Enfermement et catégorisations

La revue Critique internationale consacre à ces questions le dossier "Thema" de son numéro 72 (juillet-septembre 2016). Entretien avec les coordinateurs du dossier, Tristan Bruslé et Bénédicte Michalon. 

 

- Ce dossier thématique s’inscrit dans le prolongement d’un colloque organisé en 2013 dans le cadre du programme « TerrFerme », financé par l’ANR (2009-2012) et le Conseil régional d’Aquitaine (2011-2015) et auquel vous avez participé. Quels étaient les principes, les thèmes et les participants de ce programme ? Quels aspects du travail collectif le colloque de 2013 visait-il à approfondir ?

- Le programme TerrFerme (Les dispositifs de l’enfermement. Approche territoriale du contrôle politique et social contemporain, http://terrferme.hypotheses.org/) visait à développer une lecture géographique de l’enfermement, à problématiser la place de l’espace dans l’exercice de la contrainte. Ce questionnement se déclinait en quatre axes, consacrés à la localisation et à la répartition des lieux d’enfermement sur le territoire, aux différentes formes de mobilités liées à la réclusion, puis, à l’échelle micro des établissements, aux usages de l’espace comme outil de contrôle par les institutions et leurs agents, axe auquel répondait une réflexion sur l’espace comme instrument d’adaptation voire de résistance mobilisé par les reclus. L’autre ligne directrice du programme consistait à déployer une lecture croisée de plusieurs dispositifs de confinement : prison (Olivier Milhaud, Marie Morelle), lieux d’enfermement administratif d’étrangers (Olivier Clochard, Mathilde Darley, Bénédicte Michalon) et camps de travailleurs migrants (Tristan Bruslé, Djemila Zeneidi). Le colloque organisé en 2013 (L’enfermement au prisme des sciences sociales : rapprocher les lieux, confronter les approches, http://terrferme13.sciencesconf.org/) avait pour objectif d’approfondir ce regard croisé à travers plusieurs thématiques transversales aux différentes formes de réclusion, parmi lesquelles la mise à l’épreuve de l’enfermement par les inégalités – ethniques, religieuses ou de genre notamment –, la production de l’altérité et les assignations identitaires. Le présent dossier, pour partie constitué de textes tirés des interventions au colloque, se situe dans le prolongement de cette réflexion, à laquelle d’autres auteurs ont été invités à contribuer.

- Les contributions rassemblées ici s’appuient sur des enquêtes ethnographiques. Les auteurs ne décrivent pas seulement les principes des mécanismes de catégorisation à l’œuvre mais aussi leurs ressorts concrets : les acteurs, les manières d’agir. Comment se sont passées ces enquêtes : démarches administratives, choix des pays et des lieux, conduite des entretiens, réactions des personnes rencontrées ?

- Les auteurs réunis dans ce dossier spécial ont tous en commun, quelle que soit la discipline dont ils sont issus, d’envisager la méthode ethnographique, marquée par de longues périodes d’immersion, comme centrale à leur démarche de recherche. L’un des points partagés par les recherches sur les lieux fermés est la nécessité d’obtenir l’accord des autorités pour « entrer sur le terrain ». Confortant ainsi l’idée de lieux à la fois fermés et ouverts sur le monde extérieur, les chercheurs ont pu effectuer leurs études entre les murs, à l’exception d’Aurore Mottet qui n’a pas eu l’autorisation d’entrer dans le camp de Choucha géré par le HCR. Au vu de la quantité et de la qualité des données collectées, il semble néanmoins que travailler sous la dépendance d’un pouvoir fort n’est pas forcément le gage d’une recherche bridée. Chacun des chercheurs a su aussi adopter une position neutre à l’intérieur de l’institution, sans parti pris à la fois vis-à-vis des représentants de l’autorité, qui craint la critique comme le souligne Louise Tassin, et vis-à-vis des retenus/détenus, pour qui le chercheur peut être assimilé au personnel encadrant. Enfin, l’approche ethnographique a été complétée par tous les auteurs par un travail sur des données censitaires, des matériaux légaux et réglementaires. La multiplication des points de vue, les entretiens avec différentes catégories d’acteurs et l’observation permettent donc une approche englobante du phénomène étudié.

- En quoi le rapprochement contemporain entre politiques migratoires et politiques pénales, participant du « tournant punitif » en cours et de l’hypothèse d’un « nouveau “grand renfermement” » que vous évoquez dans votre présentation du dossier, contribue-t-il à reconfigurer la question de la diversité sociale dans les institutions de réclusion ?

- Si elle n’est pas tout à fait nouvelle, la logique de convergence du contrôle de l’immigration et de la pénalité se renforce depuis une bonne quinzaine d’années pour produire des textes normatifs, des pratiques institutionnelles mais aussi des dispositifs qui se situent à l’interface de ces deux grands domaines traditionnels d’intervention de l’Etat. En témoigne par exemple – mais ceci est loin d’être le seul registre de rapprochement du contrôle migratoire et du pénal – le recours croissant à la réclusion pour surveiller diverses catégories d’étrangers, en situation irrégulière ou non ; cet enfermement peut avoir lieu dans des institutions expressément dédiées au contrôle des étrangers, mais il peut aussi être concrétisé dans les établissements pénitentiaires, qui se voient ainsi chargés de contribuer à la surveillance des frontières de la nation. Plusieurs facteurs viennent alors modifier l’appréhension de la diversité sociale entre les murs, dont la féminisation des migrations internationales, les effets de ces dernières sur la globalisation du religieux, ou encore la pénalisation différenciée de certaines catégories sociales, les femmes ou certains groupes racialisés par exemple, ou, plus récemment, les « islamistes radicalisés ». Le présent dossier cherche à questionner les mécanismes par lesquels les différents acteurs présents dans les institutions d’enfermement participent, appréhendent ou font avec les catégorisations fondées sur l’ethnicité, la religion ou le genre, et comment celles-ci participent des mécanismes d’imposition du pouvoir.

- Comment, dans le même temps, la perméabilité des lieux d’enfermement influe-t-elle sur l’appréhension de la diversité sociale entre les murs ?

- L’hypothèse d’un « nouveau ‘grand renfermement’ » évoquée ci-dessus coexiste avec la reconnaissance de la porosité de la réclusion et l’inclusion de celle-ci dans un environnement social, politique et économique donné. Cette perméabilité des lieux clos serait liée à plusieurs facteurs, au premier titre desquels l’entrée d’acteurs extérieurs nouveaux au cours des dernières décennies, militants, praticiens du droit, représentants de différents cultes, employés d’entreprises privées mandatées par les pouvoirs publics. Ces acteurs ne sont pas exempts de représentations et véhiculent des normes catégorielles qui vont influer sur le traitement des personnes recluses ; ils peuvent être eux-mêmes pris dans les logiques de catégorisation, qui bousculent la distinction « enfermés »/ « enfermants » au bénéfice d’assignations unifiantes à certains égards, divisantes à d’autres. Mais la porosité des murs tient aussi à l’inclusion de dispositifs de contrôle et de protection indépendants et à la reconnaissance accrue des droits des personnes recluses. Ces deux mécanismes placent la question de l’altérité au cœur du fonctionnement des institutions fermées, des organismes tels que le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) en France ou le Comité Européen pour la prévention de la Torture (CPT) accordant une attention particulière à la surveillance des inégalités ethniques, raciales, religieuses ou de genre entre les murs. Ce regard extérieur s’accompagne d’une circulation internationale de normes, référents et préceptes qui contribuent à redéfinir les catégories d’appréhension de la diversité sociale intra muros, mais aussi à construire des outils de repérage et de mesure de celle-ci – la figure de l’islamiste radical en fournissant un exemple saisissant analysé dans le dossier.

Propos recueillis par Catherine Burucoa

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