L’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne et ses conséquences politiques

Auteur(s): 

Tatiana Kastouéva-Jean, chercheure et directrice du centre Russie/NEI – IFRI, Paris

Maxime Audinet, chercheur, Centre Russie/NEI(IFRI), doctorant – Université Paris Nanterre

La question des relations futures entre mondes orthodoxes russe et ukrainien se pose dès le début de la crise ukrainienne en 2014. Alors qu’il soutient habituellement l’action politique du Kremlin, le patriarche de Moscou, Kirill, est resté prudent face à l’annexion de la Crimée et au conflit du Donbass, de peur de s’aliéner les diocèses ukrainiens. En témoignait, notamment, son absence remarquée lors du discours historique du 18 mars 2014 de Vladimir Poutine sur le « rattachement » de la Crimée à la Fédération de Russie.

Depuis la révolution Euromaïdan, la refondation de l’identité nationale ukrainienne s’appuie sur une politique linguistique d’ukrainisation et sur un rejet de l’héritage soviétique. Cette évolution, qui implique une prise de distance avec la Russie, qualifiée de « pays agresseur », a rendu incontournable la question des relations ecclésiastiques entre les deux pays. Dans le contexte pré-électoral de l’hiver 2018-2019, le Président Petro Porochenko, alors très bas dans les sondages, a fait de l’autocéphalie une bataille politique personnelle : avec la signature de l’Accord d’association avec l’Union européenne et la mise en place d’un régime sans visa, le tomos (document accordant l’autocéphalie à l’Eglise orthodoxe d’Ukraine) faisait partie des trois atouts grâce auxquels il espérait briguer un nouveau mandat.

Les trois branches de l’orthodoxie ukrainienne

Avec plus des deux tiers de la population s’y déclarant affiliés, le christianisme orthodoxe en Ukraine est divisé en trois Eglises distinctes :

Créée en 1990, l’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou compte plus de 12 600 paroisses. Largement majoritaire, elle perd pourtant du terrain depuis le début du conflit en 2014.

L’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev, créée en 1992, s’appuie sur un réseau de 5 300 paroisses. Soupçonné de liens étroits avec le KGB (la principale agence de renseignement à l’époque soviétique), son primat, le métropolite Philarète, est une personnalité controversée. Après avoir perdu l’élection à la tête du Patriarcat de Moscou (PM) face à Alexis II en 1990, il est retourné en Ukraine pour établir le Patriarcat de Kiev (PK), mais n’a pas réussi à obtenir l’autocéphalie. En 1997, il a été anathématisé par le Patriarcat de Moscou.

L’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale a été proclamé en 1920. Liquidée en 1930, elle renaît de ses cendres en 1989 et compte aujourd’hui 1 200 paroisses. Comme l’Eglise du PK, elle est non canonique et son chef spirituel, le métropolite Macaire, est frappé d’anathème. Contrairement au monde catholique, structuré autour du Saint-Siège, le monde orthodoxe est une communion de foi de quatorze Eglises autocéphales (avant la création de celle d’Ukraine). Le plus ancien est le Patriarcat œcuménique de Constantinople (PC). Son primat, Bartholomée Ier, dispose d’une autorité morale en tant que primus inter pares.

La question de l’autocéphalie, autrement dit la création d’une Eglise orthodoxe ukrainienne canonique, s’est posée dès l’indépendance de l’Ukraine en 1991. En 2007, le Président Viktor Iouchtchenko, en poste de 2005 à 2010, a proposé de créer une commission réunissant les représentants des trois Eglises en vue d’une union, refusée dans un premier temps par le PM. En 2009, le PM a finalement appelé à l’intégration des églises ukrainiennes sous son autorité, mais s’est heurté à la résistance des deux églises non canoniques. Le PC s’est relativement peu intéressé pendant cette période à l’Ukraine, la considérant de fait sous la tutelle du PM. Ainsi, la seule église orthodoxe canonique en Ukraine était celle du PM. La crise ukrainienne a rendu cette situation intenable. Le calendrier s’est accéléré en avril 2018, à la triple initiative du Président Porochenko, de Philarète et de Bartholomée.

Vers l’autocéphalie : l’accélération du calendrier

En avril 2018, le Président Porochenko déclare son intention de demander le tomos au PC. Cette demande est soutenue par les deux Eglises non canoniques et acceptée par Constantinople, dont le choix s’explique moins par des desseins spirituels que politiques : la question ukrainienne a exacerbé la rivalité historique entre le PC (5 millions de fidèles) et le PM (150 millions). L’échec du Concile panorthodoxe, organisé en Crète en juin 2016 après plusieurs décennies de préparation, et auquel le PM a refusé de participer au dernier moment en entraînant dans son sillage d’autres églises autocéphales, a certainement contribué à la décision du Phanar. Malgré une rencontre à Istanbul le 31 août, Kirill et Bartholomée ne sont pas parvenus à un compromis.

Le 1er octobre, le Synode du PC a révoqué sa lettre synodale de 1686, qui rattachait la métropole de Kiev au PM, et a annulé les anathèmes de Philarète et de Macaire. Deux exarques du PC ont été envoyés à Kiev pour mettre d’accord les deux églises non canoniques. Face au processus lancé, le PM ne bénéficiait que d’une marge de manœuvre limitée, en tentant plutôt de capitaliser sur les dissensions des deux églises (partage des paroisses et des biens immobiliers, direction de la future Église unifiée). Le 15 octobre, le Synode du PM, tenu à Minsk, opte pour l’escalade : il accuse le PC d’avoir ignoré les lois canoniques de l’Eglise orthodoxe (notamment le principe d’unanimité des parties pour accorder l’autocéphalie) et rompt ses liens eucharistiques et diplomatiques avec Constantinople.

Enfin, le 15 décembre 2008, le Concile d’unification de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine rassemble une quarantaine d’évêques du PK, quinze de l’Eglise autocéphale et seulement deux du PM (sur 90). À l’issue de cette assemblée (déclarée illégitime par le PM), le vicaire général de Philarète, le métropolite Épiphane, âgé de 39 ans, est élu primat de la nouvelle église. Le 6 janvier, Epiphane reçoit à Istanbul le tomos, par lequel le PC reconnaît officiellement la canonicité et l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine. Le Président Porochenko se félicite alors de la « véritable indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de Moscou » et de l’apparition d’une nouvelle église « sans Poutine (…) et sans prière pour l’armée russe »1.

Les conséquences de l’autocéphalie

L’échec ukrainien du Patriarcat de Moscou

Les conséquences immédiates concernent les fidèles et le clergé russes : la décision de rupture de la communion du PM interdit en effet de recevoir les sacrements dans les églises du PC et de célébrer des liturgies communes. La « perte » des diocèses ukrainiens (et de leurs revenus financiers importants pour le PM) pourrait en outre ébranler l’autorité de Kirill à la tête du PM. Le patriarche a en effet été incapable d’enrayer le processus d’obtention du tomos par Kiev, et sa réaction s’est révélée particulièrement désordonnée. Ainsi, dans son appel adressé le 14 décembre 2018 aux secrétaires généraux de l’ONU et de l’OSCE, au Pape François, à l’archevêque de Cantorbéry, à la chancelière Angela Merkel, au Président Emmanuel Macron et aux églises autocéphales, Kirill dénonçait le risque de « persécutions massives » contre ses fidèles en Ukraine, tout en mobilisant des arguments qu’il rejette habituellement, comme le respect de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et des droits de l’homme, qu’il a même qualifiés en 2016 d’« hérésie globale »2.

Le sujet doit en outre être envisagé à l’aune de l’escalade des tensions entre la Russie et l’Occident. Les Etats-Unis ont soutenu l’autocéphalie de l’Église ukrainienne par voix de hauts responsables et Philarète a été reçu au Département d’État en septembre 2018. Kirill a immédiatement dénoncé une « commande » de Washington visant à détruire « l’îlot de liberté » que représente, selon lui, l’Eglise orthodoxe russe3.

Une restructuration de l’orthodoxie ukrainienne

Les marges de manœuvre de la nouvelle Eglise semblent limitées par le PC. Il ne s’agit pas d’un patriarcat à proprement parler, mais d’une métropole circonscrite au territoire ukrainien et dirigée par le métropolite de Kiev. Les nominations des hiérarques requièrent l’aval du PC, qui va aussi créer un exarchat à Kiev. Les critiques à Moscou dénoncent une « fausse autocéphalie »4, par laquelle Constantinople s’arrogerait le deuxième territoire le plus important du PM.

La transition des paroisses du PM sous autorité de la nouvelle Eglise autocéphale représente un enjeu crucial pour Kiev. Philarète misait sur un changement d’obédience de la moitié des paroisses du PM (2/3 de la paroisse doit exprimer son accord) : le mouvement s’esquisse, essentiellement dans les régions occidentales5. Il ne faut probablement pas s’attendre à une adhésion massive : les croyants occasionnels privilégieront l’église la plus proche, nonobstant son affiliation, tandis que les plus fidèles resteront attachés – pour des raisons spirituelles, culturelles et linguistiques – à leur patriarcat d’origine. L’obtention de l’autocéphalie a été une victoire politique personnelle de P. Porochenko, qui a largement instrumentalisé la question pendant la campagne présidentielle (son principal slogan a été « Armée. Langue. Foi. »). Arrivé au premier tour (31 mars 2019) avec 16 % des voix, loin derrière le comédien Volodymyr Zelenski (30,3 %), puis battu par ce dernier à l’issue des élections avec seulement 24,4 % des voix, P. Porochenko semble toutefois en avoir surestimé l’impact pour la population, que l’autocéphalie a laissée, selon les sondages, bien plus indifférente qu’il n’espérait.

Dans l’espace postsoviétique, le « monde russe » sur la défensive

Le concept de « Rousski mir » [Monde russe] selon le Kremlin, qui renvoie à un espace transnational dominé par la Russie, a beaucoup inquiété son voisinage, car il fournit un prétexte pour défendre, y compris manu militari, ses « compatriotes de l’étranger ». La composante religieuse y est centrale : en réaction l’octroi de l’autocéphalie à l’Eglise ukrainienne, qui pourrait d’ailleurs faire tache d’huile dans l’espace postsoviétique (le principe « un Etat, une Eglise » inspire une partie des élites biélorusses et moldaves), Moscou promet désormais de protéger les orthodoxes à l’étranger de la même manière que les russophones, accroissant ainsi le risque de nouveaux conflits dans la zone.

Vers une polarisation du monde orthodoxe ?

Ce précédent ukrainien crée des divisions au sein de l’orthodoxie et peut même se retourner contre le PC. En effet, Constantinople a pris des risques susceptibles de fragiliser sa primauté historique : son action unilatérale – que certains à Moscou ont qualifiée de « revendications papistes » – est loin d’être approuvée par toutes les autres Eglises autocéphales. Celles de Serbie, de Pologne et, de manière moins unanime, de Géorgie ont exprimé leurs réticences. Les considérations politiques conjoncturelles ont abouti à des décisions dont les conséquences risquent de polariser le monde orthodoxe et d’approfondir sa désunion.

Quelques mois après sa création, la nouvelle église ukrainienne n’a toujours pas été reconnue par aucune des autres Eglises autocéphales, en dépit de la confiance affichée par le Patriarche de Constantinople. Par ailleurs, les premiers signes de division se sont rapidement manifestés en interne. Au mois de mai 2019, Philarète, s’estimant lésé par l’ancien président ukrainien et par Constantinople, déclare refuser la fusion du PK dans la nouvelle Eglise et certaines dispositions du tomos (comme l’interdiction de préparer le saint-chrême). Si l’ancien primat refuse de parler de schisme, sa dénonciation d’une nouvelle situation de dépendance, cette fois-ci vis-à-vis du PC, devrait satisfaire indirectement le PM en contrariant durablement l’affirmation de la nouvelle Eglise.

  • 1. Discours du Président Pétro Porochenko du 15 décembre 2018, à l’issue du Concile. Voir, sur le site de la présidence ukrainienne [URL : https://www.president.gov.ua].
  • 2. « Patriarh Kirill: prava čeloveka - èto "global’naâ eres’" » [Selon le Patriarche Kirill, les droits de l’homme sont « une hérésie globale »], in Moskovskij Komsomolec, 21 mars 2016, [URL : https://www.mk.ru.].
  • 3. Cité par l’agence de presse Interfax, 30 octobre 2018, [URL : https://www.interfax.ru.].
  • 4. Les articles allant dans ce sens ont été abondants dans les différentes sources russes et sur les réseaux sociaux. Voir, par exemple, P. Safonov, « Uniženie tomosom. Unikal’no uŝerbnaâ ukrainskaâ avtokefaliâ » [L’humiliation par le tomos. Une autocéphalie ukrainienne défectueuse], Ukraina.ru, 7 janvier 2019, [URL : https://ukraina.ru.].
  • 5. Une carte interactive et actualisée chaque jour est disponible à l’adresse suivante : [URL : https://www.google.com/maps]. 370 paroisses ont franchi le cap au 26 février 2019, et 501 au 1er avril 2019 et 520 au 23 mai 2019.