Les nouveaux démagogues

Démocratie autoritaire, populisme, affairisme et ethno-nationalisme

Groupe dirigé par Christophe Jaffrelot et Elise Massicard

Le XXIe siècle a vu l’affirmation d’un nouveau type d’homme politique combinant des traits propres aux démagogues (litt. « ceux qui guident le peuple ») qui ne s’étaient encore jamais mêlés de cette façon. Dans le contexte de démocraties électorales, ces personnalités ont pris le pouvoir par la voie des urnes et ne remettent pas en cause l’élection comme méthode de désignation des gouvernants – ils ont d’ailleurs parfois perdu leur poste de dirigeant à la suite d’un scrutin, avant, dans certains cas, de le reconquérir de la même façon.

Ces hommes ne sont cependant pas des démocrates pour autant. Ils cherchent à concentrer le maximum de pouvoir dans leurs mains – et même à le personnaliser à l’extrême - ainsi qu’à affaiblir les contre-pouvoirs, qu’il s’agisse de l’appareil judiciaire, des media ou de l’opposition (qu’elle s’incarne dans des partis ou des mouvements de citoyens).Les exemples les plus connus ne sont autres que Vladimir Poutine en Russie, Recep Erdogan en Turquie, Narendra Modi en Inde, Mahinda Rajapakshe à Sri Lanka, Benjamin Netanyahou en Israël et Shenzo Abe au Japon – auxquels peuvent s’ajouter Shinawatra Thakshin en Thaïlande et Anwar Ibrahim en Malaisie. Mais ces leaders non-occidentaux ont marché à bien des égards dans les pas d’un européen, Silvio Berlusconi. Cette extension géographique porte à interroger le bien-fondé de distinctions classiques entre démocraties dites consolidées et « nouvelles démocraties ». Elle porte aussi à s’interroger sur la spécificité de la période de l’après-guerre froide. En effet, si des leaders élus par la voie des urnes développant par la suite des pratiques de pouvoir autoritaires ne sont pas une nouveauté de ces dernières années (Adolf Hitler ou Benito Mussolini n’en sont que des exemples, parmi d’autres possibles), il semble cependant que certains traits relativement nouveaux caractérisent ces « nouveaux démagogues », qu’il s’agira d’analyser dans le cadre de ce groupe de travail :

Pour ne pas tomber dans le risque de « l’illusion héroïque », la grille d’analyse que nous soumettons à titre d’hypothèse vise à examiner, au-delà des figures individuelles, des dynamiques plus structurelles, notamment liées aux pratiques de conquête, conservation et renforcement du pouvoir, en particulier :

- le rôle des organisations autres que leur parti (qui méritera bien sûr d’être pris en compte) auxquelles ces figures appartenaient au début de leur ascension et au sein desquelles s’est forgée leur culture politique : le KGB pour Poutine, la mouvance islamiste pour Erdogan, le mouvement nationaliste hindou pour Modi… Au-delà d’un lieu d’apprentissage du politique, ces instances de socialisation leur ont sans doute permis de nouer des relations personnelles et de créer des réseaux dont ils ont pu se servir ensuite.

- leur maîtrise des techniques de communication, et notamment de l’outil télévisuel et des vecteurs d’image en général, ainsi que des réseaux sociaux dans la période récente. Les liens établis avec le monde des médias peuvent aussi avoir leur importance à ce stade – dans le cas de Berlusconi, cela joua un rôle clé.
 
- la forme de leur populisme, un « isme » que l’on définira ici comme la capacité d’un leader à établir une relation directe, voire personnelle avec « son peuple », indépendamment d’institutions comme le parlement ou l’appareil judiciaire dont la légitimité est systématiquement dénigrée. Cet objet d’étude est à la charnière de la mise en scène (langage du corps, usage des moyens de communication moderne) et du discours.

- la tonalité identitaire de leur discours, nourri d’une nostalgie de la grandeur passée (soviétique, nippone, ottomane, védique etc.) et/ou de la peur de l’Autre, que celui-ci soit à l’extérieur des frontières ou(/et ?) une cinquième colonne … Nous nous interrogerons sur les formes que revêtissent cet identitarisme qui peut se teinter de considérations nationalistes, ethniques ou religieuses à travers, par exemple, la promotion de la tradition orthodoxe russe, de l’islam turc, de l’hindouisme, de la judaïté etc.

- les relations avec les milieux d’affaires – dont ils sont parfois directement issus comme Thakshin – contribuent en général au succès des personnalités en question, sinon au début de leur carrière, du moins une fois qu’il ont pris leur envol. Ces liens vont de pair avec l’approche moins market friendly que business friendly de ces hommes qui établissent des collaborations plus ou moins licites avec des oligarques aux visées monopolistiques chacun dans son secteur.

- enfin, les nouveaux démagogues sont le sous produits politiques de mutations socio- économiques marquées par des politiques de libéralisation économiques ayant donné naissance à une « classe moyenne » aux allures de « couche dominante ». Dans la plupart des pays ils se sont imposés, ils apparaissent en effet comme les champions de cette catégorie sociale éprise de croissance, insensible au creusement des inégalités et portée au nationalisme ethnique.

Le pari est que c’est par l’approche comparative de cas présentant des similitudes dans des contextes très différents, que l’on pourra mieux saisir les dynamiques plus générales dont se nourrissent ces figures de nouveaux démagogues. Le groupe de recherche entend inscrire ses réflexions dans le cadre de la littérature récente sur les transformations des démocraties (et leurs formes « dégradées »). Si chaque cas fera l’objet de séances séparées, il s’agira bien sûr de comparer les trajectoires nationales et de mesurer l’impact des influences externes car les nouveaux démagogues ont appris d’expériences étrangères et s’inspirent éventuellement les uns des autres. La circulation des modèles sous l’égide d’agences spécialisées telle que APCO Worldwide méritera à cet égard une attention particulière.

Figures de la dé-démocratisation. Autoritarisme et populisme des nouveaux démagogues

Colloque du 27-28/11/2018 consacré à l'une des facettes de la montée généralisée des "populismes". Cet évènement s'inscrit dans le cadre d'un travail collectif impliquant de nombreux chercheurs du CERI, autour de Christophe Jaffrelot et Elise Massicard, qui étudient ce phénomène des "nouveaux démagogues".

 

Introductions

Christophe Jaffrelot, Sciences Po-CERI/CNRS et Élise Massicard, Sciences Po-CERI/CNRS
Alain Dieckhoff, Sciences Po-CERI/CNRS - Le populisme au pouvoir - perspective comparée approche théorique.

 

Session 1 : Trajectoires de conquête du pouvoir

Président de séance et discutant : Olivier Dabène, Sciences Po-CERI

Jean-Louis Briquet, CESSP-CNRS/EHESS/Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - Un activisme anti-politique. Le Movimento Cinque Stelle (M5S) en Italie. 
Asma Faiz, Lahore University for Management Science - Imran Khan of Pakistan. 
David Camroux, Sciences Po-CERI et Université nationale du Vietnam - L'irrésistible ascension de Rodrigo Duterte aux Philippines : trajectoires historiques, facteurs systémiques, dimensions conjoncturelles. 


Session 2 : Pratiques du pouvoir (1)

Président de séance et discutant : Jérôme Heurtaux, CEFRES, Prague

Nira Wickramasinghe, Université de Leiden - Mahinda Rajapaksa of Sri Lanka : the making of oppressive stability
Eugénie Mérieau, Université de Göttingen - Du populisme de réaction dans les démocraties tutélaires : le cas de Thaksin Shinawatra en Thaïlande.

Lauric Henneton, Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines - Les ressorts du "trumpulisme".
Samy Cohen, Sciences Po-CERI - Israël : dé-démocratiser sans le dire.


Session 3 : Pratiques du pouvoir (2)

Président de séance et discutant : Olivier Borraz, Sciences Po-CSO

Xavier Mellet, Université de Waseda - Abe Shinzō, nouvel homme fort du Japon. Stabilisation politique et populisme ambigu depuis 2012.
Thomas Posado, CRESPPA-CSU - De Chávez à Maduro : d’une démocratie délégative à une dérive autoritaire. 
Jacques Rupnik, Sciences Po-CERI - Viktor Orban: profil idéologique et ressorts de son pouvoir.
Paulus Wagner, Sciences Po - Populisme et coalitions gouvernementales en Autriche.


Session 4 : Reconfigurations sociétales

Présidente de séance et discutante : Nonna Mayer, Sciences Po-CEE

Françoise Daucé, EHESS et Gilles Favarel-Garrigues, Sciences Po-CERI/CNRS - Le gouvernement de la société civile sous Vladimir Poutine.
Kathy Rousselet, Sciences Po-CERI - Morale et politique sous Vladimir Poutine.

Élise Massicard, Sciences Po-CERI/CNRS - Gouvernement au nom du peuple et gouvernement du peuple dans la Turquie d'Erdogan.
Christophe Jaffrelot, Sciences Po-CERI/CNRS - Le populisme de Modi en Inde : au nom de quel peuple ?

Responsables scientifiques : Christophe Jaffrelot et Élise Massicard