Les Etats-Unis : une démocratie laïque, mais une société très religieuse

Auteur(s): 

Denis Lacorne, Directeur de recherche au CERI

Date de publication: 
Novembre 2016
Illustration

Il y a un paradoxe dans la situation américaine : une religiosité à fleur de peau, des présidents ou des candidats aux présidentielles qui font étalage de leur conversion à l’évangélisme (Jimmy Carter, Bush-fils, Ted Cruz, Carsons, Perry). D’innombrables références à Dieu, à Jésus ; des jours de prière et de thanksgiving, des serments sur la Bible, des devises comme « In God we Trust » et « One Nation  under God ».Mais, on a, en même temps, une « Constitution sans Dieu » qui interdit toute église officielle, qui dé-confessionalise l’État fédéral. Cela est inscrit dans la fameuse clause du 1er amendement (1791) :

Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof.

C’est ce qu’on appelle l’establishment clause du 1er amendement. Cette séparation de l’Église et de l’État, cette dé-confessionalisation de l’État est ancienne, antérieure à la Révolution française, puisqu’elle fut d’abord défendue par Jefferson dans son Projet de loi pour établir la liberté religieuse en Virginie (écrit en 1777, voté en 1786)

 Le paradoxe Trump : un homme peu religieux qui a séduit les évangéliques

Comment expliquer qu’un homme à la piété rudimentaire, trois fois marié, qui est incapable de citer proprement le Nouveau Testament, qui lors d’un service religieux confondit le plateau de la communion avec le plateau de la quête, qui fut jadis favorable à l’avortement et qui soutenait encore activement  « Planned Parenthood » - une organisation philanthropique laïque qui donne des conseils aux femmes sur la contraception sous toutes ses formes -  réussisse à l’emporter sur Cruz lors des primaires, en Caroline du Sud (là où 67% des électeurs étaient des évangéliques) ?  Il y a quatre raisons à ce succès :

 Premièrement, il a courtisé le vote évangélique comme tous les autres, avec une visite rituelle à Liberty University, à Lynchburg (Virginie). A laquelle s’ajoutèrent des réunions privées dans son appartement de New York, puis la récompense attendue : le soutien de Jerry Falwell Junior en Caroline du sud.

Ensuite, il a su encourager les peurs et les ressentiments des évangéliques, qui, il faut bien l’admettre, ont perdu les guerres culturelles et les grandes batailles de la droite chrétienne et de la Majorité morale de feu Jerry Falwell Senior. Les leaders de la droite chrétienne n’ont pas réussi à renverser Roe v. Wade (qui fait de l’avortement un droit constitutionnel). Ils n’ont pas réussi non plus à réintroduire la prière à l’école, interdite par la Cour suprême. En outre, ils ont échoué à interdire le mariage gay, légitimé par la Cour suprême. Enfin, ils ne sont pas parvenus à imposer les crèches dans les lieux publics, elles aussi interdites par la Cour suprême.  

Troisièmement, Trump attire surtout à cause de son rejet de l’establishment républicain, qui n’a rien obtenu de concret pour les évangéliques, alors qu’ils ont voté pour lui de nombreuses fois.

Quatrièmement, il plaît parce qu’il s’est opposé « au diable », en l’occurrence Hillary Clinton, qui est féministe, pour l’avortement et le mariage gay, et qui risquait de nommer des juges progressistes à la Cour Suprême, si elle était élue présidente.

Un leader charismatique ?

En un sens, la source du pouvoir de Donald Trump, c’est son « autorité charismatique ». Le leader charismatique (le prophète, le magicien, le chef de guerre selon Weber) a pour principale caractéristique de rejeter  la tradition. Il est admiré pour sa rhétorique et son franc parler. Il est authentique, évite la langue de bois et n’hésite pas, quand il le faut, à dénoncer vigoureusement ses ennemis. Son succès est irrationnel : rien à voir avec la compétence, ou l’expérience politique d’un élu. Il est « hors norme », il vient de là où on ne l’attend pas, et toute une série de « miracles » justifient, a posteriori, son autorité exceptionnelle. La preuve : on annonçait sa défaite, il n’a cessé de gagner les scrutins.

Sa légitimité, comme celle d’un prophète, repose sur sa façon particulière de jouer sur les émotions et les peurs de ses fidèles : peur du déclin, de la pauvreté, du danger des immigrés. Son pouvoir est hors-norme, presque surnaturel, et pour Trump cela consiste à réduire le politique à une gigantesque marque publicitaire, toujours ressassée : la marque Trump, les tours Trump, l’avion trump, le parfum trump, les hamburger trump ; les chemises trump, le bagout Trump, les twitts de Trump...

Comme un prophète, il rejette les normes traditionnelles de la domination : il cultive l’inspiration soudaine, les effets d’annonce, et les insultes grossières qui seront autant de gros titres et de publicité gratuite. Bref il est affranchi de tout ce qui est établi.

Peu importe s’il se trompe, ne cesse de mentir et de se contredire, on l’aime pour son apparence, sa force, son prestige : c’est un Chef qui nous protège contre les ennemis de l’Amérique blanche, contre les Latinos, les musulmans, et les partisans du métissage et du multiculturalisme, c’est à dire les démocrates.

Pourquoi les deux finalistes étaient-ils les moins religieux des candidats ?

Pour expliquer ce phénomène inattendu, il convient de considérer quelques facteurs démographiques, mal connus. Des facteurs qui signalent un déclin général de la religiosité aux Etats-Unis, et en fin de compte un phénomène de convergence avec l’Europe.

A première vue, les Américains sont d’une religiosité exemplaire. Ils croient en Dieu pour la plupart. 80% des évangéliques rejettent le darwinisme et croient à l’inerrance biblique, c’est à dire à la vérité littérale du texte biblique : tout ce qui est écrit est vrai dans la Bible. 40% prétendent assister à la messe, au service au moins une fois par semaine. 60% croient au paradis (49% à l’enfer). 58% prient régulièrement.

Mais, en même temps, ils ignorent leur propre tradition religieuse. 53% des protestants ignorent que les écrits de Luther furent à l’origine de la Réforme. 45% des catholiques ignorent tout de la doctrine de la transsubstantiation. 43% des juifs ne savent pas que Maïmonide (né à Cordoue en 1135) était un grand philosophe et théologien juif, peut-être le plus grand. Paradoxalement, les mormons, les athées, les agnostiques étaient les mieux informés de ces questions.

Les Etats-Unis restent encore un pays très chrétien :

  • 70% des Américains se disent chrétiens.
  • Mais réalité nouvelle dont les médias ont peu parlé : aujourd’hui pour la première fois dans l’histoire du pays, une minorité d’Américains se déclarent protestants, soit 47%.   
  • 21% sont catholiques.
  • 6% appartiennent à des religions non-chrétiennes (Hindous, bouddhistes, juifs, musulmans).

Ce déclin est particulièrement marqué pour les jeunes générations : ceux qui sont nés après 1981. Ils sont moins pratiquants que leurs aînés, ils prient moins souvent, ils ont moins confiance dans les institutions religieuses que leurs parents, ils sont plus individualistes. A cela s’ajoutent ceux qui quittent la religion de leurs ancêtres ou de leurs parents : ils sont nombreux chez les protestants classiques (mainstream), et chez les catholiques. D’où le déclin repéré du nombre total de protestants (- 5% en 7 ans). Même déclin chez les catholiques, mais cela est caché ou plutôt compensé par l’arrivée de nombreux immigrés latinos.

Ce n’est pas hasard si le pape avait défendu, contre Trump, les immigrés latinos, allant jusqu’à prétendre que Trump n’était pas un bon chrétien. Mais manque de chance, la remarque papale fut exprimée en pleine primaire de Caroline du Sud, l’État le moins catholique de l’Union. La complainte du pape a sans doute facilité l’élection de Trump dans cet État.

Les effets du déclin religieux

Enfin, la meilleure mesure du déclin de la religion aux Etats-Unis tient à la montée démographique des « Nones », des sans religion : Ils étaient 16% en 2007, ils sont 23% en 2014 et 36% chez les jeunes de 18-24 ans. Plus du tiers des jeunes Américains n’ont pas de religion et se disent, tantôt athées (3% !) tantôt agnostiques, tantôt « sans religion particulière ». Sans religion, ne veut pas dire sans « spiritualité » et Obama disait de sa mère, de façon très touchante, « ma mère était athée, mais je n’ai jamais connu de personne possédant une telle spiritualité ».

Ce déclin général de la religiosité explique sans doute le succès de candidats peu religieux. Mais c’est aussi parce que les plus religieux des électeurs ont cru trouver en Trump leur meilleur défenseur, pour des raisons purement opportunistes.

En somme, les deux finalistes de l’élection présidentielle, Trump et Clinton étaient peu religieux, sans doute les moins religieux des candidats à la présidentielle depuis Jefferson, John Quincy Adams ou Abraham Lincoln.