Pôle de recherche sur l'analyse du vigilantisme

Illustration: Philip Dawe (attribué à), « The Bostonians Paying the Excise-man, or Tarring and Feathering » (1774).

Gilles Favarel GarriguesLaurent Gayer, Laurent Fourchard

Des lynchages aux milices d'autodéfense en passant par les tribunaux parallèles, le " vigilantisme " recouvre toute une gamme de mobilisations collectives, souvent violentes et généralement illégales, dont la vocation proclamée est de rendre justice aux " honnêtes citoyens ", et par là même de défendre l'ordre social. Par leur recours quasi-systématique à la violence extrajudiciaire mais aussi, plus simplement, par leur contestation du monopole des tribunaux officiels sur le droit de juger, ces pratiques d'auto-justice reposent sur un paradoxe fondamental : elles s'arrogent le droit de violer la loi au nom du maintien de l'ordre.

Ces mobilisations ont pris une ampleur particulière aux Etats-Unis au XIXe siècle mais l'on en trouve des équivalents historiques dans de nombreuses régions du monde. A l'heure de la mondialisation néo-libérale, le vigilantisme est devenu un phénomène global. Sa signification sociale s'est cependant déplacée: il n'est plus l'expression privilégiée d'une demande de justice sur les fronts pionniers des Etats et empires mais participe à la gouvernance néo-libérale des sociétés en sous-traitant à moindre coût certaines tâches de maintien de l'ordre. Moins qu'un syndrome du retrait, voire de la " faillite " de l'Etat, le vigilantisme est l'une des manifestations de la résurgence du gouvernement indirect. La globalisation de ces pratiques témoigne également d'une ambivalence propre à notre temps et culminant dans les sociétés postcoloniales confrontées à des violences politiques et criminelles endémiques: la coexistence d'états de désordre chroniques avec un fétichisme de la loi, qui se traduit autant par un déplacement des conflits politiques et sociaux vers les tribunaux officiels que par la prolifération des légalités officieuses.

Le développement du vigilantisme est pourtant irréductible à des discours et des dynamiques globales. Vu " d'en bas ", il s'inscrit dans des trajectoires historiques et des répertoires culturels spécifiques, oscillant entre invocation de la légalité officielle et pratiques extrajudiciaires adossées à des valeurs et des normes extérieures ou antérieures à l'Etat. Si, d'un côté, le vigilantisme participe donc des transformations de la souveraineté à l'heure de la globalisation, il œuvre aussi à la défense ou la (re)construction d'ordres moraux ancrés dans des terroirs spécifiques, à travers des pratiques de " police culturelle ".

En dépit de son caractère massif et de l'ampleur des questions qu'il soulève, le vigilantisme reste peu étudié en France, où le terme continue de passer pour un anglicisme (alors même qu'il trouve son origine dans l'espagnol vigilante). Et si les phénomènes extrêmement variés que recouvre ce concept émergent ont fait l'objet d'un plus grand nombre de travaux à l'étranger, notamment en Grande- Bretagne et en Allemagne, ces travaux sont principalement le fait d'historiens et d'anthropologues. Etrangement, la science politique ne s'est jusqu'à présent guère intéressée à cette problématique, alors même que les questions qu'elle soulève sont au cœur de son champ de recherche.

Le groupe de recherche, 2015-2017

Afin de se prémunir contre les risques de dispersion et d'inventaire, et dans le but de produire une véritable étude comparative des formes contemporaines de vigilantisme, les chercheurs impliqués dans cette recherche ont privilégié deux principaux points d'entrée : les pratiques de justice sommaire et les tâches de maintien de l'ordre des groupes de " vigilantes ". A travers un groupe de recherche du CERI actif entre 2015 et 2017, trois grands ensembles de questions ont été posés :

1) L'historicité des mouvements d'auto-justice et leurs relations à d'éventuelles généalogies globales du vigilantisme : existe-t-il une matrice historique (nord-américaine, notamment) du vigilantisme ? S'agit-il d'un produit d'importation ou d'une réinvention de formes plus anciennes de justice populaire, à l'instar du samosoud russe ou de la rough music discutée par E.P. Thompson dans le contexte de l'Angleterre du XVIIIe siècle ? La globalisation du vigilantisme relève-t- elle donc d'une logique de diffusion ou d'émulation sans connexion ?

2) Le rapport au droit (positif et, éventuellement, coutumier), de ces initiatives de justice " populaire " : quelles relations le vigilantisme entretient-il au système juridique local ; est-il plus enclin à se développer dans les contextes de pluralisme juridique (coexistence de droit positif et de droit coutumier) ? ;

3) L'idéologie de ces mouvements, oscillant entre critique du fonctionnement de l'Etat et critique de l'Etat tout court ; de quoi le vigilantisme est-il le nom d'un contexte à l'autre : d'une technique de maintien de l'ordre à moindre coût, d'une nouvelle modalité du gouvernement indirect, d'une forme de self-help de citoyens " ordinaires ", d'une révolte contre l'Etat ? Ce dernier point nous amènera à réfléchir aux transformations contemporaines de la souveraineté et à l'émergence de formes non-étatiques de pouvoir souverain.

Tout en mêlant des préoccupations propres à la sociologie politique (la formation de l'Etat, la sociologie des mobilisations, les usages politiques du droit), les travaux du groupe ont été ouverts à l'anthropologie sociale (à travers la prise en compte des répertoires culturels de l'autorité et de la légitimité, des ordres légaux officieux, de la souveraineté de facto) ainsi qu'à l'analyse des régimes d'historicité. Treize séminaires* ont été organisés.

Résultats et avenir

Une section thématique (ST) associée à ce projet a été proposée pour le congrès de l'AFSP de juin 2015. Dès 2016, un numéro spécial de la revue Politix, "Justiciers hors-la-loi" a été publié et un ouvrage est en préparation, alors que le groupe est en train de se transformer en un réseau de recherche inscrit dans la durée et développant notamment des coopérations internationales.

 

* Liste des séminaires

2017

17 mars : Entre police des mœurs et jihad transnational : la milice du Front des défenseurs de l'islam en Indonésie, avec Gabriel Facal (IrAsia, Marseille)

2 juin : Policer sans en avoir l'air au Kenya et au Soudan, avec Jean-Baptiste Lanne (Les Afriques dans le Monde, Université de Bordeaux-Montaigne & Lucie Revilla, Les Afriques dans le monde, Sciences Po Bordeaux)

2016

15 janvier : Une autre histoire de la violence : autodéfense féministe et souci de soi, avec Elsa Dorlin (Paris 8/CRESPPA)

11 février : Les territoires du vigilantisme: trajectoires des autodéfenses au Michoacán (Mexique), avec Romain Lecour Grandmaison (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) 7 avril : "Voisins vigilants" et participation citoyenne au maintien de l'ordre en France : travaux en cours, avec Eleonora Elguezabal (INRA/CESAER) & Matthijs Gardenier (Université Paul Valery)

26 mai : Citoyens policiers : pratiques et imaginaires de la surveillance citoyenne en France, 19ème-20ème siècle, avec Arnaud-Dominique Houte (Université Paris-Sorbonne)

28 juin : Criminal Enterprises and Neighborhood Security in Latin America and the Caribbean, avec Enrique Desmond Arias (George Mason University, Washington)

4 octobre : Maintien de l'ordre et community policing au Liban, avec Leila Seurat (docteure associée, Sciences Po-CERI)

2015

16 décembre : Vigilantisme dans l'espace post-soviétique, avec Gilles Favarel-Garrigues (Sciences Po-CERI, CNRS) & Ioulia Shukan (Université Paris Ouest Nanterre La Défense)

20 mars : Entre community policing et travail milicien: essai de définition du vigilantisme à la lumière de terrains africains, avec Laurent Fourchard (FNSP, LAM) & Hervé Maupeu (Université de Pau, LAM)

24 avril : Silent and violent vigilantism: inter-religious love affairs and community surveillance in two radicalised Indian slums, avec Atreyee Sen (University of Manchester)

22 mai : Digital vigilantism, avec Benjamin Loveluck (FMSH, Télécom ParisTech) & Daniel Trottier (Erasmus University, Rotterdam)

12 juin : Security from Below: Vigilantism in Postwar Guatemala, avec Regina Anne Bateson (MIT)