La Chine face aux attaques du 7 octobre 2023

10/2023

Les réactions aux attaques perpétrées par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 révèlent les lignes de fracture géopolitiques qui traversent la communauté internationale. Alors que les États occidentaux ont fermement condamné l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » menée par le Hamas, qui a coûté la vie à plus de 1 400 personnes en Israël (dont au moins quatre ressortissants chinois), plusieurs États du Moyen-Orient, comme l’Iran ou l’Algérie, ont ouvertement exprimé leur soutien au mouvement islamiste palestinien. Enfin, de nombreux pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ont formulé un appel à la désescalade, sans toutefois toujours condamner clairement les massacres commis par le Hamas1. La position chinoise, qualifiée de « neutralité pro-palestinienne » par le chercheur israélien Tuvia Gering2, s’inscrit dans ce troisième type de réaction. 

Une position de « neutralité pro-palestinienne »

Le gouvernement chinois a officiellement réagi aux attaques le 8 octobre, par le biais d’une déclaration du porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « La Chine suit de près l’escalade du conflit entre la Palestine et Israël. Nous sommes profondément attristés par les victimes civiles et nous nous opposons et condamnons les actes qui portent atteinte aux civils »3. Cette courte déclaration appelait également à la relance de « pourparlers de paix » et à la mise en œuvre de « la solution des deux États » afin de permettre le règlement de la question palestinienne. Dans les jours suivants, alors que les conférences de presse tenues par le ministère des Affaires étrangères ont été dominées par les questions sur la guerre entre Israël et le Hamas, les porte-paroles du ministère ont à plusieurs reprises refusé de qualifier les attaques d’« actes terroristes » et ont soigneusement évité de mentionner nommément le Hamas dans leurs déclarations. 

Ainsi, si la Chine se présente comme « l’ami d’Israël et de la Palestine »4, cette neutralité apparente cache en réalité un soutien – au moins rhétorique – à la cause palestinienne. Le 13 octobre, lors d’une conférence de presse organisée à Pékin en présence du haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, s’est montré plus explicite dans son soutien à la Palestine. Après avoir rappelé la nécessité de parvenir à un cessez-le-feu et de respecter le droit international humanitaire, ce dernier a souligné que « la question palestinienne [était] toujours au cœur du problème du Moyen-Orient ». Pour sa première prise de position publique depuis les attaques du 7 octobre, le chef de la diplomatie chinoise a ensuite développé son argumentaire, critiquant « l’injustice historique » subie par le peuple palestinien : 

La cause profonde de cette question est que l’aspiration de longue date de la Palestine à établir un État indépendant n’a pas été réalisée et que l’injustice historique subie par le peuple palestinien n’a pas été corrigée. Israël a le droit d’établir un État et la Palestine a également le droit d’établir un État. Si la survie des Israéliens est garantie, qui se soucie de celle des Palestiniens ? Le peuple juif n’est plus chassé du monde mais quand le peuple palestinien retournera-t-il dans sa patrie ? Les injustices de toutes sortes existent dans le monde, et l’injustice faite aux Palestiniens, qui dure depuis plus d’un demi-siècle et qui est source de souffrance pour des générations, ne devra pas durer5

Le 14 octobre, au cours d’un entretien téléphonique avec son homologue saoudien Faisal bin Farhan, Wang Yi a critiqué les frappes israéliennes sur Gaza, déclarant que les « actions d’Israël [allaient] au-delà de la légitime défense », et a appelé à « cesser de punir collectivement la population de Gaza ». Selon le compte rendu de l’entretien fourni par l’agence de presse Xinhua, le ministre des Affaires étrangères chinois a également déclaré que la Chine était prête à « travailler avec l'Arabie Saoudite et d'autres pays arabes pour continuer à soutenir la juste cause des Palestiniens », afin de « ramener la question palestinienne sur la bonne voie de la solution à deux États »6. Le 15 octobre, Wang Yi a de nouveau exprimé son soutien à la « juste cause du peuple palestinien » lors d’un entretien téléphonique avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian7. En outre, ce soutien de la Chine aux Palestiniens transparaît dans la manière dont la diplomatie chinoise a communiqué sur ses actions dans les premiers jours qui ont suivi les attaques du 7 octobre. En effet, le 10 octobre, le ministère des Affaires étrangères a publié sur son site internet un premier compte rendu d’un entretien téléphonique entre l’envoyé spécial du gouvernement chinois pour le Moyen-Orient, Zhai Jun, et le directeur du département des affaires palestiniennes du ministère égyptien des Affaires étrangères, Oussama Khedr8. Le lendemain, il a également mis en ligne le compte rendu d’un appel entre Zhai Jun et la vice-ministre des Affaires étrangères de Palestine, Amal Jadou9. Ce n’est que le 12 octobre que le ministère a publié un communiqué au sujet d’un entretien entre Zhai Jun et le directeur adjoint pour l'Asie et le Pacifique au ministère israélien des Affaires étrangères, Rafi Harpaz. Au cours de celui-ci, l’envoyé spécial chinois a condamné « les actions qui nuisent à des civils innocents » et exprimé « [sa] sympathie aux familles endeuillées »10. Néanmoins, la chronologie des événements démontre que la diplomatie chinoise cherche avant tout à mettre en scène ses efforts auprès des pays arabes et de la Palestine, plutôt qu’à exprimer sa solidarité avec Israël. 

Enfin, cette « neutralité pro-palestinienne » caractérise également le traitement du conflit par les médias chinois. En effet, selon Philip Cunningham, qui publie régulièrement des analyses du Xinwen Lianbo, le journal télévisé de la télévision centrale chinoise (CCTV), sur son blog China Story, les reportages sont presque exclusivement consacrés à la situation dans la bande de Gaza11. Ainsi, les journaux télévisés du 7 et du 8 octobre ont couvert extensivement les conséquences humanitaires des frappes israéliennes sur la zone, sans jamais évoquer les massacres perpétrés par le Hamas. De plus, les médias chinois, comme le Global Times (Huanqiu Shibao), critiquent régulièrement la position des États-Unis et de l’Occident dans le conflit, accusés de favoriser Israël au détriment de la paix et de la justice12

Des efforts chinois de « quasi-médiation » limités et infructueux

Le 12 octobre, le ministère des Affaires étrangères israélien a exprimé sa « profonde déception » devant les déclarations chinoises sur les récents événements, déplorant qu’il n'y ait « pas eu de condamnation claire et sans équivoque du terrible massacre commis par l'organisation terroriste Hamas contre des civils innocents »13. Pour autant, la position chinoise sur les événements en cours ne fait que refléter le soutien historique de la Chine à la cause palestinienne, datant des années 1960. À l’époque, la Chine de Mao soutenait l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, considéré comme un « vieil ami » par Pékin14. Depuis 1971, la République populaire de Chine a également toujours soutenu les résolutions en faveur de la Palestine aux Nations unies, votant presque systématiquement contre les positions israéliennes. Néanmoins, après avoir noué d’importantes relations économiques avec Israël à partir des années 1990, la Chine a plus récemment cherché à jouer un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien, afin d’apparaître comme une « grande puissance responsable ». 

Les premiers efforts de médiation de la Chine au Moyen-Orient datent du début des années 2000, lorsque Pékin a pour la première fois nommé un envoyé spécial du gouvernement chinois pour le Moyen-Orient, dans le but de convaincre les deux parties de retourner à la table des négociations. Puis, en 2003, la Chine a proposé un premier « plan en cinq points » qui visait à résoudre le conflit15. Après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, et dans un contexte d’affirmation de la puissance chinoise sur la scène internationale, ce plan a été reformulé en mai 2013, à l’occasion de visites (séparées) du président palestinien, Mahmoud Abbas, et du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, en Chine. Le plan chinois, désormais articulé autour de quatre points assez vagues et convenus, prévoyait notamment la création d’un État palestinien sur la base des frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale16. Ce plan a été de nouveau légèrement reformulé en 2017 puis en 2021, et il constitue encore aujourd’hui le fondement des positions chinoises sur le règlement du conflit. 

Au cours de la dernière décennie, la question israélo-palestinienne est devenue emblématique de la volonté chinoise de jouer un plus grand rôle dans la résolution des conflits internationaux, bien que les efforts de Pékin demeurent limités et que ses positions soient marquées par une forte aversion au risque. La politique chinoise de participation à la résolution des conflits au Moyen-Orient a ainsi été décrite par les chercheurs Sun Degang et Yahia Zoubir comme une « diplomatie de quasi-médiation », caractérisée par ses ambitions relativement modestes17. En effet, la Chine a accueilli à plusieurs reprises des rencontres entre des délégations israéliennes et palestiniennes, sans grand résultat. Par exemple, en décembre 2017, Pékin a organisé un « symposium pour la paix israélo-palestinienne » aux objectifs restreints, mais les deux parties ont eu d’importantes difficultés à s’accorder sur la signature d’un texte non contraignant18. Depuis, au moins trois autres symposiums ont eu lieu, sans jamais parvenir à de véritables avancées diplomatiques. 

En avril 2023, quelques semaines seulement après la conclusion à Pékin d’un accord entre l’Arabie saoudite et l’Iran, le ministre chinois des Affaires étrangères, Qin Gang (démis de ses fonctions en juillet dernier et remplacé par Wang Yi), a de nouveau indiqué que la Chine se tenait prête à favoriser la reprise des négociations de paix, après s’être entretenu par téléphone avec son homologue israélien, Eli Cohen, et son homologue palestinien, Riyad Al-Maliki19. Puis, en juin, Mahmoud Abbas a été invité pour la cinquième fois à Pékin, devenant le premier leader arabe à être reçu par Xi Jinping en 2023. Au cours de leur entretien, les deux dirigeants ont annoncé l’établissement d’un « partenariat stratégique » entre la Chine et la Palestine, tandis que le président chinois a également déclaré que « la Chine rest[ait] prête à jouer un rôle positif pour aider la Palestine à réaliser la réconciliation intérieure et promouvoir les pourparlers de paix »20. En réalité, la visite du président palestinien à Pékin visait essentiellement à démontrer le soutien de la Chine à la cause palestinienne, et donc à envoyer un message aux capitales arabes qu’elle courtise depuis quelques années. 

Une instrumentalisation du conflit dans le cadre de la rivalité avec les États-Unis

Tout en soulignant les limites de la « quasi-médiation » chinoise, le déclenchement de la guerre entre Israël et le Hamas le 7 octobre dernier révèle surtout la stratégie de Pékin dans la région. Puisque la Chine ne peut plus apparaître comme le médiateur d’un conflit entre des acteurs envers lesquels elle dispose de peu de leviers d’action (à l’exception, peut-être, de l’Iran), la diplomatie chinoise a choisi de soutenir la partie palestinienne, espérant ainsi s’attirer les faveurs du monde arabe. En effet, depuis quelques années, la Chine multiplie les actions diplomatiques en direction des États arabes, et des monarchies du Golfe arabo-persique en particulier. Un premier sommet Chine-États arabes s’est d’ailleurs tenu à Riyad en décembre 2022, en présence de Xi Jinping. Pour Pékin, ces États sont des « partenaires stratégiques »21 essentiels au succès de différentes initiatives chinoises visant à réformer l’ordre international comme la Global Development Initiative (GDI), la Global Security Initiative (GSI) et la Global Civilization Initiative (GCI). Dès lors, la Chine semble prête à sacrifier – au moins temporairement – ses bonnes relations avec Israël22, les bénéfices diplomatiques d’un soutien aux Palestiniens servant mieux ses intérêts.  

Plus largement, la position chinoise depuis les attaques du 7 octobre doit être interprétée dans un contexte de rivalité accrue avec les États-Unis. Premièrement, comme pour la guerre en Ukraine, la diplomatie chinoise va probablement utiliser le conflit israélo-palestinien pour pointer du doigt la responsabilité des États-Unis dans l’escalade actuelle des tensions et critiquer les doubles standards occidentaux (par exemple sur la situation humanitaire à Gaza, comme le font déjà les médias chinois), afin de mieux promouvoir ses propres initiatives et ainsi cultiver sa position de porte-parole des pays du « Sud global ». Deuxièmement, la guerre entre Israël et le Hamas rend plus complexes les efforts américains de normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite, que la Chine voit d’un mauvais œil puisqu’elle cherche de son côté à atténuer les tensions entre la monarchie saoudienne et l’Iran. Enfin, troisièmement, si le gouvernement chinois n’a pas d’intérêt à un embrasement du conflit, il pourrait bénéficier indirectement de la situation actuelle, qui va temporairement détourner l’attention des États-Unis et ainsi donner à Pékin quelques marges d’action supplémentaires en Indopacifique.

Dès lors, comme le souligne le chercheur israélien Tuvia Gering, les positions chinoises depuis les attaques du 7 octobre tendent à démontrer qu’« au lieu d’être la grande puissance responsable qu’elle prétend être », la Chine « exploite ce conflit pour en tirer des avantages géopolitiques »23, notamment dans sa compétition stratégique avec les États-Unis.

Photo : Le Président chinois Xi Jinping lors d'une visite d'Etat le 22 août 2023 à Pretoria. Copyright : Muhammad Aamir Sumsum pour Shutterstock. 

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