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26 janvier 2026
Penser les émotions en démocratie : entretien avec Myriam Revault d’Allonnes

La montée des émotions dans l’espace public alimente l’idée selon laquelle l’affect affaiblirait le débat démocratique. Cette opposition entre raison et passions tend pourtant à invisibiliser la dimension sensible de la vie démocratique et le rôle des expériences vécues dans la construction du commun.
À l’occasion de la parution de son ouvrage Passions publiques (Seuil, janvier 2026), Myriam Revault d’Allonnes philosophe de la politique, chercheuse associée au CEVIPOF, revient, dans cet entretien, sur la place des affects collectifs dans la démocratie contemporaine. Elle analyse les conditions dans lesquelles les émotions peuvent nourrir la volonté commune, mais aussi les risques de leur captation dans ce qu’elle nomme les « fureurs antipolitiques ».
On entend souvent que “l’émotion tue le débat”. Vous soutenez au contraire qu’elle en est une composante essentielle. Qu’est-ce qu’on perd, démocratiquement, quand on cherche à faire taire les émotions dans l’espace public ?
Myriam Revault d’Allonnes : L’idée que l’émotion tue le débat repose sur une opposition schématique entre la raison politique et le registre de l’affectivité, notamment celui des émotions. Car ces dernières indiquent un bouleversement brutal des sens, y compris physiologique, qui échapperait à tout contrôle. Or on a oublié que le mot a au départ une connotation politique. Il est de la même racine qu’ « émeute » et l’« émoi » (esmoi) désigne au départ un soulèvement populaire qui risque de déstabiliser l'ordre social et de contrevenir à la raison politique. Il semble que cette origine ait laissé des traces lorsqu’on constate que certains courants politiques et médias notamment classés à droite évoquent de façon péjorative la “tyrannie” ou la “ dictature” des émotions tout en mettant en avant le moindre fait divers susceptible d’agiter les esprits.
Au-delà de ces utilisations partisanes et du leitmotiv omniprésent de la tyrannie des émotions, il faut s’interroger sur le rôle que jouent les sensibilités collectives dans la construction de la raison publique. Elles reviennent aujourd’hui en force avec les nouvelles formes de mobilisation liées au vécu, aux « protestations de la subjectivité » (gilets jaunes, Black lives matter, MeeToo et bien d’autres...) mais elles se heurtent à une forme de rationalité politique gestionnaire, procédurale, voire calculante qui tend à effacer la dimension subjective de la vie en commun. On considère trop souvent que la démocratie se réduit à un système juridico-politique, à un mode de répartition et d’organisation du pouvoir alors qu’en réalité elle est une forme de société, un mode ou un régime d’existence qui engage un ensemble d’expériences vécues et tout un univers de sensibilités. Il faut se souvenir de l’énoncé de Rousseau : si la raison publique ne s’exerce pas dans « le silence des passions », c’est parce qu’elle s’enracine dans les dispositions sensibles qui font l’humanité de l’homme. La construction de la volonté générale (qui est la volonté commune) requiert la présence d’affects sociaux. Pas n’importe lesquels : ceux qui renforcent les lumières publiques (la passion de la liberté et de l’amour de la patrie ou le soin des affaires publiques). Il faut donc rompre avec le schéma binaire raison/ passions ou émotions et réorienter le regard en se demandant à quelles conditions les revendications issues des subjectivités peuvent renouveler l’expérience démocratique et élargir le périmètre des affaires publiques.
Colère, sentiment d’injustice, demande de respect : ces émotions sont au cœur des mobilisations actuelles. Comment faire la différence entre des émotions qui renforcent la démocratie et celles qui la fragilisent ?
Myriam Revault d’Allonnes : Toutes les émotions, toutes les demandes de reconnaissance ne sont pas susceptibles de faire émerger un nouveau rapport au politique. Si beaucoup d’entre elles témoignent, pour reprendre les mots de Claude Lefort, d’un « sens diffus de la justice et de la réciprocité ou de l’injustice et de la rupture de l’obligation sociale », encore faut-il que le vécu de la souffrance, de l’humiliation ou de l’injustice puisse être reformulé de manière à tisser un « nous » social et collectif et à faire entrer dans la généralité du social des exigences qui seront reconnues comme des exigences politiques à part entière. C’est ainsi qu’accèdent à l’espace public des problèmes qui, il y a quelques décennies encore, n’étaient pas considérés comme des problèmes « politiques » : famille, sexualité, climat, etc... Il y a des mobilisations qui, faute de revendications claires et parce qu’elles refusent toute forme institutionnelle, ne parviennent pas à s’inscrire dans la durée : tel le mouvement des gilets jaunes. Mais ils ont pu produire et mettre en forme les « Cahiers de doléances », ils ont été à l’origine du Grand Débat ou de la Convention citoyenne pour le climat. Il faut insister sur la responsabilité du pouvoir en place qui a fait que ces initiatives n’ont pas été prises en compte ou sont restées lettre morte. Il n’est pas étonnant que cette absence de considération ait entraîné la frustration, le sentiment de n’être ni écoutés ni compris par un pouvoir indifférent voire méprisant, au risque d’une captation populiste de ces ressentiments.
A l’inverse, un mouvement comme MeeToo, issu d’expériences de vies partagées, a réussi à tisser un « nous » commun jusqu’à mettre en lumière le problème de la domination masculine comme un problème politique majeur. Cela répond exactement au processus de « généralisation » qui constitue la volonté commune, tel que Rousseau l’avait analysé. Une telle expérience - par son mode opératoire et du fait de ses enjeux clairement désignés - témoigne de la dynamique affective qui soutient la démocratie. On l’a vu au moment du procès des viols de Mazan et de ce qu’a incarné la figure de Gisèle Pélicot. C’est un exemple de mobilisations portant sur des questions fondamentales et qui peuvent s’inscrire dans la sphère publique.
Face à la montée des tensions et de la polarisation, vous appelez à résister aux “fureurs antipolitiques”. Très concrètement, comment une société démocratique peut-elle transformer les passions collectives en énergie politique constructive ?
Myriam Revault d’Allonnes : Lorsque je parle de « fureurs anti-politiques », je désigne d’abord l’agrégat des mécontentements disparates, des colères et des rages individuelles qui - quelle que soit au départ leur légitimité - sont à la fois pris dans l’enfermement communicationnel des réseaux sociaux et infléchis par la captation populiste de la haine, de la peur, du ressentiment. Transformer les passions collectives en énergie politique constructive, c’est d’abord revenir à un certain nombre de fondamentaux sur la nature de la démocratie et les conditions de sa dynamique, sur sa dimension d’agir-en-commun, sur son socle existentiel. C’est reprendre et retravailler des thèmes qui, dévoyés par la pensée de droite ou d’extrême droite, contribuent à la fragmentation et à la polarisation affective (l’identité, la nation, l’autorité, la souveraineté populaire, etc..) Il me paraît également très important d’insister sur le fait que ces fureurs antipolitiques témoignent à la fois d’une irrationalité croissante, d’une montée des débordements émotionnels à l’égard du « proche » ou du « même » mais aussi d’une insensibilité de plus en plus grande à l’égard du « lointain », désigné comme l’autre ou l’ennemi (le « nuisible » pour parler comme Donald Trump). On peut le dire autrement : dans une démocratie digne de ce nom, l’exercice de la raison politique est inséparable du partage du sensible et de l’imagination du semblable.
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