Alternatives citoyennes et économiques au Moyen-Orient. De l’innovation sociale en temps de conflit

Stéphanie Latte

Ce projet traite de l’émergence d’alternatives économiques et citoyennes dans le Moyen-Orient contemporain, dans des contextes de conflit : des contestations et des luttes liées à des situations de guerre ouverte ou de conflit, de confinement et de siège, de graves crises politiques, économiques et/ou migratoires, des formes diverses d’opposition à des systèmes politiques et au néo-libéralisme, et des revendications d’autonomie. Le projet se concentre donc sur des situations où les Etats sont remis en question, soit parce qu’ils sont défaillants ou faibles, soit au contraire à cause de leur autoritarisme. Le point de départ de ce projet est une recherche personnelle en cours sur les formes d’engagement émergentes dans une "économie de la résistance" en Palestine qui visent à renforcer l’économie locale, qui soient justes et respectueuses de l’environnent, afin de regagner des parts de souveraineté dans un contexte d’occupation coloniale et de confinement. Cette économie de la résistance s’appuie tout autant sur des formes économiques traditionnelles que sur des pratiques innovantes. Elle s’inscrit dans une histoire de la résistance qui fait écho à la première Intifada (1987-1993) qui avait d’abord été conçue comme une "guerre économique". Ce projet a donné lieu à deux conférences et à un atelier réunissant des chercheurs et des acteurs sociaux en 2014, 2015 et 2016 à l’université An-Najah de Naplouse ainsi qu’à Ramallah (Palestine).

L’objectif est de faire une étude comparative des spécificités de ces contextes de conflits ou de crise profonde pour l’émergence de schémas économiques alternatifs (économie sociale et solidaire, entreprenariat social, productions locales, bio et agroécologie, fermes communautaires, banque de semences, mouvements sans intermédiaires, consommation citoyenne, économie circulaire, énergies renouvelables, financements communautaires et échanges non monétaires...) dans leur dimension et pratiques citoyennes (remise en cause de l’organisation du pouvoir, nouvelles formes de gouvernance et de solidarité, démocratie directe, autogestion, propriété collective…). Nous nous intéresserons à ce qu’ils ont en commun, c’est-à-dire à leur signification sociétale (Laville 2016). Ces engagements mêlent en effet le plus souvent étroitement des revendications économiques, politiques, culturelles et subjectives (Pleyers, Capitaine 2016) et se construisent conjointement par la réflexion critique et par des pratiques (Frère, Jacquemain 2013).

Ce projet cherche tout d’abord à développer des perspectives communes à partir de plusieurs études de cas au Moyen-Orient (Palestine, Syrie, Liban, Kurdistan, Egypte, Turquie) auxquels sera ajouté celui de la Grèce, qui a connu une crise économique sévère. Ensuite, l’objectif est de renforcer une équipe de chercheurs afin de formaliser un projet d’ERC qui sera soumis en 2020.

L’économie sociale et solidaire émerge de la pure et simple nécessité qui est omniprésente comme facteur d’engagement (Frère Jacquemain 2013). Ce projet part donc de l’hypothèse que ces situations politiques plus extrêmes démontrent tout particulièrement comment peuvent se conjuguer à la fois nécessité politique, nécessité économique et nécessité environnementale. En ce sens, ces cas d’étude sur une aire géographique non étudiée sous cet angle de l’innovation sociale revêtent une dimension heuristique novatrice. Cela permettra par ailleurs une meilleure compréhension de pratiques qui par certains aspects seulement sont similaires à celles-ci, en Europe, en Amérique du Nord et du Sud et qui ont déjà été largement étudiées.

Quatre grands thèmes organisent la recherche dans le cadre de ce projet :

1. Crise et critique radicale des modèles politiques et économiques

2. La dimension glocale et la polysémie politique des pratiques et innovations sociales

3. Renouveler les études sur l’engagement et les mobilisations au Moyen-Orient

4. Les nouvelles subjectivités politiques

Ce projet réunit des chercheur·e·s d’origines disciplinaires diverses (histoire contemporaine, anthropologie, sociologie, sciences politiques, géographie) qui mettront en œuvre leurs méthodes de recherche propres, en combinant des collectes de données sur le terrain et des sources écrites, numériques et audio-visuelles. La recherche s’appuiera toutefois pour l’ensemble du projet sur un travail de terrain approfondi et des approches sociologiques (entretiens et collectes de sources orales) et ethnographiques dont l’objectif est l’analyse des perceptions, des discours et des pratiques in situ. De plus, plusieurs chercheur·e·s travailleront sur des lieux et des cas aux thématiques liées afin de produire des études détaillées de ces alternatives et de travailler sur des zones fragmentées où le terrain est parfois inaccessible, selon la localisation et la période, et selon la personne qui conduit la recherche. Les chercheur·e·s combineront les données de plusieurs sources et de plusieurs périodes, et ils et elles coproduiront une partie des données scientifiques et des résultats de ce projet. Si la plupart de ces alternatives citoyennes et économiques ont émergé récemment, certains membres de l’équipe ont déjà conduit des recherches de terrain à des périodes plus anciennes dans des lieux où il est quasiment impossible de faire de la recherche aujourd’hui. C’est le cas notamment du Kurdistan turc qui a été un véritable "laboratoire citoyen" entre le début des années 2000 et 2015, quand l’armée turque a relancé la guerre dans les régions kurdes.