Hong Kong : une communauté politique parvenue à maturité

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Date: 
02/07/2019

« Hong Kong est une cité économique dont les habitants ne se préoccupent que de leur réussite individuelle et de l’efficacité de l’administration. La politique n’y a pas sa place1. » Cette conclusion de Lau Siu-kai, directeur d’un think tank prochinois, et Kwan Hsin-chi, président honoraire du Civic Party, formation pro-démocratique, a été formulée en 1988. Pourtant, elle correspond encore à la perception des autorités de Pékin et du gouvernement de Hong Kong depuis la Rétrocession. C’est d’ailleurs cette idée que Deng Xiaoping avait en tête lorsqu’il a proposé en 1997 la formule « Un pays, deux systèmes », l’« autre » système permettant aux habitants de l’ancienne colonie britannique de continuer à gagner de l’argent, à danser et à parier sur les courses de chevaux. Or ni les premières ni le second n’ont compris que depuis le milieu des années 1960 déjà, depuis qu’ils se sont retrouvés coincés entre l’interdiction de s’installer au Royaume-Uni et la fermeture de la Chine en pleine Révolution culturelle, les habitants du territoire s’inquiètent de la manière dont ils sont gouvernés.

La communauté politique hongkongaise, qui est née et a grandi durant toutes ces années pour atteindre sa maturité en 1989, n’a cessé de renforcer son identité. Or cette identité est politique. Elle se fonde sur l’attachement à un système où les libertés fondamentales sont garanties par un pouvoir judiciaire indépendant, et non bafouées par des tribunaux aux ordres pour empêcher toute opposition comme sur le continent. Chaque fois qu’elle a été menacée par les initiatives du parti communiste chinois, la population est descendue dans la rue.

Ainsi, en 2003, 500 000 personnes ont manifesté contre la décision du gouvernement de Hong Kong de faire adopter l’article 23 de la loi fondamentale (la mini-Constitution qui régit le territoire) condamnant la subversion et la sédition. Le chef de l’exécutif local de l’époque, Tung Che-hwa, a suspendu le texte avant de démissionner en 2005 « pour raisons de santé ». Lorsqu’en 2012 les autorités ont voulu imposer des cours d’éducation patriotique dans les écoles, plus de 100 000 personnes ont été mobilisées par de jeunes élèves qui ont fait reculer le gouvernement. Ce mouvement était dirigé par Joshua Wong, alors âgé de 15 ans, qui est devenu ensuite l’un des dirigeants de la « Révolution des parapluies », déclenchée en septembre 2014, lorsque Pékin a trahi sa promesse, inscrite dans la loi fondamentale, de respecter l’élection au suffrage universel du chef de l’exécutif en 2017. Le centre de Hong Kong a été occupé pendant 79 jours, mais le gouvernement n’a pas reculé et les manifestants sont rentrés chez eux sur une défaite. Dès lors, l’inflexibilité de Pékin a conduit un nombre croissant de jeunes gens à désespérer de la formule « Un pays, deux systèmes » et à revendiquer un référendum sur l’autodétermination du territoire. Ainsi est né le « localisme ».

Les forces favorables à Pékin ont alors renforcé leur pression sur la Région administrative spéciale (RAS). En 2015, un éditeur de Hong Kong qui publiait des livres sur la vie privée des dirigeants chinois a été enlevé (sans doute par des membres de la sécurité publique chinoise) et jugé sur le continent. Cette intrusion des policiers sur le territoire de la RAS a été dénoncée dans la presse par les démocrates, mais seules quelques centaines de personnes ont participé aux manifestations de protestation qu’ils avaient organisées.
Cela n’a pas empêché les démocrates et les « localistes » de remporter, avec 58% des voix, 30 sièges sur 70 aux élections au Conseil législatif, le Legco, unique instance législative de Hong Kong, en novembre 2017. Dénonçant les « partisans de l’indépendance », les forces pro-Pékin ont invalidé deux députés qui avaient prêté serment devant une banderole affirmant « Hong Kong n’est pas la Chine ». Le gouvernement a demandé à l’Assemblée populaire nationale de Pékin d’interpréter la loi fondamentale, ce qu’elle a naturellement fait, affirmant que le serment devait être prêté « solennellement ». Il a ensuite poursuivi quatre autres députés démocrates devant des tribunaux qui ont invalidé leur élection. Cette fois encore, il n’y a pas eu de manifestation de masse pour soutenir les élus visés.

En novembre 2017, Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif hongkongais nommée le 1er juillet de cette même année, signait un accord permettant à la police chinoise de s’installer dans la gare de Kowloon. Les démocrates ont protesté contre cette violation de la loi fondamentale qui stipule clairement que les policiers chinois ne peuvent remplir leur mission à Hong Kong. Les autorités ont passé outre, d’autant plus facilement que les invalidations de députés avaient privé les démocrates de leur droit de veto au Legco. Mais la population, à nouveau, n’a pas bougé.
C’est sans doute confortés par cette apparente démobilisation que Carrie Lam et ses mentors de Pékin ont pensé qu’ils pourraient faire passer l’amendement permettant d’extrader en Chine les « fugitifs » recherchés par Pékin. Annoncé en février 2019, le projet est tout de suite apparu comme une menace évidente pour la liberté d’expression, puisque toute personne critiquant le parti communiste pouvait être extradée et jugée en Chine pour subversion. Ses promoteurs n’avaient toutefois pas imaginé que même les hommes d’affaires de Hong Kong, pourtant pro-establishment, s’y opposeraient de toutes leurs forces. En effet, au cours de leurs négociations en Chine, ceux-ci entrent souvent en conflit avec les autorités locales ou provinciales qui peuvent les accuser de corruption. Si la loi sur l’extradition était adoptée, ils risqueraient de se retrouver devant les tribunaux chinois soumis au pouvoir. Ils ont donc cherché à obtenir des garanties. Des juges et le Barreau ont eux aussi donné de la voix. Estimant que cet amendement violait le principe de l’indépendance du système judiciaire de Hong Kong, plus de 3 000 avocats ont défilé en silence devant le Legco le 6 juin.

Venant s’ajouter à la liste des nombreuses immixtions de la Chine dans les affaires de Hong Kong, le projet s’est révélé comme l’intervention de trop : les citoyens se sont sentis menacés dans leur mode de vie et, cette fois, sont descendus dans la rue. Le 9 juin 2019, ils étaient un million à manifester. Le 12 juin, la violence des charges de la police (80 blessés) lors de la manifestation qui a rassemblé quelque 50 000 jeunes a fini de dresser la population contre le gouvernement. Le discours officiel qui dénonçait des « manifestants violents » n’a pas pris. Le 15, Carrie Lam a annoncé qu’elle suspendait la proposition de loi (ce qui équivalait à la retirer), mais cela n’a pas suffi. Le 16, ce sont deux millions de personnes, soit un Hongkongais sur trois, qui sont descendues dans la rue pour réclamer le retrait de l’amendement, la démission de la cheffe de l’exécutif - qui avait pourtant présenté trois fois ses excuses - et la libération des personnes arrêtées le 12 juin.

Les manifestants défilaient en brandissant des pancartes au slogan de « Fan Song Zhong », « contre l’extradition vers la Chine », homophone en chinois de l’expression « accompagner un mourant jusqu’à sa mort ». Ils signifiaient par là qu’ils voulaient empêcher la mort de la communauté politique encore jeune qui s’était renforcée depuis le retour de la colonie dans le giron de la mère-patrie.

Ces événements mettent le parti communiste chinois dans une position très délicate. Certes, les autorités de Pékin ont pris leurs distances en affirmant que la décision de présenter l’amendement sur l’extradition venait du gouvernement de Hong Kong. Mais si elles lâchent complètement Carrie Lam, il sera alors évident qu’elles cèdent à la pression de la rue. Elles ne peuvent pas non plus recourir à la répression sans provoquer un tollé sur la scène internationale. Xi Jinping est donc dans une impasse et il y a fort à parier que Carrie Lam paiera son erreur d’appréciation dans un proche avenir.

  • 1. Lau Siu-kai, Kwan Hsin-chi, The Ethos of the Hong Kong Chinese, Hong Kong, Chinese University Press, 1988.