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13 février 2026

Une sociologie du maintien de l’ordre, du Malawi à la France. Observer le Nord à partir des Suds et réciproquement

Entretien avec Paul Grassin

Le CERI accueille depuis février 2026 Paul Grassin, politiste, chargé de recherche CNRS. Formé en science politique et en études africaines, Paul Grassin a travaillé de nombreuses années sur le maintien de l’ordre au Malawi, avant de réorienter ses recherches, dans une perspective comparatiste, sur la contribution d'acteurs économiques non étatiques à la répression du militantisme écologique, et plus largement sur les adaptations du capitalisme industriel à la crise écologique. Il évoque avec nous son parcours et sa recherche. Entretien.

Vous venez de rejoindre le Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po en tant que chargé de recherche CNRS. Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre parcours académique?

Après une classe préparatoire lettres et sciences sociales à Bordeaux au cours de laquelle j’ai découvert les sciences sociales, j’ai été formé à la science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avant de me spécialiser en études africaines en Master, d’abord dans le cadre d’un semestre d’étude à l’Université Columbia à New York puis de retour à Paris 1. Désireux de décentrer le regard d’un champ africaniste français majoritairement focalisé sur les mondes africains francophones, et d’explorer de nouveaux terrains, j’ai pendant dix ans fait du Malawi, en Afrique australe anglophone, le terrain de mes investigations. Ancrée dans un mouvement de redécouverte des questions matérielles et des enjeux liés à la production dans la fabrique du politique en Afrique, ma recherche de Master conduite en 2014 problématisait d’abord la fabrique et le maintien d’un ordre politique fondé sur le contrôle de la production et de la commercialisation du tabac. 
J’ai ensuite consacré ma thèse de doctorat, soutenue en 2022, à l’étude du travail de police et de sa contribution à la fabrique des hiérarchies sociales dans la périphérie de la capitale économique du pays. J’ai acquis au Malawi un goût prononcé pour l’enquête approfondie, un souci du détail et des petites choses à partir desquelles “bricoler” de la connaissance sociologique, mais aussi une conviction que la recherche en sciences sociales prend du temps et repose sur la pratique d’un terrain également fait d’imprévus. 

Ma formation en études aréales m’a par ailleurs amené à développer précocement une approche pluridisciplinaire du politique, qui combine les apports de l’histoire et de l’anthropologie à ceux de la sociologie politique. Aussi, j’associe toujours dans mes enquêtes un travail archivistique et une ethnographie du temps présent, de manière à rendre compte de l’historicité des configurations que j’étudie. 

Entre, fin 2023 et mon recrutement au CNRS début 2026, j’ai eu la chance de bénéficier d’un contrat postdoctoral du Fonds National de la Recherche Scientifique belge portant initialement sur le conflit dit des “méga-bassines” dans l’ouest de la France et sur les contre-mobilisations anti-écologistes en France. Au-delà de ce seul conflit local, ce mandat de postdoctorat m’a permis d’ouvrir plusieurs pistes de recherche sur l’ordre environnemental en France. 

Revenons sur ce changement de trajectoire. Vous avez donc pendant longtemps travaillé sur le maintien de l'ordre au Malawi, avant de réorienter vos recherches sur la conflictualité environnementale, en France. Pouvez-vous nous expliquer le moment de cette réorientation, et en quoi elle constitue néanmoins un continuum de votre parcours?

Après dix ans de recherche au Malawi, j’ai effectivement ressenti le besoin de relocaliser mes terrains d’enquête en France, ce qui me permet aussi d’alimenter le débat public dans mon propre pays. Ce virage ne constitue pas pour autant une rupture totale, mais il vise à mettre les pistes de recherche que j’avais forgées à partir de mes travaux au Malawi, croisant des questionnements sur la production et sur le maintien de l’ordre, à l’épreuve de terrains français et du thème de l’environnement. 

Il s’agit également de poursuivre la visée comparatiste qui m’a toujours animé, tout en l’inversant géographiquement : en confrontant non pas les concepts classiques de la sociologie politique à des terrains africains, mais en interrogeant la manière dont ce que j’ai pu étudier au Malawi éclaire sous un angle nouveau certaines réalités dans les pays du Nord, dont la France. 

Observer le Nord à partir du ou des Sud(s)? Pouvez-vous nous donner quelques précisions?

Pour le comprendre, il me semble important de revenir sur deux aspects centraux de ma recherche au Malawi.

Comme de nombreux pays africains, le Malawi est historiquement marqué par une faible monopolisation étatique des prérogatives de police et de justice. Les configurations policières et justicières que j’ai étudiées dans les quartiers populaires de la capitale économique du pays mettent aux prises une grande variété d’acteurs étatiques et non étatiques. Mon travail de thèse a ainsi porté sur les rapports de pouvoir au cœur de la division du travail de police et de justice. Plus spécifiquement, je poursuis une réflexion de fond sur ce que je désigne avec d’autres comme des “participations à l’ordre”, c’est-à-dire l’engagement plus ou moins officiel d’acteurs privés dans des activités de police du quotidien mais aussi des formes moins ordinaires de répression politique. M’inscrivant dans une génération de chercheurs et chercheuses africanistes attentive à replacer au centre de l’analyse la production et la hiérarchisation des groupes sociaux(1), j’ai étudié la manière dont les pratiques policières et judiciaires étudiées ont contribué, depuis la fin du XIXᵉ siècle, à la reproduction des hiérarchies sociales dans les quartiers concernés. Pour analyser ce processus, je mobilise et prolonge la notion de travail de l’ordre, en considérant que l’ordre social se construit à travers des opérations concrètes et observables de qualification et de répression des déviances et des illégalismes(2).

Lorsqu’en 2022 j’envisage la relocalisation de mes objets de recherche en France, la question de la conflictualité environnementale s’impose rapidement comme un terrain propice à l’approfondissement de mes questionnements de recherche sur le travail de l’ordre, en suivant deux axes d’investigation quasi symétriques. D’une part, la lutte contre les illégalismes environnementaux en France est faiblement monopolisée par l’État qui, historiquement, délègue une part importante des activités de police environnementale à des tiers privés et associatifs. Le policing environnemental implique de fait une importante participation citoyenne qui ne se limite pas à la seule détection des illégalismes, mais qui contribue plus directement à leur qualification, voire à leur sanction. 

D’autre part, plusieurs conflits qui sont apparus autour de grands projets d’aménagement - le barrage de Sivens en 2014, les méga bassines, ou encore le tracé de l’A69 plus récemment - voient émerger des “configurations répressives en clair obscur”(3), impliquant une myriade d’acteurs privés - agriculteurs, entreprises de sécurité privée et autres entrepreneurs de violence. On y retrouve alors des formes de division public-privé du travail policier comparables à celles que j’ai pu étudier au Malawi. 

Dans un pays historiquement marqué par la centralisation étatique des fonctions de police, j’étudie donc l’hypothèse selon laquelle les conflits environnementaux contemporains, en mettant en tension des ordres sociaux et économiques qui se sont stabilisés tout au long du XXe siècle, constituent des terrains propices à l’émergence de mobilisations policières et justicières en marge de l’État. 

Plus généralement, dans une perspective empruntant à la littérature sur la justice environnementale,  j’essaye à travers ces deux axes de recherche de problématiser la fabrique conflictuelle de ce que l’on pourrait désigner comme un ordre environnemental(4), c’est-à-dire la stabilisation de normes régulant les usages légitimes de l’environnement et leur rôle sur la (re)production des inégalités socio-environnementales. 

Comment votre recherche s'insère-t-elle au Ceri et sur quels projets travaillez-vous actuellement - au CERI et ailleurs?

De par ma trajectoire de recherche, j’ai à cœur d’impulser une dynamique de réflexion collective sur les enjeux politiques et épistémologiques du comparatisme aujourd’hui, et notamment sur ce que l’on pourrait désigner comme un comparatisme inversé, consistant à éclairer certains pans du politique et du social en France et plus largement au “Nord”, à la lumière de réalités étudiées dans les Suds. 

Par ailleurs, mes recherches sur l’implication d’acteurs non étatiques dans la répression des luttes environnementales s’inscrivent dans un projet de recherche soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche depuis août 2025, portant sur les justiciers autoproclamés et les mobilisations sécuritaires en France (FRANJU) piloté, au CERI, par Gilles Favarel Garrigues et Laurent Gayer

Mon travail sur les questions de police me porte naturellement vers l’équipe du séminaire “Travail de l’ordre, police et organisations répressives” au sein de laquelle je souhaite pouvoir apporter un regard nouveau sur le policing environnemental.

L’axe portant à l’inverse sur la détection et la répression des illégalismes environnementaux constitue quant à lui mon projet de recherche personnel que je développe en collaboration avec l’association France Nature Environnement et sa plateforme Sentinelles de la Nature dédiée au signalement des atteintes à l'environnement. Cette partie de mes travaux sera également l’occasion de développer des collaborations avec plusieurs chercheurs et chercheuses du CERI spécialistes de l’environnement, sur les questions de sécurité, de surveillance et de justice environnementale, que nous initierons à l’occasion d’une session dédiée lors de la biennale du laboratoire en juin prochain.

Pour autant, je n’ai pas fini d’écrire sur le Malawi. Il me reste encore à valoriser ma thèse de doctorat par des publications. Je ne ferme pas non plus la porte à la reprise de terrains  sur le policing environnemental dans ce pays à l’avenir. De fait, si mes terrains actuels se situent principalement en France, je viens aussi renforcer l’équipe des africanistes du CERI et le programme Afrique de Sciences Po.

Enfin, je co-anime depuis deux ans, avec l’historien Yael Gagnepain, un séminaire de recherche à l’École Normale Supérieure portant sur les conflictualités environnementales. Je souhaiterais vivement y associer le CERI ainsi que des étudiants et des étudiantes de Sciences Po.

 Propos recueillis par Miriam Périer, CERI.

Notes

  1. 1.Cette préoccupation fut à l’origine d’un séminaire intitulé “Regards sociologiques sur le politique en Afrique” que j’ai contribué à monter au cours de l’année 2019-2020
  2. 2.Grassin, P. (2024), "La médiation policière entre « mandat populaire » et « mandat officiel ». Réforme et légitimation du travail de police dans les quartiers populaires du Malawi", 103(2), 87-112.
  3. 3.À partir des travaux de Tessa Diphoorn en Afrique du Sud, on parle de policing en clair obscur (“twilight policing”) pour désigner des pratiques répressives qui s’insinuent « entre l’État et la société, entre le public et le privé », semant le doute quant à l’identité et au mandat des uns et des autres. Voir notamment Diphoorn, Tessa G., « Twilight Policing : Private Security Practices in South Africa », The British Journal of Criminology, 56, 2, 2016, pp. 313-331.
  4. 4.Martinez-Alier Juan, The Environmentalism of the Poor: A Study of Ecological Conflicts and Valuation, Cheltenham, UK, Edward Elgar Publishing, 2002.

(crédits : Paul Grassin)

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