Des récits politiques multiples, nourris des incertitudes scientifiques

Auteur(s) : 
Entretien/Analyse
Date : 
08/04/2020

Les pandémies révèlent à la fois l’étendue et les limites de nos savoirs scientifiques. Dans un sens, la crise sanitaire actuelle est difficilement comparable aux pandémies des siècles précédents - celle du choléra ou celle de la « grippe espagnole » - tant ont été gigantesques les progrès de la médecine et donc l’écart entre l’expertise d’hier et celle d’aujourd’hui. Cependant hier comme aujourd’hui, la maladie se répand plus vite que ne se développe le savoir, quand bien même celui-ci est stimulé par une situation d’urgence. Face à la troisième pandémie de coronavirus en moins de vingt ans (celle du SRAS-CoV en 2003, du MERS-CoV en 2012, et à présent celle du SRAS-CoV-2 ou Covid-19) la recherche d’un vaccin est relancée mais reste hypothétique. En l’absence d’un moyen sûr d’éradiquer la maladie ou tout au moins de la freiner, comme le fait la trithérapie qui repousse le Sida, les incertitudes s’accumulent. Les questions fondamentales - comment prévenir et guérir au mieux ? - renvoient à d’autres interrogations sur la nature du virus, sur sa mobilité, sa résilience, son éventuelle évolution. Autant d’incertitudes qui ouvrent des zones de doutes mais aussi de controverses et de fantasmes qui constituent de vastes terrains vagues où peuvent proliférer, hier comme aujourd’hui, superstitions, rumeurs et fake news

Mais ces terrains vagues composent aussi, en partie, le décor de nombreux récits politiques. Ils sont produits par divers acteurs - gouvernements nationaux, mouvements d’opinion, organisations internationales - à la fois par nécessité et par opportunité. Dans le chaos provoqué par la déferlante du Covid-19, où ce qu’on sait se mélange à ce qu’on ne sait pas, trois phénomènes narratifs sont apparus : des récits nationaux divers et plus ou moins discordants, des batailles narratives à l’échelle internationale, des récits et contre-récits de la mondialisation.

L’intérêt des récits est de donner à un ensemble composite d’événements, de données et de croyances, un sens général qui repose moins sur une vérité, voire sur la Vérité, que sur la « vraisemblance », pour reprendre l’expression de Roland Barthes. Dans leur gestion de la crise sanitaire, il s’avère nécessaire, et même impératif, pour les gouvernements nationaux de maîtriser, par la force narrative, les terrains vagues de l’incertitude scientifique. Les actions publiques ont généralement été accompagnées d’allocutions des dirigeants nationaux, chacune offrant sa propre mise en récit d’une situation. Celle du chef de l’Etat français a investi la thématique martiale de la mobilisation générale, invoquant à la fois la guerre mondiale et la patrie en danger. Par contraste, et de façon peut-être inattendue pour un Premier ministre connu pour son inclination nationaliste, Shinzô Abe a défendu le scénario d’un Japon champion de la coopération internationale et de l’unité mondiale pacifique, gardien de la flamme olympique qui brûlera jusqu’en 2021 telle « une lumière d’espoir, guidant l’humanité à travers le long et sombre tunnel » dans lequel elle se trouve à présent. Le report des JO explique, pour partie, ce choix narratif. Le contraste entre Paris et Tokyo tient aussi à la différence de stratégie face à l’épidémie : les Français doivent accepter des mesures parmi les plus draconiennes d’Europe, tandis que les Japonais bénéficient d’une liberté de mouvement plus grande et moins surveillée (Shinzô Abe ayant même expressément cité la France comme l’exemple à ne pas suivre). En Italie, où les mesures sont similaires à celles adoptées par la France, le président du Conseil Guiseppe Conte a évoqué la Seconde Guerre mondiale pour représenter le défi collectif, sans toutefois développer la métaphore guerrière comme l’ont fait Emmanuel Macron et plusieurs de ses ministres. Même choix en Allemagne, où l’évocation de la Seconde Guerre mondiale se fait avec prudence ; Berlin partage avec l’Italie le principe d’une politique sanitaire gérée au niveau local, constituant un casse-tête en temps de crise - d’où le recours sélectif aux thèmes d’unité patriotique. 

Les récits nationaux concordent donc à la fois avec l’action publique et l’imaginaire social. On le voit également en Suède et aux Pays-Bas, où les gouvernements n’imposent pas de confinement à leurs citoyens et où l’usage de tropes belliqueux est peu courant. Misant sur le sens de la responsabilité individuelle, Stefan Löfven a loué la solidité du contrat social suédois, tandis que Mark Rutte a décrit une nation néerlandaise fondamentalement ouverte. 

Si les précédentes pandémies de coronavirus étaient plus limitées géographiquement, concentrées respectivement en Asie orientale et au Moyen-Orient, cette troisième vague est planétaire (avec certes des écarts d’un continent à l’autre). De ce fait, elle met en jeu des questions aiguës de coordination globale, questions qui se heurtent de manière encore plus flagrante qu’au niveau national, aux doutes scientifiques et techniques. Comme le montrent les différences d’action publique, les marges d’interprétation sur la conduite à mener par chaque Etat face à la crise sanitaire sont assez larges ; elles le sont d’autant plus quand il s’agit d’initier une démarche commune aux Etats. Transposés à l’échelle mondiale, et dans un contexte de coopération détériorée, les terrains vagues de l’incertitude stimulent les accusations réciproques et la volonté d’imposer son propre récit, au détriment de ce que pourrait être un récit global. Les joutes verbales entre les Etats-Unis et la Chine ont été largement relayées par la presse et les réseaux sociaux à travers le monde. La diplomatie américaine a reproché à la République populaire un manque de transparence sur le début de l’épidémie du Covid-19 et a rebaptisé celui-ci « le virus chinois »; le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a promptement répliqué par plusieurs tweets indiquant que les Etats-Unis auraient importé, peut-être même fabriqué, le nouveau coronavirus à Wuhan. Au-delà de ce que nombre de commentateurs ont appelé une guerre de propagande provoquée par la pandémie, cette confrontation s’inscrit dans une lutte d’influence qui précède et qui se poursuivra vraisemblablement au-delà de la crise sanitaire. 

Du côté de la Maison Blanche, l’enjeu est d’abord interne : maintenir en temps de pandémie le récit de la renaissance nationale - Make America Great Again - où le passé devient l’horizon du futur. Ce retour au passé mythique et glorieux implique la construction de murs et de frontières protégeant le peuple américain des étrangers indésirables que le « virus chinois » symbolise à merveille. Du côté de Pékin, l’intérêt de la maîtrise du récit, ou de la puissance narrative, est au moins autant externe qu’interne. Ce récit est celui de la montée en puissance pacifique d’une nation avec son propre répertoire civilisationnel, développement illustré par la « nouvelle route de la soie » (一帯一路). Celle-ci est temporairement devenue la « route de la soie de la santé » (建康四周志路) lors du premier envoi chinois d’équipements médicaux vers l’Italie. L’Europe est à cet égard la victime collatérale de cette bataille sino-américaine des récits. Le déficit chronique de puissance narrative européenne s’est révélé à nouveau avec la pandémie : maladresses et cafouillages à Bruxelles, d’une part, efficacité de la cyber-influence russe et sens de la mise en scène chinoise, d’autre part, ont eu raison du récit de l’Europe comme espace de solidarité supranationale et en l’occurrence de la réalité de l’aide médicale envoyée par l’Union européenne à la Chine dès le début de l’hiver. 

En dehors des cadres nationaux, individus, sociétés et communautés diverses s’efforcent de donner un sens général à la pandémie en l’inscrivant dans des récits préexistants, et divergents, sur la condition d’un monde globalisé et interconnecté. Le sociologue Walden Bello, auquel on attribue la paternité de la notion de « dé-mondialisation » voit dans la pandémie du Covid-19 la confirmation d’une évolution socio-économique insoutenable. D’autres voix altermondialistes ont relayé ce récit où l’extrême mobilité du nouveau virus devient l’allégorie d’une mondialisation essentiellement néfaste. Pour les nationalistes tels le hongrois Viktor Orban et l’italien Matteo Salvini, la métaphore de la pandémie était déjà sous-jacente dans la représentation de l’immigration et sa réalité vient donc renforcer le récit d’une souveraineté débarrassée des flux et des maux imposés par le globalisme en général ou par l’Union européenne en particulier. Pour les globalistes, la crise sanitaire amplifie la nécessité d’améliorer la gouvernance mondiale, une nécessité discutée lors du dernier Forum économique mondial de Davos, qui s’est tenu fin janvier 2020 lors du pic de l’épidémie en Chine et où participaient entre autres le président Donald Trump, la militante Greta Thunberg, la danseuse transgenre Jin Xing et le prince Charles. Le récit de la mondialisation issu de Davos, et relayé par ses porte-paroles tel l’économiste Richard Baldwin, n’est pas fondamentalement modifié : la pandémie fait partie des disruptions prévisibles, mais en principe gérables, liées à la connectivité croissante du monde. Enfin, du côté des écologistes, certains récits évoquent une revanche de Gaïa où les humains payent le prix de leur inconséquence à l’égard de la biodiversité dont l’appauvrissement contribue vraisemblablement au caractère zoonotique de la contamination. L’ensemble de ces récits, dont la focale n’est donc pas l’aventure des nations mais celle du monde dans son ensemble, renvoie de manière immédiate à la question de l’après-crise, ou si la fin de la crise n’est pas certaine, à la question de l’avenir. Le monde sera-t-il transformé durablement, et si oui comment ? 

On notera dans ce tableau, que, comme toujours, les récits sont affaire de puissance. La puissance narrative va de pair avec la puissance matérielle. Les récits portés par les dirigeants, les organisations, les mouvements d’opinion issus des nations les plus riches sont généralement ceux auxquels on prêtera le plus d’attention. Or ces récits s’appuient sur des expériences collectives qui relèvent d’abord de la perception. Les médias occidentaux décrivant le confinement des sociétés comme un phénomène global oublient les pays qui, pour des raisons très diverses, ne sont pas confinés. Parmi eux, certains sont peu touchés par la pandémie, comme de nombreux pays africains, et qui quand bien même le seraient-il qu’ils ne feraient pas nécessairement le choix du confinement, en l’absence d’un Etat-providence prêt à en assumer le coût socio-économique - les difficultés de faire un tel choix en Afrique du Sud en donne une idée (le confinement des personnes vivant dans des bidonvilles est impossible, voire absurde, et une partie de la population ne peut tout simplement pas se nourrir si elle est confinée). L’OMS et le mouvement Global Citizen coorganisent les 18 et 19 avril prochains un grand concert digital et mondial, qui réunit entre autres les artistes Lady Gaga, Alanis Morissette, Paul McCartney et Stevie Wonder et qui sera relayé par les géants d’Internet que sont Alibaba, Amazon, Facebook ou YouTube. Son titre - One World: Together At Home - annonce le récit d’une mondialisation heureuse réinventée. A défaut de rendre compte de la diversité des expériences individuelles et collectives, il peut susciter, comme lors des JO, un moment de rassemblement autour de cette « lumière d’espoir » évoquée par le Premier ministre japonais. 

Illustrations
1 Lomonosov en Allemagne, Le débat scientifique, Eugène Lanceray
2 Huit cloches, Winslow Homer