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8 juin 2026
Josette Clotis, l’écrivaine effacée : entretien avec Janine Mossuz-Lavau
À partir d'un fonds d'archives inédit, Janine Mossuz-Lavau et René Bourrel retracent la vie et l'œuvre de Josette Clotis, romancière et journaliste dont la postérité fut longtemps éclipsée par celle d'André Malraux, son compagnon. Cette enquête biographique met au jour une écrivaine audacieuse et offre une réflexion plus large sur les processus de reconnaissance, d'effacement et de transmission qui ont marqué l'histoire littéraire du XXe siècle.
Entretien “Un livre, un chercheur” avec Janine Mossuz Lavau, directrice de recherce émérite CNRS au CEVIPOF, co-auteur de Josette Clotis, aimée et mal-aimée (L'Archipel) sorti fin avril 2026.

Tout commence avec une valise : celle dans laquelle furent amassés les photos, lettres, journaux intimes et textes manuscrits de Josette Clotis, après sa mort tragique le 12 novembre 1944, à l'âge de 34 ans, les jambes broyées par un train dans une gare de Corrèze. Valise parvenue après-guerre entre les mains de son amie Suzanne Chantal, et qui s'ouvre aujourd'hui sur ses derniers secrets.
Depuis plus de dix ans, Josette était la compagne d'André Malraux à qui, sous l'Occupation, elle avait donné deux fils. À son arrivée à Paris, cette splendide jeune femme avait fait irruption dans le monde des lettres avec deux romans, le premier préfacé par Henri Pourrat, le second salué par Henry de Montherlant. C'est dans les couloirs des éditions Gallimard qu'elle fit la rencontre décisive de l'auteur de La Condition humaine, qu'elle accompagnera en Espagne...
Comment la découverte et l'exploitation de cette "valise d'archives" ont-elles transformé votre compréhension de Josette Clotis ? Parmi les nombreux documents inédits que vous avez consultés, y en a-t-il un qui vous a particulièrement ému ou qui a profondément modifié le récit que vous souhaitiez écrire ?
Janine Mossuz-Lavau La vérité sur Josette Clotis sort littéralement de la valise en carton (façon Linda de Souza), conservée à Saint-Génis-des-Fontaines par sa marraine, Marie-Chantal Dos Santos. Elle contient en effet les journaux intimes de Josette, ses lettres (parfois d'une vingtaine de pages), et surtout des centaines de feuillets manuscrits dans lesquels elle raconte ses joies et ses peines, ses envies, sa colère de devoir demeurer la compagne d'un homme marié et la mère de deux "batards" (comme on disait à l'époque), d'autant que sa mère ne cessait de lui reprocher d'attirer le déshonneur sur la famille. Cette valise renferme aussi ses nombreuses nouvelles inédites que nous publions en annexe du livre ainsi que des photos de Josette bien sûr, si belle, de ses parents, de la galaxie Malraux (André, son frère Roland qui reconnut Gauthier pour qu'il puisse porter le nom de Malraux, Vincent, le fils rebelle, Madeleine épouse de Roland et mère d'Alain, Florence), et bien sûr de la valise, débordant de documents inestimables, et du petit train qui, un funeste 12 novembre 1944, broya les jambes de Josette. André Malraux écrira : "Ma femme est morte, coupée en deux par un train".
Votre livre s'attache à réhabiliter une femme souvent réduite à son statut de compagne d'André Malraux. Qu'avez-vous découvert de la romancière, de la journaliste et de la femme de lettres que l'histoire avait largement effacée ?
Janine Mossuz-Lavau Josette Clotis était une véritable écrivaine. Précoce, usant de sa plume dès l'âge de 14-15 ans, elle publie chez Gallimard deux romans: Le Temps vert, en 1932 (elle a 22ans), et Une mesure pour rien, en 1934. Une belle écriture, directe, documentée: les affres amoureuses et sexuelles de la campagne n'ont pas de secret pour elle. Trop souvent vue comme la compagne d'André Malraux et la mère de ses deux fils, jugée responsable par certains de l'entrée tardive de l'écrivain dans la résistance (comme si celui-ci avait jamais demandé une quelconque permission pour s'engager...), elle est d'abord une journaliste, une romancière à part entière, préfacée par Henri Pourrat qui l'appelait "le géranium rose". Graphomane, rédigeant sur n'importe quel bout de papier (au dos des factures comme des enveloppes usagées), elle fait revivre avec talent la campagne (qu'elle connaît bien), avec ses filles qui "tombent" enceintes, ses adultères, ses crimes maquillés en accidents, ses maltraitances, ses cancans et ses amours. À cet égard, outre des histoires de chair et de sang, elle nous offre une chronique remarquable de ces années 1930 qu'elle traversa l'oeil aiguisé, une vraie audace et un féminisme qui ne portait pas encore ce nom mais qu'elle défendit par ses actes quand d'autres se contenteront de paroles.
À travers le destin de Josette Clotis, votre ouvrage interroge aussi les mécanismes de la mémoire et de l'oubli. Que nous dit son parcours sur la place accordée aux femmes dans les récits historiques, littéraires et politiques du XXe siècle ?
Janine Mossuz-Lavau Josette Clotis mérite beaucoup mieux que cette appellation "femme de.." qui réduit souvent à peu de chose les compagnes des hommes connus, même quand elles produisent elles-mêmes une véritable oeuvre. Longtemps éclipsées par le "génial auteur" encensé par la critique et le public, certaines ont même été suspectées de profiter de sa notoriété. Si à ses débuts, le XXème siècle hésite encore à célébrer ces auteures/autrices (le fait qu'on ne sache pas toujours comment les désigner est éclairant), les choses changent. Au fil du temps, on a commencé à sortir de l'oubli des écrivaines du Moyen-Àge puis des siècles suivants. Le trio Malraux/Sartre/ Camus (devancé par Gide) qui a éclipsé une partie de la production littéraire de l'époque, a marginalisé à fortiori les ouvrages dits "de dames". Il a fallu le succès rencontré par Simone de Beauvoir puis Françoise Sagan pour qu'un intérêt sinon un engouement soit déclenché en faveur des femmes et surtout des jeunes femmes. La télévision y est aussi pour quelque chose.
Dommage que Raymonde Vincent, auteure du magnifique Campagne (1937), soit née trop tôt pour en bénéficier.
