d'électeurs comme intrusif, s'immisçant trop dans la vie privée. Les mouvements antivax ainsi que la contestation des mesures gouvernementales prises pendant la crise du Covid-19 en sont l'expression la plus flagrante. Dans une large mesure, la difficulté à faire évoluer les pratiques sociales face au réchauffement climatique tient à cette volonté de préserver une zone d’autonomie individuelle, un mode de vie, une « bulle » personnelle que l’on ne veut pas sacrifier à un objectif commun essentiel car le système sociopolitique est considéré comme inéquitable : pourquoi j’irais changer de voiture alors que certains volent en jets privés ?

Comment avez-vous mesuré cette mise à distance du politique ?

Luc Rouban. J’ai retenu cinq dimensions à partir de cinq questions. Les trois premières portent sur le rejet des interventions des autorités publiques en matière de santé, d'environnement et d'expression publique des idées. Deux autres permettent d'évaluer la mise à distance du politique : l'une mesure l'idée selon laquelle « la société française a beaucoup d'atouts, elle n'a pas besoin de la classe politique pour les mettre en valeur » ; l'autre l'accord avec l'affirmation selon laquelle « on a tout intérêt à se mettre à l'écart de la vie politique et à se consacrer à sa vie personnelle ». Les enquêtés français se distinguent par une propension particulièrement forte à prendre leurs distances avec le politique.

Quelle est l'ampleur de ce phénomène en France ?

Luc Rouban. Deux tiers des enquêtés français considèrent qu'il vaut mieux garder ses distances avec la politique et se consacrer à sa vie privée. Ce résultat ne caractérise pas particulièrement les plus jeunes : les 18-24 ans sont 58 % à partager cette idée, contre 71 % des 25-34 ans et 61 % des 65 ans et plus. Les différences sociales existent mais restent limitées : 70 % des catégories populaires, 64 %des catégories moyennes, 55 % des catégories supérieures et 63 % des inactifs partagent cette préférence pour la vie privée.

Existe-t-il malgré tout des différences selon les sensibilités politiques ?

Luc Rouban. La mise à l'écart de la vie politique est plus marquée chez les personnes qui se situent à droite ou qui se disent ni de gauche ni de droite (69 %), devant celles qui se placent au centre (63 %) et à gauche (57 %). En revanche, ni le niveau de diplôme, ni le sentiment de précarité, ni la confiance dans les institutions, ni même l'intérêt porté à la politique ne jouent un rôle statistiquement

Quels sont, en revanche, les facteurs qui pèsent le plus ?

Luc Rouban. Les écarts deviennent beaucoup plus importants lorsque l'on mesure le niveau de libéralisme culturel, de libéralisme économique et de recherche de l'autorité. Par exemple, selon le niveau de l'indice d'autorité (faut-il un « homme fort » à la tête du pays qui n’a pas besoin des élections ni du Parlement, faut-il faire appel à l’armée, confier la direction des affaires à des experts), la proportion de personnes estimant qu'il vaut mieux se tenir à l'écart de la vie politique au profit de sa vie privée passe de 52 % à 84 %. On retrouve ici le soubassement sociologique du vote RN mais également de l'abstention. Toutefois, les clivages partisans, sur ce point précis, ne reproduisent pas mécaniquement ces dispositions. Les écarts entre électorats sont faibles et quelques points seulement séparent l’électorat de gauche de l’électorat de droite ou de l’électorat RN. C’est ici que l’on touche du doigt ce sentiment d’irréalité qui semble caractériser la vie politique en France au moment où s’ouvre la campagne présidentielle pour 2027. Beaucoup d’agitation devant des citoyens sans illusion, à part les militants.

Vous avez construit un indice de « mise à distance du politique ». Que montre-t-il ?

Luc Rouban. Cet indice, qui va de 0 à 5, montre que 66 % des enquêtés français se situent dans la partie haute de l'échelle (c’est-à-dire celles et ceux qui ont répondu positivement au moins à trois des cinq questions), contre 54 % des Allemands, 53 % des Néerlandais et 49 % des Italiens. Plus la mise à distance du politique est élevée, plus la recherche de l'autonomie économique s'affirme. Ainsi, le souhait de créer sa propre entreprise passe de 24 % chez ceux qui sont au niveau 0 de l'indice à 43 % chez ceux qui atteignent le niveau maximal. Cela en dit du long sur le déclin du statut social des professionnels de la politique, considérés comme des accompagnateurs de changements qu’ils ne pilotent plus.

Cette mise à distance est-elle seulement économique ?

Luc Rouban. Non. Elle est également associée au niveau de libéralisme culturel. Ce dernier est mesuré à partir de questions portant sur l’immigration (« y a-t-il trop d’immigrés en France ? »), sur le rétablissement de la peine de mort et sur l’ouverture ou la fermeture du pays à la mondialisation.
En fonction du degré de libéralisme culturel, la proportion de ceux qui prennent leurs distances avec la politique passe de 76% pour ceux qui ne sont pas du tout libéraux sur le plan sociétal ou culturel à 30% pour ceux qui le sont fortement. Et comme le libéralisme culturel est surtout présent chez les électeurs de gauche, on peut dire que la politique en général n’est plus considérée comme une activité utile et légitime qu’à gauche. C’est ici que l’on comprend que le RN fait du « ni droite ni gauche » comme le macronisme mais qu’il le fait à partir du « bas » alors que le macronisme l’a fait à partir du « haut » de la société, soit les deux faces d’une même pièce qu’on pourrait appeler l’anti-politique moderne.