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31 août 2026
Violences, Cruautés, Dénis
Entretien avec François Bafoil et Paul Zawadzki

À l'occasion de la parution de Violences, Cruautés, Dénis (Hermann, 2026), codirigé par François Bafoil et Paul Zawadzki, les deux chercheurs reviennent sur leur ambition de renouer le dialogue entre sciences sociales et psychanalyse afin de mieux comprendre les formes contemporaines de la violence. Des guerres aux autoritarismes, des phénomènes de cruauté aux mécanismes de déni, cet ouvrage explore les limites des cadres d'analyse classiques pour éclairer les zones les plus obscures de l'expérience humaine et politique.
Pourquoi renouer le dialogue entre sciences sociales et psychanalyse ?
François Bafoil (F.B.) et Paul Zawadzki (P.Z.): Ce second volume publié rassemble une sélection de contributions issues des deux dernières années du séminaire que nous animons au CERI depuis quelques années. Nous y poursuivons un projet engagé de longue date : renouer le dialogue entre les sciences sociales et les perspectives psychanalytiques sans nous dissimuler les difficultés épistémologiques qui ont probablement contribué à son essoufflement. Ni les sciences sociales ni la psychanalyse ne constituent des champs unifiés ou des ensembles homogènes. C’est au sein de leurs différents courants et paradigmes qui peuvent se construire des passerelles qui rendent ce dialogue véritablement fécond. L’un des enjeux pour nous est de réussir à analyser les phénomènes politiques et sociaux en tenant compte d’une conception de l’homme et de la subjectivité plus complexe que celle qui nous est habituellement proposée dans la tradition des sciences sociales.
Nous sommes partis d’un constat partagé. C’est qu’après un moment d’effervescence remarquable des sciences humaines et sociales dans les années 1960-1980, l’interdisciplinarité semblait se rétrécir en spécialisations qui gagnaient en rigueur et en méthode ce qu’elles semblaient perdre en sens de la problématisation. Claude Lefort que nous citons dans l’introduction de ce dernier volume estimait que « l’aventure de la psychanalyse, et d’abord, la pensée de Freud, sont de nature à réveiller la pensée du politique et à la mettre en demeure de sonder la mutation qui commande l’avènement de la démocratie moderne 2 »(1)
Les deux volumes accordent une importance centrale à la destructivité et à la violence. Pourquoi ?
F.B. et P.Z. : On pourrait dire que les sciences sociales, comme la psychanalyse ne s’intéressent pas aux trains qui arrivent à l’heure. Plus largement, elles explorent l’opacité ou le caractère énigmatique de la vie humaine et sociale. Les violences extrêmes en font partie. En même temps qu’elles nous sidèrent, elles poussent à questionner ce qui apparait au premier abord comme relevant de l’irrationnel ou du déferlement pulsionnel. Elles placent les disciplines universitaires devant leurs propres limites. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, les sciences sociales ont par exemple peu exploré la notion de cruauté dont Hobbes nous disait déjà qu’elle consiste à infliger à l‘autre une souffrance « sans raison ». Voilà qui invite à explorer cette apparente gratuité de la cruauté, à laquelle notre volume consacre une part de son attention.
Il est intéressant de noter que les sociologues ne se sont pas affrontés au phénomène de la Première guerre quand bien même certains d’entre eux, on pense à Norbert Elias, l’ont vécu au plus profond des tranchées durant toute la durée du conflit. Le même jugement vaut pour Gaston Bachelard qui aura occupé pendant quatre ans un poste similaire à celui d’Elias dans les transmissions sans, lui aussi, jamais témoigner de son expérience militaire. Quant au grand rationaliste qu’est Weber il y a vu plutôt un moment paroxystique de l’advenue de la nation dans une fusion des esprits et des corps surprenante. C’est une différence importante avec les psychanalystes qui y ont vu, à l’instar de Freud, Abraham ou Ferenczi, la confirmation de la théorie psychanalytique des « pulsions » et, plus encore le creuset qui leur a permis d’élaborer, sur la base de l’approfondissement de leur acquis sur la « compulsion de répétition » les notions fondamentales de « névrose de guerre » et de « pulsion de mort ».
Enfin en termes historiques, non seulement la violence inouïe du XXe siècle nous laisse en héritage ses énigmes, mais le XXIe siècle s’annonce sous des couleurs particulièrement sombres. Dans La revanche des passions, Pierre Hassner avançait que loin de marquer un apaisement durable des conflits, la fin de la guerre froide ouvrait une période de désordre caractérisée par l’incertitude, la fragmentation et le risque accru de violences. Il insistait pour sa part sur le rôle de la peur, de la haine ou du désir de puissance. Quel que soit le degré d’historicisation de ces passions humaines, les traditions psychanalytiques offrent des anthropologies d’une remarquable richesse. Nous nous efforçons d’y puiser de manière réflexive et non dogmatique.
*Pourquoi était-il important de confronter les catégories psychanalytiques à des situations historiques aussi diverses ?
F.B. et P.Z. : L’une des questions lancinantes qui nous accompagne dans ce séminaire porte sur l’articulation entre les théories du psychisme à vocation universalisante et l’analyse socio-historique qui s’attache davantage à des configurations particulières et qui développe généralement un type de connaissance « singularisant ». Là où historiens et certains sociologues sont fréquemment portés à dégager de l’inédit, des ruptures ou des tournants, les psychanalystes sont davantage sensibles aux invariants aussi bien qu’aux notions de répétition, de retour du passé, de refoulement ou de déni sur lequel nous nous arrêtons dans ce volume.
Ce problème de l’articulation de l’immuable et du variable est pour ainsi dire classique. C’est pourquoi, en cette année de panthéonisation de Marc Bloch, nous l’avons précisément cité sur ce point : « Certes, nous n’estimons plus aujourd’hui que, comme l’écrivait Machiavel, comme le pensaient Hume ou Bonald, il y ait dans le temps “au moins quelque chose d’immuable : c’est l’homme”. Nous avons appris que l’homme aussi a beaucoup changé : dans son esprit et sans doute jusque dans les plus délicats mécanismes de son corps. […] Il faut bien, cependant, qu’il existe, dans l’humaine nature et dans les sociétés humaines, un fond permanent. Sans quoi les noms mêmes d’hommes et de sociétés ne voudraient rien dire. »(2)
Ajoutons que les sciences sociales visent à dégager les logiques ou l’intelligibilité du collectif alors que le matériel de la psychanalyse est strictement individuel. Peu nombreux sont les psychanalystes qui se sont attachés à reprendre la réflexion freudienne sur la civilisation, son malaise et ses exigences formulées à l’égard des individus en termes de sacrifice de leur pulsions pour assurer la sécurité collective. D’où la difficulté supplémentaire pour asseoir la légitimité du saut de l’individu à la société, ou encore, dans un autre registre, à la civilisation. Ce qui nous a intéressé, au fil des séminaires c’est aussi bien d’interroger les psychanalystes sur la place qu’ils accordent, dans l’explication, aux «configurations » (Norbert Elias), aux types de sociétés ou aux « formes de l’histoire » (Claude Lefort) dans lesquelles s’inscrivent les individus dont ils parlent. En sens inverse, nous avons souvent eu l’occasion de discuter avec les historiens ou les sociologues pour savoir s’ils concevaient quelque chose de permanent dans la nature humaine qui, par ailleurs justifierait, l’emploi du terme de « compulsion de répétition ». Nous avons été attentifs à la manière dont ils s’efforçaient de nommer ou de circonscrire la part de la réalité humaine qui semble se dérober à leurs analyses. Par exemple dans son analyse pluridisciplinaire des lynchages aux États-Unis, Daniel Sabbagh se demande « Comment penser l’atemporalité du pôle passionnel, dont Tocqueville identifie les formes dans l’égalisation des conditions, avec l’atemporalité des processus inconscients ? » Voilà le type de questions que nous voulions précisément faire advenir. Par exemple la question de l’antisémitisme contemporain à laquelle nous consacrons un chapitre permet de thématiser l’articulation de l’inédit et de l’extraordinaire persistance dans le temps de certaines de ses dimensions. On peut y ajouter le phénomène de la guerre ébauché plus haut, en lien avec la pulsion de mort et l’inlassable désir de meurtre qui semble traverser l’histoire pour des configurations à chaque fois particulières. Les historiens ont largement parcouru ce champ de la comparaison diachronique qui semble révéler une sorte de « structure psychique » reformulée en des circonstances différentes ; les politistes, plus rarement même si par exemple la configuration psychique et sociale de « l’affaire Dreyfus » a pu être identifiée a plusieurs reprises dans l’histoire du XXème siècle.
Dès la rentrée 2026, le séminaire portera sur la question du « basculement d'époque ». Que recouvre précisément cette notion ?
F.B. et P.Z. : Tout en maintenant une attention vive aux questions épistémologiques, il s’agit pour nous de porter le regard sur le contemporain. Qu’il s’agisse de la croissance exponentielle de l’IA, de l’ébranlement des institutions internationales, du retour de la guerre en Europe ou encore de la défiance croissante envers les institutions démocratiques. Si l’on ajoute la montée des illibéralismes et des autoritarismes, la seconde présidence Trump, la permanence de régimes de domination totalitaire à l’instar des politiques de contrôle de masses en Chine comme l’a montré Jean-Philippe Beja dans son dernier ouvrage, ainsi que la restructuration d’idéologies de haine, xénophobes, racistes ou antisémites, tout invite à interroger la nature de la configuration déconcertante dans laquelle nous sommes entrés. S’agit-il d’une crise de la démocratie, d’une rupture ou d’une régression, dans quelles catégories et selon quels repères les penser ? Ou bien concernant les autoritarismes, s’agit-il pour eux d’une dynamique de consolidation par tous les moyens de leur emprise sur leur société pour mieux interdire tout « basculement « dans la démocratie ? À quelle échelle de temps ces phénomènes doivent-ils être analysés ? Nous serons conduits à nous poser des questions qui brasseront des couples d’opposition telle que « inédit/répétition », « invention/retour », « rupture/continuité ». Et dans chaque configuration, quelle place doit-elle être laissée à l’individu et aux passions singulières ?
Enfin, en quels points - ou jusqu’à quel point - les auteurs qui, dans une autre crise de la démocratie, ont pensé les effondrements de l’entre-deux-guerres (Freud, l’École de Francfort, Cassirer, Arendt, Elias…) demeurent-ils pertinents aujourd’hui ? Les notions de civilisation, de recul civilisationnel ou de reviviscence des anti-Lumières permettent-elles d’éclairer les transformations en cours ?
Notes
(crédits : Hermann)
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