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10 septembre 2026

Le tirage au sort, un laboratoire pour la démocratie : entretien avec Gil Delannoi

Lancée en 2025, Journal of Sortition est la première revue scientifique internationale entièrement consacrée à l’exploration de tous les aspects du tirage au sort, en particulier (mais pas nécessairement) en tant que contribution à la réforme démocratique. Elle cherche avant tout à clarifier le rôle du tirage au sort dans la vie publique, en reconnaissant pleinement ses vertus et ses limites.

Dirigée par Gil Delannoi du CEVIPOF (Editor-in-Chief) et Keith Sutherland (Managing Editor), la revue est soutenue par le CEVIPOF et compte déjà 3 numéros :

· Volume 1, Number 1, January 2025

· Volume 1, Number 2, 2025 <including Different uses in Europe; opinions on the "lotocratic mentality">

· Volume 2, Number 1, 2026 special issue : « Governing Citizens’ Assemblies ».

Dans son quatrième numéro, à paraître en octobre (Volume 2, Number 2), le Journal of Sortition publiera un symposium de discussion consacré à l’ouvrage de James S. Fishkin, Can Deliberation Cure the Ills of Democracy?. Ce dossier réunit plusieurs chercheurs internationaux de premier plan pour débattre des apports et des limites de la démocratie délibérative face aux défis contemporains des démocraties.

À cette occasion, Gil Delannoi revient dans cet entretien “Un livre, un chercheur” sur les ambitions du Journal of Sortition et la place croissante du tirage au sort dans les réflexions contemporaines sur la démocratie.

 

Journal of Sortition est la première revue scientifique internationale entièrement consacrée au tirage au sort. Pourquoi était-il important de créer un espace éditorial dédié à cette question, et que révèle aujourd’hui le développement des recherches sur ce sujet ?

Gil Delannoi : L’air du temps années 2000 laissait poindre un renouveau dans l’usage du tirage au sort en politique. Le colloque que j’avais organisé au CEVIPOF réunissait les principaux auteurs dans le monde. C’était une première et le livre Sortition : Theory and Practice en garde la trace. Le public était maigre. Il s’est légèrement étoffé lors du programme international de recherche financé par Sciences-Po, qui nous réunissait principalement à Paris mais aussi à Londres, Dublin, Lausanne au début des années 2010.

Dès le départ l’objectif était d’aborder le tirage au sort dans sa totalité théorique et pratique. Il ne fallait pas se cantonner aux seuls enjeux contemporains, le plus évoqué étant « la crise de la représentation ».

Le tirage au sort, c’est bien davantage. Les usages sont multiples. La représentation descriptive (en miroir ou minipublic d’une population n’est qu’une option parmi d’autres. Toutes les options méritent examen et expérimentation.

Rappelons que dans les époques les plus anciennes, les cultures les plus diverses ont toujours fait au moins ou deux des multiples usages possibles du tirage.

Il y a dans cette histoire une part de découverte et une part d’invention. Comme on sait, il faut découvrir des étoiles et des planètes à l’œil nu pour avoir l’idée d’inventer le télescope qui, en retour, fait découvrir d’autres étoiles et puis des galaxies.

Tout individu a été amené un jour à l’autre à utiliser le sort pour une raison ou une autre, pour agir ou pour jouer. Cette découverte du jeu avec l’aléatoire s’est fait avec des pierres, tiges, pièces de monnaie, dés, machines à jetons. L’invention de procédure qui a socialisé cette expérience regorge d’exemples des plus variés : politiques, sociaux, religieux, superstitieux, juridiques, économiques, ludiques. Toutes tentatives qui, pour la plupart, n’étaient sont guère démocratiques, sauf contexte précis. La démocratie n’est apportée au tirage que par la rigueur légale de la procédure et par des comportements et des finalités démocratiques.

Ainsi, à toute époque on avait su que prendre des décisions, attribuer des biens ou désigner des personnes (qui prendront souvent des décisions ou bien exécuterons des tâches déjà définies) est possible par le tirage. L’usage du tirage pour une représentation descriptive intéresse nos contemporains. Ce n’est pourtant qu’une partie émergée de l’iceberg.

Fonder une revue, travailler en interaction, ouvrir toutes les portes de la recherche, se justifie pleinement parce que le tirage est une des procédures parmi les quelques procédures fondamentales, telles que le vote, le marché, le test, l’association volontaire, la nomination, l’hérédité. Si les proportions varient beaucoup, presque toutes les sociétés ont eu recours à plusieurs des usages du tirage.

 

La dernière publication consacre une partie à l’ouvrage de James Fishkin Can Deliberation Cure the Ills of Democracy?. Qu’apporte ce format de débat collectif à la recherche en théorie démocratique ?

G.D.: Dans ce livre, James Fishkin propose une synthèse des expériences de Deliberative Polls ayant été faits sur le modèle qu’il a conçu. Plus de 150 cas dans plus de 50 pays et sur tous continents, c’est impressionnant. Cette pratique permet d’évaluer, de faire évoluer, de multiplier un des usages majeurs du tirage produisant un échantillon : dépolariser un débat, clarifier un enjeu, aboutir à des propositions en vue de décider ou de légiférer constitue un beau renouveau de l’usage représentatif d’un groupe tiré au sort.

L’apport de cette nouvelle procédure est politique autant que démocratique car le modèle est utilisable par un régime peu démocratique. Je vois en cela le rappel par et sur le terrain qu’aucune procédure n’est, et le tirage comme les autres, intrinsèquement ceci ou cela, démocratique ou oligarchique, populaire ou bureaucratique. Cette vérité toujours bonne à rappeler justifie à son tour le forum ouvert que doit être notre revue. Le Journal of Sortition n’est ni une chapelle d’initiés ni une école imposant sa propre approche du sujet. C’est un espace de partage des connaissances et des expériences, un lieu propice à l’imagination, à la construction, à la réflexion, la comparaison, la critique, la contradiction.

 

Au fil des articles publiés, une question revient régulièrement : comment articuler tirage au sort, délibération et institutions représentatives. Quelles sont aujourd’hui, selon vous, les principales pistes de recherche qui émergent de ces travaux ?

G.D.: Voici plusieurs pistes, certaines ouvertes, d’autres à peine défrichées.

  • L’imagination institutionnelle de nouveaux systèmes de décision incluant le tirage.
  • La connexion du tirage avec la démocratie semi-directe, le référendum local ou national.
  • L’apprentissage et l’appropriation du tirage à toute échelle, dans les emplois et pour les finalités les plus diverses, sans se cantonner au local, nation ou mondial (difficile, ce dernier) : groupes petits ou grands, associations, syndicats, partis, administrations. Bref, toutes les sortes d’institutions. Donc pas seulement la représentation descriptive en miroir par échantillon. Expérimenter en multipliant les finalités et les méthodes.

De bonnes et de mauvaises surprises viendront. L’espoir est que de tels essais et erreurs aboutiront à des usages réfléchis, évolutifs, bien adaptés, bien maîtrisés, non dogmatiques.

Une fausse piste reste à mentionner. Elle existe et consiste à brandir le tirage « contre » : contre l’élection, contre le vote, contre n’importe autre procédure supposée éjectable. « Tout contre » serait beaucoup mieux que « contre ». Il est plus réaliste et fructueux de combiner les procédures que de les opposer frontalement. Par exemple : ne pas exclure le tirage du fonctionnement des universités, l’introduire en complément ou en hybridation dans leur instances professionnelles, syndicales, étudiantes, citoyennes. Ne serait-il pas honnête et instructif de pratiquer chez soi ce qu’on recommande et propose à l’extérieur ?

Légende de l'image de couverture : Portrait Gil Delannoi et couverture de sa revue Journal of Sortition (crédits : Sciences po)