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20 janvier 2026

Comprendre la pensée néoréactionnaire : entretien avec Arnaud Miranda

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Au cours des années 2010 et 2020, une contre-culture de droite radicale s’est développée aux États-Unis à la marge des espaces politiques traditionnels, principalement sur internet. Se désignant elle-même sous le nom de « néoréaction » ou de « Lumières sombres », cette constellation intellectuelle rejette frontalement la démocratie libérale et promeut une refondation autoritaire de l’ordre politique, nourrie à la fois par la tradition réactionnaire européenne et par l’imaginaire du capitalisme technologique.

Dans Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (Gallimard / Le Grand Continent, 2026), Arnaud Miranda, docteur associé au CEVIPOF, propose la première analyse d’ensemble de ce courant encore peu étudié en France. En s’appuyant sur un corpus de textes souvent confidentiels et sur une inscription rigoureuse dans l’histoire longue des idées politiques, il met en lumière l’originalité de la néoréaction, ses références théoriques, ses stratégies de diffusion et son rapport singulier à l’innovation technologique.

Entretien. 

Comment en êtes-vous venu à travailler sur les néoréactionnaires américains ?

Arnaud Miranda : Mon intérêt pour la constellation néoréactionnaire s’inscrit dans un parcours de recherche entamé en 2019, dans le cadre de ma thèse consacrée aux pensées de la décadence et dirigée par Julie Saada. À l’origine, je travaillais sur des auteurs réactionnaires de l’entre-deux-guerres, liés à ce que l’on a appelé la « Révolution conservatrice », en particulier Oswald Spengler, Carl Schmitt et Julius Evola. Le cœur de mon travail consistait à montrer que le motif de la décadence circulait au-delà de ce corpus et se retrouvait notamment – de manière inattendue – chez des auteurs de la pensée française de gauche des années 1970-1980, comme Gilles Deleuze, Félix Guattari ou Jacques Derrida.

Dans la toute dernière partie de ma thèse, j’ai cherché à repérer la présence de ce motif de la décadence dans un corpus encore plus récent. Je me suis d’abord intéressé à la reprise de la question écologique par la Nouvelle Droite, avant de découvrir un courant qui m’a paru bien plus stimulant : la pensée néoréactionnaire. Plus spécifiquement, c’est la trajectoire intellectuelle d’un acteur, Nick Land, qui a retenu mon attention. Land est, dans les années 1990, philosophe universitaire à l’université de Warwick, au Royaume-Uni. Il est alors une figure de l’avant-garde deleuzienne de cette période, notamment connu comme théoricien de l’accélérationnisme. Au cours des années 2000, après avoir quitté l’université et émigré à Shanghai, il bascule progressivement vers des positions antidémocratiques. En découvrant les écrits de Curtis Yarvin au début des années 2010, il se convertit explicitement à des positions néoréactionnaires.

Ce passage de la critique postmoderne à une pensée réactionnaire assumée m’a semblé révélateur d’une mutation plus large. Il ne s’agissait pas d’un simple retour de la tradition réactionnaire, mais bien de sa transformation au contact de catégories issues du développement du capitalisme technologique. C’est ce phénomène singulier d’hybridation qui m’a paru particulièrement intéressant et qui m’a conduit à étudier ces auteurs.

 

Qu’est-ce que la néoréaction et pourquoi parler de « Lumières sombres » ?

A. M. : Le terme le plus précis, sur le plan conceptuel, est celui de « néoréaction ». L’expression « Lumières sombres » (Dark Enlightenment) est une formule forgée par Nick Land afin de donner à ce courant une plus grande puissance évocatrice.

Pour comprendre en quoi consiste la néoréaction, il faut revenir à la distinction essentielle entre conservatisme et réaction. Je m’appuie ici sur les travaux de Jean-Yves Pranchère. Le conservatisme cherche à préserver certaines valeurs morales et religieuses au sein de l’ordre social existant, en l’occurrence la démocratie. La réaction, au contraire, considère qu’il est trop tard : il s’agit alors de reconstituer un ordre politique jugé légitime en renversant le régime en place. Comme son nom l’indique, la néoréaction s’inscrit clairement dans cette seconde tradition.

La néoréaction se présente comme une réponse à ce qu’elle perçoit comme l’échec du conservatisme et du libertarianisme, accusés d’avoir accepté le rôle d’idiots utiles du progressisme et de la démocratie. Elle repose ainsi sur un rejet radical de la démocratie libérale, jugée inefficace et corrompue par un idéal égalitaire et universaliste, et défend son remplacement par une monarchie d’un genre nouveau : un État-entreprise dirigé par un PDG.

Ce courant revendique une filiation avec la tradition réactionnaire européenne, de Thomas Carlyle à Carl Schmitt, tout en s’en distinguant par l’intégration de la culture du capitalisme numérique. C’est notamment à cela que renvoie le préfixe « néo ». Là où les réactionnaires classiques se montrent souvent réticents à l’égard de l’innovation technologique, la néoréaction assume un fort techno-optimisme, voire un accélérationnisme technologique ou un transhumanisme.

Malgré la diversité de ses figures, plusieurs traits communs peuvent être dégagés :

  1. l’affirmation de l’existence de hiérarchies naturelles devant structurer l’organisation sociale ;
  2. un pessimisme anthropologique, qui réduit la fonction du politique à la garantie de l’ordre et de la sécurité ;
  3. une hostilité frontale à la démocratie, perçue comme inefficace et corrompue par un universalisme moral ;
  4. le remplacement de la légitimité démocratique par une conception entrepreneuriale de l’État ;
  5. un optimisme technologique pouvant aller, dans ses formes les plus radicales, jusqu’à la défense d’une dérégulation complète de l’innovation.

En somme, la néoréaction hérite de la tradition réactionnaire tout en l’augmentant d’un héritage libertarien et d’un optimisme technologique affirmé.

Vous montrez que ces pensées sont liées au développement d’internet. Est-ce une nouveauté dans l’histoire des idées politiques ?

Oui, il s’agit d’un élément singulier, qui rend l’étude de la constellation néoréactionnaire particulièrement intéressante.

La néoréaction se constitue en effet comme une contre-culture numérique. Elle émerge à la fin des années 2000 dans ce que l’on appelle la « blogosphère », puis se structure au début des années 2010 à travers des échanges intenses entre blogueurs pseudonymes. C’est dans cette intertextualité resserrée que se forme le cœur de la doctrine néoréactionnaire. Ces échanges sont également marqués par un style singulier, mêlant propositions théoriques et références issues de la culture geek – qu’il s’agisse des memes ou d’allusions à Matrix, Star Wars ou Le Seigneur des anneaux.

Les penseurs néoréactionnaires comprennent très tôt le caractère subversif de cette contre-culture numérique et l’intègrent dans une véritable stratégie de diffusion de leurs idées. Dès 2009, Curtis Yarvin recommande l’adoption d’une posture qu’il nomme le « passivisme », en opposition à toute forme d’activisme politique. Ce dernier, qui caractérise plutôt le développement de l’alt-right populiste, consiste à inonder l’espace numérique et public de ses idées. L’objectif de Yarvin est, au contraire, de se concentrer sur la production théorique et la constitution de réseaux interindividuels, afin de ne pas activer le « système immunitaire » de la démocratie. Il s’agit, selon lui, de former une élite prête à agir si l’occasion d’un coup d’État venait à se présenter.

Quelle est aujourd’hui l’influence de la néoréaction sur le trumpisme ?

A. M. : On peut identifier plusieurs indices et plusieurs dimensions de l’influence de la pensée néoréactionnaire sur le trumpisme. Certains exemples sont particulièrement symboliques.

On peut notamment évoquer le DOGE (Department of Government Efficiency), cette structure chargée de réduire drastiquement les dépenses publiques. À l’origine, elle portait un projet hallucinant : diviser par deux le budget fédéral américain. Donald Trump avait placé Elon Musk à la tête de cette organisation. Or, cette initiative correspond très précisément à une idée développée par Curtis Yarvin : selon lui, le passage de la démocratie à l’État-entreprise monarchique devrait s’opérer par une phase de transition comparable à une liquidation d’entreprise, menée par un dirigeant issu du monde des affaires, un PDG à succès. 

Un autre signe de cette influence apparaît dans la manière dont est abordée la question de Gaza. On se souvient que Trump avait proposé de transformer Gaza en une sorte de « Riviera du Moyen-Orient ». Il avait ensuite envisagé un plan visant à faire de Gaza une enclave tournée vers l’investissement des grandes entreprises internationales. Cette idée trouve son origine chez Curtis Yarvin qui, au lendemain du 7 octobre 2023, avait proposé de transformer Gaza en une entreprise : les Palestiniens auraient été déplacés et indemnisés par un jeton, assimilable à une action dans l’entité étatique nouvellement créée.

Plus largement, au-delà de ces exemples très symboliques, l’influence néoréactionnaire se manifeste surtout dans la grammaire idéologique mobilisée pour justifier les actions de Trump. Elle apparaît de façon particulièrement nette dans la logique impériale et mercantiliste qui caractérise certaines prises de position récentes, notamment à propos du Venezuela ou des prétentions prédatrices des États-Unis à l’égard du Groenland. Ces orientations ne sont plus justifiées au nom de la morale ou de la démocratie, comme cela pouvait être le cas durant la période néoconservatrice à la fin des années 2000. Elles s’inscrivent désormais dans une logique assumée de la puissance brute. Cette évolution correspond très directement à la grammaire idéologique développée par les penseurs néoréactionnaires développées depuis la fin des années 2000. 

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