Lieux de culte partagés dans le sous-continent indien: interactions religieuses et rapport à l'Autre (I-Share)

Projet ANR. Responsables : Aminah Mohammad-Arif (porteuse principale), Laurent Gayer, Christophe Jaffrelot et Grégoire Schlemmer (co-porteurs).

 

Les relations entre membres de différentes communautés religieuses ont tendance à se tendre dans toutes les régions du monde. L’Asie du Sud ne fait pas exception à cette règle : au cours des dernières décennies, tous les pays de la région ont connu des tensions, voire des conflits ouverts, entre communautés religieuses, qui ont polarisé les sociétés et remis en cause les modalités du vivre ensemble. L'Asie du Sud peut cependant se prévaloir d’une longue histoire d’interactions entre communautés religieuses, qui continue de se refléter dans le partage de divers types de sites sacrés: tombeaux de saint, temples, églises, sanctuaires de rue, etc. Ces sites reflètent la polysémie de la notion de partage, qui recouvre ici des situations allant de la coprésence indifférente à l’interpénétration. Ces différentes modalités de partage jettent un éclairage précieux sur la dynamique de l'interaction religieuse. Ce projet vise à étudier ces sites sacrés partagés à travers deux grandes séries de questions. Tout d'abord, en quoi le partage de ces sites est-il révélateur de la fabrique des sociétés plurielles dans un contexte régional et global marqué par la montée en puissance des nationalismes ethniques et religieux? A quel point ces sites sont-ils exceptionnels ? Les lignes de clivage traversant ces sociétés, qu'elles soient religieuses ou autres, se retrouvent-elles dans ces lieux saints partagés ? Trop souvent, les études du pluralisme religieux ont tendance à opposer la coexistence et le conflit, comme s'il s'agissait de phénomènes mutuellement exclusifs. Au contraire, I-SHARE voudrait soumettre à l'épreuve de la pratique une conception de la coexistence comme équilibre tendu. Dans cette perspective, les sites sacrés partagés apparaissent comme des laboratoires où différentes communautés explorent les possibilités inhérentes au pluralisme, tout en s'efforçant de se prémunir contre ses dangers. S'il s'avérait que ces sites n'étaient pas des zones d'exception, dans quelle mesure le savoir de la cohabitation qui s'y produit est-il transférable au reste de la sociétéEn second lieu, l'accent porté sur les sites sacrés partagés nous conduira à nous interroger sur les politiques de l'appartenance. L'existence même de ces lieux saints partagés questionnent les frontières entre les groupes et entre les religions, voire la notion même de « communauté religieuse ». Nous chercherons ainsi à déterminer les logiques à l’œuvre derrière la fréquentation de lieux sacrés qui, à première vue, relèvent d’une tradition religieuse distincte. Cela nous conduira à un examen critique de l'appareil théorique mobilisé par les chercheurs pour penser les interactions religieuses. Au bout du compte, c'est le concept même de « religion » et sa centralité dans les phénomènes transfrontaliers examinés ici que nous souhaitons reconsidérer. Les sites sacrés partagés d'Asie du Sud se prêtent particulièrement bien à ce type d'exercice, dans la mesure où une grande variété de marqueurs identitaires autres que l'appartenance religieuse y structurent les contacts entre visiteurs. C'est le cas, en particulier, de la caste, dont les effets opèrent à l'intersection du genre, de l'âge, du lieu de résidence ou de la langue.