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26 janvier 2026

Les élections municipales françaises à l’épreuve du nombre

Les élections municipales n’ont pas le même rôle selon que l’on vote dans un village ou dans une grande ville. La participation, le profil des maires et le degré de compétition varient fortement entre petites et grandes villes. En croisant données électorales et caractéristiques des élus, Pierre-Henri Bono, économètre au CEVIPOF, propose un panorama statistique inédit de ces évolutions entre 2001 et 2020.


Jusqu’en 2020, les élections municipales françaises se caractérisaient par deux modes de scrutin distincts en fonction de la taille de la population communale. Pour les communes de moins de 1 000 habitants, c’est un scrutin majoritaire plurinominal à deux tours avec panachage, au-delà du seuil de 1 000 habitants, les communes sont soumises à un scrutin proportionnel de liste à deux tours avec prime au vainqueur. Chaque scrutin comportait ses particularismes, comme la possibilité de présenter des bulletins de liste pour les communes en scrutin plurinominal ou encore l’obligation de mixité de genre pour les listes en scrutin proportionnel.

Cette note propose un panorama statistique des grandes dynamiques électorales observées lors des élections municipales de 2001, 2008, 2014 et 20201, en tenant compte du rôle déterminant de la taille communale. Grâce à un travail d’appariement de bases de données entre candidatures, résultats d’une part et du Répertoire National des Élus (RNE) d’autre part, il est possible de révéler certaines grandes tendances du fait électoral municipal. 

Le type de scrutin n’est pas la seule dimension électorale à dépendre de la taille de la population2. Participation, compétition électorale, taille des conseils municipaux, féminisation des édiles et de leur équipe ou encore politisation du scrutin dépendent fortement de la taille des communes et ne pas prendre en compte cette dimension peut rendre l’analyse confuse ou incomplète. En effet, la distribution des communes et de la population est opposée : la majeure partie des communes est de petite taille et ne comporte que peu d’habitants alors que les grandes communes, peu nombreuses, abritent la majeure partie de la population. Les statistiques agrégées à la commune peuvent vite diluer le particularisme des grandes villes. Pour remédier à ce fait, on ventilera les statistiques par tranche de population.

Le profil des maires

Entre les maires élus en 2001 et ceux élus en 2020, l’âge moyen des édiles est passé de 54 à 59 ans. Les femmes sont systématiquement plus jeunes que les hommes, avec une différence d’environ 3 ans en 2020.

Le pourcentage de femmes élues maires quant à lui est passé de 12 % en 2001 à 20 % en 2020. Cette évolution positive est partagée dans toutes les tranches de population comme le montre le graphique 1 ci-après. Ce n’est pas dans les plus petites communes que la part de femmes maires est la plus faible, mais plutôt dans les communes de 3 500 à 50 000 habitants. En 2020, il y avait 21 % de femmes maires dans les communes de moins de 500 habitants, pour seulement 17 % pour les communes de 5 000 à 10 000 habitants. Les communes de plus de 50 000 habitants abritent la part des femmes maires la plus importante. La courbe en U de la part des femmes, plus marquée en 2001 tend à s’aplanir au fil des élections.  

Graphique 1 : % de femmes élues maires par tranche de population

   

Sources : ministère de l’Intérieur. Traitement de l’auteur.  Note de lecture : Pour les communes de moins de 500 habitants, il y avait 13 % de femmes maires élues en 2001, 16 % en 2008, 18 % en 2014 et 21 % en 2020.

Les divergences entre petites et grandes communes 

Lors des élections de 2001, 65 % seulement des communes était pourvue lors du premier tour alors que ce pourcentage passe à 82 % en 2014 et 86 % en 2020. La différence s’explique principalement par des comportements concernant les communes de moins de 3 500 habitants comme le montre le graphique 2 reliant le pourcentage de communes pourvues au premier tour (T1) avec la tranche de population. Ce graphique révèle un fort changement structurel pour les communes de moins de 3 500 habitants entre les millésimes (2001, 2008) et (2014, 2020).  Pour les communes au-delà de 3 500 habitants, 2014 était l’année la plus disputée et 2008 la moins disputée. Si les résultats peuvent être différents d’une élection à l’autre pour une même tranche de population, le pourcentage de communes pourvues en T1 décroit systématiquement avec la taille des communes. De 81 % à 12 % en 2020 entre les communes de 3 500-5 000 et les plus de 100 000 habitants.  

Graphique 2 : % de communes pourvues en T1 par tranche de population

   

Sources : ministère de l’Intérieur. Traitement de l’auteur. Note de lecture : Pour les communes de moins de 500 habitants, il y avait 65 % de communes pourvues lors du premier tour en 2001 et 86 % en 2020.

Une autre possibilité pour mesurer la compétions électorale pour les communes avec un scrutin de liste est de regarder le nombre moyen de listes par tranche de population lors du premier tour. Les résultats sont présentés dans le graphique 33. On note une divergence d’évolution entre les plus grandes communes dont le nombre moyen de listes ne cesse d’augmenter et les plus petites dont le nombre est stable voire diminue. Entre 2001 et 2020, il y a près de 3 listes candidates supplémentaires en moyenne par commune au premier tour dans les municipalités de plus de 50 000 habitants.    

Graphique 3 : Nombre moyen de listes par tranche de population lors du premier tour

   

Sources : ministère de l’Intérieur. Traitement de l’auteur. Note de lecture : En 2020 il y avait en moyenne 1,5 liste candidate pour les communes de 1 000 à 1 500 habitants, la moyenne passe à plus de 9.2 pour les communes de plus de 100 000 habitants, alors qu’elle n’était que de 6,3 pour cette même tranche de population en 2001.

Pour les communes en scrutin de liste, on peut encore affiner l’analyse en regardant le pourcentage de maires sortants ayant connu un second tour en fonction de leur genre. Ainsi en 2008, 23 % des sortants hommes connaissaient un second tour pour 28 % des sortantes, en 2014 c’est 15 % des sortants et 19 % des sortantes, enfin en 2020 c’est 11 % des sortants et 14 % des sortantes. De plus les maires femmes, quand elles se représentent, connaîtront en moyenne un nombre supérieur de listes candidates face à elles lors du premier tour.

Enfin, toujours en termes de compétition, pour les communes en scrutin de liste de plus de 3 500 habitants l’augmentation de la compétition au fil des élections ne se transforme pas forcément en une augmentation des seconds, mais plutôt en un changement dans la structure du second tour avec une part plus importante de triangulaires et de quadrangulaires. En 2001, près de la moitié des seconds tours étaient des duels, ils ne sont plus que 30 % en 2020, pour 55 % (44 % en 2001) de triangulaires et 15 % (6 % en 2001) de quadrangulaires ou plus.

15 % des sortants qui se représentent sont battus 

Peu d’information statistique est connue sur le taux de réélection des maires sortants quand ils se représentent. Le travail d’appariement des données permet de donner un premier éclairage sur ces tendances. Les données sont disponibles pour les élections de 2008, 2014 et 2020. 67 % des maires sortants se sont représentés en 2008, 71 % en 2014 et 68 % en 2020. Le taux de maires qui se représentent est finalement assez stable, même l’élection de 2020, marquée par la crise du Covid, n’a pas transformé les comportements. Les hommes maires se représentent plus que les femmes : 62 % des femmes maires se représentaient en 2008 (68 % des hommes), en 2020, ce pourcentage est de 65 % (69 % pour les hommes).

Ce n’est pas dans les communes les plus petites que les maires se représentent le moins, mais dans les communes 1 000 à 3 500 habitants (graphique 4). Le pourcentage de maires qui se représente est largement plus fort dans les communes au-delà de 10 000 habitants pouvant culminer jusqu’à 90 %. 

Graphique 4 : Pourcentage de maires qui se représentent par tranche de population et sexe

   

Sources : ministère de l’Intérieur. Traitement de l’auteur. Note de lecture : en 2008 pour les communes de moins de 500 habitants, 63 des sortantes se sont représentées (68 % des sortants), en 2001 pour la même tranche de population ce pourcentage est de 66 % (72 % pour les hommes) et enfin en 2020, toujours pour la même tranche de population, le pourcentage est de 65 % (71 % pour les hommes).

Quel est le pourcentage de maires battus ? Le taux de maires battus sur ce qui se représentent est estimé entre 14 et 15 %. Ce taux varie fortement en fonction de la tranche de population (graphique 5). Pour 2020, si seuls 14 % des maires sortants qui se représentaient étaient battus, ce pourcentage monte à 28 % pour les communes de plus de 100 000 habitants. Notons la constante progression des non-candidatures dans les communes de 3 500 à 50 000 habitants.

Enfin, environ 60 % de la population ne connaissait pas de changement de maire lors des dernières élections municipales. 

Graphique 5 : % de maires qui se représentent, qui sont réélus ou battus par tranche de population

   

Sources : ministère de l’Intérieur. Traitement de l’auteur. Note de lecture : Entre parenthèses au-dessus des bars, le taux de maires battus sur les maires qui se représentent par tranche de population et par année. Pour les communes de moins de 500 habitants en 2008, 30 % des sortants ne se sont pas représentés, 61 % se sont représentés et ont été réélus 9 % se sont représentés et ont été battus.

Un changement de mode de scrutin aux conséquences incertaines 

2026 verra la généralisation du scrutin de liste pour toutes les communes. La principale différence entre les plus de 1 000 et les moins de 1 000 habitants est que ces dernières pourront présenter des listes non complètes (jusqu’à 2 candidats en moins par rapport au nombre de sièges à pourvoir). Le panachage lui aura disparu totalement. Qu’attendre de ce changement de mode de scrutin ? Dans des travaux en cours de publication4, nous montrons avec Sylvain Brouard que contrairement aux résultats théoriques qui affirment que le scrutin proportionnel augmente la compétition et la participation par rapport au scrutin plurinominale, dans le cadre des élections municipales françaises, le changement de scrutin n’entraîne pas de surplus de compétition ou de participation. Pire, pour les communes sans compétition, le scrutin de liste fait augmenter fortement les bulletins blancs et nuls. En effet, en l’absence de compétition dans les communes avec un scrutin plurinominal, le panachage permettait de moduler le choix des électeurs en limitant les bulletins blancs et nuls.

L’autre attente du changement de scrutin concerne la féminisation des édiles qu’entraînerait la constitution de listes paritaires. Or des travaux aussi en cours (ndlr : en cours de finalisation par l'auteur)  montrent qu’au-delà des effets mécaniques de la loi sur la mixité des listes sur la parité dans les conseils municipaux élus, il n’y a aucun effet sur le pourcentage de femmes maires.

En conclusion l’analyse des quatre dernières élections municipales françaises met en lumière une transformation progressive mais fortement structurée du paysage politique local. Les comportements électoraux, la compétition, la féminisation ou encore le renouvellement des maires varient de manière marquée selon la taille communale. La généralisation du scrutin de liste en 2026 constitue un tournant institutionnel majeur, dont les effets attendus pourraient être très éloignés des attentes du législateur. Le cadre municipal reste un laboratoire privilégié pour comprendre les dynamiques politiques françaises, où l’équilibre entre traditions locales et réformes nationales continue de façonner la vie démocratique.

Notes :

1. Certaines statistiques ne sont pas disponibles pour les 4 élections par manque de données.

2. Dans l’ensemble des résultats présentés ici, ce sont les arrondissements de Paris, Marseille et Lyon qui sont considérés et non les communes dans leur ensemble.

3. L’exercice n’est pas possible pour les communes en scrutin plurinominal à cause du manque de donnée pour les élections de 2001 et 2008. Pour ces communes, on notera néanmoins que 2014 fut légèrement plus compétitive que 2020.

4. Numéro 76 (1) de la Revue Française de Science Politique, à paraître.