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11 février 2026
Enquête sur les peurs françaises : entretien avec Pascal Perrineau

À l’occasion de la parution de Inventaire des peurs françaises. La société à l’aune d’un sentiment (Odile Jabob, janvier 2026), Pascal Perrineau, Professeur des universités associé au CEVIPOF et Anne Muxel, directrice de recherhce émérite CNRS au CEVIPOF, proposent le premier état des lieux fondé sur une enquête menée auprès de plus de 3 000 personnes (cf Les peurs collectives et individuelles des français - OpinionWay).
Dans cet entretien, Pascal Perrineau revient sur les résultats saillants, sur les clivages générationnels et politiques de ces inquiétudes, et sur les conditions d’une régulation démocratique des peurs face à leur instrumentalisation possible.
Votre ouvrage propose le premier inventaire des peurs françaises fondé sur une grande enquête.
Qu’apporte le fait de traiter la peur non comme une émotion individuelle isolée mais comme un fait social structurant, pour comprendre l’état de la société française aujourd’hui ?
Pascal Perrineau : Notre ouvrage s’intéresse à toutes les peurs, des plus personnelles aux plus collectives, des plus anciennes aux plus contemporaines, des plus intimes aux plus politiques… Les peurs quelle que soit leur nature ont toujours eu des effets sociaux majeurs : la peur de l’an 1000 et les paniques collectives qui l’ont accompagnée, la terreur de la peste noire qui décima des millions de personnes, la grande peur qui parcourut les campagnes lors de la Révolution de 1789…
Aujourd’hui la peur s’est à la fois diffusée dans l’ensemble du corps social et s’est diversifiée dans des visages multiples (peurs écologiques, politiques, culturelles, économiques…). Ainsi, en dépit de tous les progrès qui auraient dû rassurer la société, cette dernière est envahie par des peurs qui n’ont plus aucun principe de régulation.
A partir de votre enquête auprès de plus de 3000 personnes, quelles sont les peurs les plus structurantes aujourd’hui dans la société française, et comment se distribuent-elles selon les clivages sociaux, générationnels et politiques ?
P.P. : Les peurs les plus profondes qui traversent la société sont de nature politique et sociale. Les peurs d’érosion ou de déclin de la démocratie sont très répandues particulièrement dans un électorat relativement âgé, de niveau de diplôme plutôt élevé, orienté avant tout vers la gauche et le centre. Dans d’autres milieux moins favorisés les peurs sociales, relatives à la montée de la violence, et culturelles, concernant les menaces sur l’identité du pays et les modes de vie, sont importantes.
Globalement les jeunes et les femmes sont les populations les plus sujettes à la peur en général et traduisent une certaine fragilisation du statut de ces deux populations qui jouent pourtant un rôle clef dans le façonnage de l’avenir de la société française.
Les peurs que vous analysez sont à la fois diffuses, parfois irrationnelles, et profondément ancrées dans l’expérience sociale contemporaine. A partir de vos résultats, quelles pistes se dessinent pour Penser une régulation démocratique des peurs, sans les nier ni les instrumentaliser ?
P.P. : Pendant des siècles, les peurs ont été régulées par la religion qui leur donnait sens et contribuait à les apaiser. Avec le déclin du religieux, entamé dès le XIXème siècle, la science et ses progrès contribuèrent à réguler les peurs en développant le bien-être des populations et des contrefeux efficaces face aux maladies. Puis, dans l’immédiat après-guerre la création d’un Etat providence prenant en charge les principaux risques de la vie (maladie, vieillesse, chômage…) contribua à une réassurance collective des populations. La démocratie sociale, éclairée par la raison scientifique a réussi partiellement dans les trois décennies qui ont suivi la Libération, à calmer les peurs.
Mais le retournement de l’image de la science et des techniques, dénoncées dans les années 1970 comme porteuses de "dégâts", les fameux dégâts du progrès, ainsi que la crise de l’Etat providence qui n’a cessé de s’approfondir au cours des trois dernières décennies, ont réouvert un vaste espace où les peurs de toute nature se sont disséminées sans principe régulateur. Au contraire, sont apparus, sur la scène publique, des « entrepreneurs de peurs » qui, sans vergogne, les exploitent et en font une arme politique où sont activées de nombreuses « passions tristes ».
Accéder aux enquêtes : Les peurs individuelles et collectives des Français
Lire la note de recherche : De quoi les Français ont-ils peur ? Une exploration sociale et politique des peurs Pascal Perrineau et Frédérik Cassor - février 2026
