L’instruction en famille : les familles musulmanes représentent-elles un cas spécifique ?

Auteur(s): 

Amélie Puzenat, maîtresse de conférence, laboratoire ESO – Université catholique de l’Ouest, Angers

Date de publication: 
Septembre 2018
Illustration

L’instruction en famille désigne l’instruction obligatoire donnée en dehors d’une scolarisation dans des établissements d’enseignement publics ou privés. Soit les enfants suivent des cours par correspondance, dispensés par le Centre national d’enseignement à distance (CNED) ou par des organismes privés d’enseignement à distance, soit ils reçoivent l’instruction donnée par leurs représentants légaux, ou une personne désignée par eux. Dans ce dernier cas, les parents parlent généralement d’« instruction en famille (IEF)1 ».

L’IEF : des chiffres en augmentation, une régulation publique en redéfinition

Encore peu développée en France dans les années 1990, l’instruction en famille semble progresser à partir des années 2000, pratiquée par des familles, religieuses ou non2, en quête d’alternatives à l’institution scolaire. Bien que de nouveaux espaces scolaires basés sur les pédagogies actives aient vu le jour telles les écoles Montessori et les écoles démocratiques, ils ne satisfont pas des parents, généralement dotés en capitaux culturels, scolaires, et parfois également économiques, souhaitant prendre plus directement part à l’instruction de leurs enfants. Les estimations gouvernementales de 2016 portent à 25 000 le nombre d’enfants instruits en famille3, dont 7 309 poursuivraient leur instruction en dehors de tout établissement d’enseignement à distance (données DGESCO citées par Glasman et Bongrand4). L’avènement du numérique a, par ailleurs, largement contribué à la mise en visibilité de l’instruction en famille ; la multiplication des blogs venant partager des expériences et conseils tant sur les démarches administratives à effectuer que sur les outils pédagogiques pouvant être mobilisés.

Plus récemment, le champ de la recherche a commencé à se structurer récemment en France sur ces questions5. Elle a également fait l’objet d’une attention progressive de la part des pouvoirs publics confrontés à cette nouvelle réalité, somme toute minoritaire. Les débats entre les représentants de l’État et les collectifs de défense de l’instruction en famille ont alors notamment porté sur les moyens mis en œuvre pour contrôler l’instruction délivrée aux enfants par les familles6. En juillet 2018, deux députées, Anne Brugnera (LREM) et George Pau-Langevin (PS), ont remis leur rapport suite à la « Mission Flash sur la déscolarisation7 » qu’elles ont menée. Ce dernier rappelle aux maires leur devoir d’effectuer un recensement de la population en âge d’être instruite sur leur territoire et d’effectuer le contrôle social requis sur les conditions de vie des enfants afin de prévenir notamment les dérives sectaires et religieuses. Les inspecteurs de l’Education nationale (auxquels s’ajoutent parfois des enseignants volontaires) effectuent quant à eux le contrôle pédagogique requis auprès des enfants. Toutefois, ces contrôles sont laissés à la libre appréciation des rectorats d’académie et des inspecteurs qui choisissent d’en faire une priorité ou non : les contrôles ne sont donc pas toujours effectifs et leur teneur diffère8. Tout laisse à supposer que les préconisations ministérielles concernant le contrôle des enfants instruits en famille seront renforcées à partir de septembre 2019, suite à l’entrée en vigueur de la loi abaissant de six à trois ans l’âge de l’instruction obligatoire en France.

Les familles musulmanes instruisant en famille : un cas spécifique ?

Si l’inquiétude des autorités publiques porte principalement sur les enfants instruits en famille pour motifs religieux, et si les circulaires (n° 2017-056) et comptes-rendus ministériels mentionnent généralement le terme de « dérives sectaires », il n’est jamais fait état explicitement des familles musulmanes. Pourtant, il semblerait qu’une des préoccupations majeures des autorités publiques porte sur ces familles dont on connait objectivement peu de choses. Concernant l’instruction en famille, la question de l’islam apparaît alors principalement liée au risque de radicalisation. Les plans nationaux successifs de prévention de la radicalisation, en 2016, puis en 20189, pointent en effet du doigt les établissements d’enseignement hors contrat ainsi que l’instruction en famille.

Cependant, aucune enquête ne permet de dire dans quelle proportion l’instruction en famille concerne les familles musulmanes ni quel type de familles musulmanes elle concerne réellement.

Par ailleurs, au vu du nombre de témoignages en augmentation sur internet au sein de familles catholiques, il semblerait que les familles musulmanes ne soient pas les seules familles observantes à avoir recours à l’instruction en famille.

D’après une analyse des éléments tirés de mon terrain de thèse10 et de propos plus récents publiés sur différents blogs de mères de famille musulmanes, les discours des familles musulmanes s’inscrivent dans la lignée des discours circulants sur l’IEF valorisant le respect du rythme de l’enfant, son épanouissement et sa réussite. Les familles soulignent une meilleure transmission des valeurs religieuses, où instruction et éducation religieuse s’accordent. Si elles expliquent leur choix par les besoins de l’enfant, les causes sont plurielles. Elles sont certes religieuses, mais aussi professionnelles, résidentielles et pédagogiques. La violence scolaire au sein des quartiers de résidence, l’appréhension ou le refus de l’école sécularisée ainsi que la volonté de rompre avec les temporalités dominantes motivent le choix de ces femmes. Ce choix pédagogique s’insère dans un projet éducatif plus large qui repense la place accordée aux valeurs transmises et mêle idéologies progressistes sur la place de l’enfant au sein de la famille, et idéologies plus conservatrices sur la place des femmes au sein de la famille. Ces nouvelles combinaisons idéologiques alliant épanouissement de l’enfant, promotion de la décroissance, réflexion autour de la place du travail dans nos sociétés et conservatisme religieux sont particulièrement visibles chez les femmes françaises converties à l’islam.

Ce phénomène traduit à la fois une individualisation des pratiques éducatives, un évitement des formes d’apprentissage classiques perçues comme désuètes, et plus largement un refus de l’espace scolaire perçu comme insécurisant à différents titres. En raison des formes de violences réelles ou symboliques qui s’y exercent, il est généralement décrit comme un lieu où se cumulent les « dérives » juvéniles et où circulent des valeurs et pratiques dominantes, issues du groupe majoritaire, en contradiction avec le projet éducatif de ces familles. Dans un contexte où le groupe se trouve minorisé, l’instruction en famille redéfinit le rôle éducatif détenu par les parents, le foyer se présentant comme un lieu « rassurant » d’apprentissage parmi d’autres. Toutefois, hormis la situation minorisée dans laquelle elles se trouvent, à de nombreux égards, il semblerait que les motivations de ces familles ne se distinguent pas tellement de celles mises en avant par les familles non musulmanes.

La question de savoir dans quelle mesure ces familles, généralement soumises à une plus forte suspicion de la part des autorités publiques, constituent un profil relativement spécifique reste ouverte et demanderait d’être renseignée par des études empiriques plus précises.

  • 1. Bongrand P., « Nommer et classer les familles qui instruisent hors établissement. Des discours en concurrence pour l’émergence d’un ‘‘choix’’ légitime », dossier Instruction(s) en famille. Explorations d’un phénomène émergent, article soumis.
  • 2. Les chercheurs américains distinguent le courant idéologique du courant pédagogique de l’instruction à domicile. Le courant idéologique renvoie aux mouvements conservateurs chrétiens tandis que le courant pédagogique renvoie à un mouvement d’éducation plus libertaire qui se veut en rupture avec le conformisme social véhiculé par l’institution scolaire.
  • 3. Dossier de presse, « Garantir le droit à l’éducation de tous les enfants dans le respect des valeurs de la République et de la liberté de l’enseignement », Ministère de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Jeudi 9 juin 2016. [ URL : http://cache.media.education.gouv.fr/file/06_-_juin/43/7/DP-Garantir-le-droit-a-l-education-pour-tous-les-enfants-dans-le-respect-des-valeurs-de-la-Republique-et-de-la-liberte-de-l-enseignement_591437.pdf].
  • 4. Glasman D., Bongrand P., « Dénombrer les enfants et adolescents instruits hors établissement : pratiques, enjeux et problèmes », dossier Instruction(s) en famille. Explorations d’un phénomène émergent, article soumis.
  • 5. En 2015 paraissait le premier ouvrage universitaire sur le sujet (Guigue M., Sirmons R., L’instruction en famille : une liberté qui inquiète, Paris, L’Harmattan, 2015.) et des recherches menées par P. Bongrand, D. Glasman, G. Farges, E. Tenret, A. Robert et J.-Y. Séguy ont été engagées afin de mieux cerner les motivations et les différents types de pratiques regroupés sous cette même désignation.
  • 6. Quatrevaux A., « Le système scolaire face à l’instruction dans la famille », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, n°10, 2011, p. 29-43. Farges G., Tenret E., « Inclure ou contrôler ? L'encadrement ambigu de l'instruction dans la famille », Diversité : ville école intégration, CNDP, 2017, p.98-102.
  • 7. Brugnera A., Pau-Langevin G., « Mission Flash sur la descolarisation », Assemblée Nationale, Commission des affaires culturelles et de l’éducation, 18 juillet 2018. [URL : http://www2.assemblee-nationale.fr/static/15/commissions/CAffCult/Communication%20Mission%20Flash.pdf].
  • 8. Farges G et Tenret E., 2017, op. Cit.
  • 9. Dossier de presse, « Prévenir pour protéger. Plan de prévention national de la radicalisation », Gouvernement, 23 février 2018. [URL :https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2018/02/2018-02-23-cipdr-radicalisation.pdf]
  • 10. A. Puzenat, Conversions à l’islam : unions et séparations, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.