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7 juillet 2026
Se disputer l’histoire ?
Entretien avec Laurent Fourchard
La revue Politique africaine a publié ce printemps un numéro spécial intitulé « Passés disputés », sélectionné pour le Prix Fetkann! Maryse Condé 2026, catégorie recherche. Coordonné par Laurent Fourchard, directeur de recherches au CERI Sciences Po/FNSP et l’historien Grégory Mann (Columbia University), ce numéro revisite la production de l’histoire académique à l’aune des histoires vernaculaires portées par un nombre grandissant d’acteurs sociaux, sur l’ensemble du continent africain. Nous revenons sur les notions centrales de ce numéro spécial, dans ce court entretien avec Laurent Fourchard.
Pour appréhender ce numéro spécial de Politique Africaine et les différentes contributions qui le composent, il faut se saisir de la notion d’historicité, qui se distingue de l’histoire et de la mémoire. Pourriez-vous nous donner votre définition du concept ?
Laurent Fourchard (LF) : Dans ce numéro, l’exploration des historicités invite à suspendre momentanément les définitions les plus communément admises de l’historicité – à savoir, principalement, le caractère historique d’un phénomène, d’un groupe, d’une institution, d’une pratique, ou les formes de permanences derrière les ruptures apparentes. À partir des travaux fondateurs de l’historien allemand Reinhart Koselleck(1), on se propose de définir l’historicité comme un mode de rapport au temps des acteurs sociaux. Nous avons voulu explorer l'histoire comme cause, en revisitant la production de l'histoire académique à la lumière des histoires vernaculaires portées par un nombre grandissant d’acteurs sociaux sur l'ensemble du continent africain. Explorer les rapports au temps des acteurs sociaux est ainsi une invitation à opérer un déplacement de la vision du passé par les universitaires à celle d’univers aussi divers que ceux des chefs traditionnels, des écrivains, des musiciens, des troupes de théâtre, des hommes et des femmes politiques et de leurs relais militants, ou encore des groupes qui partagent une histoire commune (des combattants et leurs descendants, des descendants d’esclaves et ceux d’anciens maîtres). Analyser les multiples historicités permet ainsi de mettre en lumière la coexistence et la concurrence de visions du temps. Si ces historicités sont souvent remises en question car elles sont tout aussi souvent concurrentes de l’histoire académique, elles peuvent être aussi complémentaires.
Comme vous l’indiquez dans votre question, l’historicité se distingue à la fois de l’histoire et de la mémoire. Pour de nombreux historiens, la saisie de l’historicité correspond à la manière dont les sociétés appréhendent leur passé, leur présent, leur futur. La compréhension de ces catégories temporelles est sans doute ce qui permet de mieux distinguer l’historicité de l’histoire. À la différence de la mémoire, l’historicité porte son attention sur les relations au passé qui procèdent de l’hypothèse explicative plutôt que du souvenir ou de la remémoration. Le processus de remémoration est au cœur de la production d’une mémoire collective : celle-ci est avant tout un code sémantique qui permet de retrouver des souvenirs, de donner du sens à des détails historiques. Dans ce numéro, les histoires proposées par le rappeur malien Van Baxy(2), par le militant patriote Thabo Mbeki à Abidjan(3), par les descendants d’esclaves du Fouta Djallon (Guinée)(4) ou du Fouta Toro (Sénégal)(5) se remémorent moins un passé qu’ils ne proposent de le réinterpréter à l’aune des enjeux du présent et du futur.
De la même manière, il semble important de préciser l’idée de « cause ». S’agit-il de l’idée d’un combat pour l’histoire, ou pour la vérité ? La remise en cause de récits dominants traverse les textes rassemblés dans ce numéro. On a le sentiment qu’il s'agit de restituer une vérité qui a du mal à s'imposer…
LF : Plutôt que de vouloir restituer une vérité, il s’agit plutôt de prendre au sérieux les récits et les performances produits « par le bas », par des groupes ou des individus qui développent leur vision de l’histoire. L’expression « l’histoire comme cause » ne signifie pas interpréter l’histoire comme le produit de relations causales, mais invite à ne pas évacuer du champ de l’analyse la volonté de nombreux acteurs sociaux de mobiliser l’histoire pour les causes les plus variées : construire une communauté politique, valoriser une histoire ancienne ou patriotique(6), faire ressurgir un passé traumatique(7), dévoiler une vision cachée de l’histoire(8), mettre un événement historique à l’agenda(9). Ces manières de faire, d’écrire, de dire l’histoire sont souvent disqualifiées car elles ne répondent pas aux canons de la discipline historique.
Les auteurs et les autrices de ce numéro ont décidé, au contraire, d’explorer ces formes écrites et performées de l’histoire, de comprendre qui sont les producteurs et les productrices d’histoire, de retracer les causes défendues, les espaces et les sites à partir desquels ces récits sont énoncés. Ainsi l’histoire de Porto Novo écrite en yoruba en 1914, traduite en français et révisée en 1953 par deux médecins dahoméens, montre comment une série de récits vernaculaires autonomes a fini par être transformée en une histoire unifiée et une histoire universitaire consacrée(10). En Ouganda, les journalistes de Ngabo qui écrivent dans les années 1980 proposent de lire l’histoire du pays comme une histoire cyclique d’oppression qui s’abat sur la monarchie à intervalle régulier(11). Ces lettrés, qualifiés d’historiens artisans (homespun historians) parce qu’ils font un travail « fait maison » selon Paterson et Macola(12) produisent des histoires qui peuvent diverger des histoires académiques mais ont aussi souvent inspiré la première génération d'historiens universitaires en Afrique. La perméabilité des frontières entre histoire académique et histoire vernaculaire est ainsi au centre de nombreux articles de ce numéro spécial de Politique africaine.
Peut-on alors parler d’opposition entre histoire vernaculaire et histoire officielle, notamment en contexte autoritaire ? Pouvez-vous nous citer un cas marquant, de cette divergence parfois flagrante ?
LF : Nous pensons plutôt qu’il est nécessaire de garder à l’esprit la forte perméabilité des frontières entre histoire vernaculaire et histoire académique, une perméabilité qu’il faut explorer en retraçant les emprunts réciproques, en dévoilant les lieux de production de ces savoirs et les archives produites, en décryptant en détail les méthodes utilisées.
Les articles n’opposent donc pas tant une histoire vernaculaire à une histoire officielle qu’ils n’évoquent une pluralité de discours historiques. Le terme d’histoire officielle est problématique car il présuppose des historiens aux ordres d’un État et une société civile incapable de produire des contre-récits, ce qui est rare sur le continent africain. Les tentatives d’ériger une histoire au service d’un roman national sont cependant nombreuses en Afrique comme ailleurs dans le monde. Au Cameroun, les gouvernements successifs ont pendant plus de trente ans « cannibalisé les mémoires » et frappé d’interdit l’histoire du mouvement d’opposition à la colonisation et au gouvernement de l’indépendance. Au Sénégal, depuis les années 1960, chaque président élu privilégie une entreprise mémorielle singulière en fonction de son agenda politique propre(13). Au Kenya, est mise en avant une histoire anticoloniale et anti-impériale au sein du gouvernement comme dans les programmes scolaires, pour mieux taire la dimension de guerre civile dans le conflit des Mau Mau (1952-1956)(14). En Afrique du Sud les politiques mémorielles post apartheid escamotent les divisions héritées de la lutte armée, par des processus de réconciliation et de pardon.
Cependant, dans tous ces pays, les historiens, les intellectuels, les militants, les journalistes, les descendants d’esclaves et les descendants de combattants ont produit d’autres récits qui adhèrent bien peu à ce roman national. Les articles privilégient ainsi des performances, des expositions, des musées, des journaux que nous appelons sites d’historicités à partir desquels se déclinent des visions singulières du passé, du présent et du futur. Les historicités en dispute ne sont donc pas seulement une affaire d’historiens, elles s’adressent à l’ensemble des sciences humaines et sociales parce que ce qui se dit, s’écrit ou se performe participent de la constitution de l’espace politique contemporain.
Plusieurs formats de contributions coexistent dans ce numéro auprès d’articles académiques traditionnels : des entretiens, documentaires, et un format expérimental de texte dont le lecteur est le héros. En quoi ces formats moins conventionnels complètent-ils une rédaction universitaire plus “traditionnelle”?
LF : La revue Politique africaine publie régulièrement des entretiens avec des universitaires. Les deux historiens interviewés pour ce numéro (Noor Nieftagodien et Ibrahima Thioub) occupent des positions centrales dans l’espace académique : Ibrahima Thioub a fait une très grande partie de sa carrière à l’Université de Cheick Anta Diop à Dakar et Noor Nieftagodien est depuis 20 ans le directeur du History Workshop à Johannesburg, le principal espace d’expression de l’histoire publique en Afrique du Sud. Dans l’entretien publié dans ce numéro de Politique africaine, Noor résume les formes de complémentarités historiques entre universitaires d’une part et militants, syndicalistes, associations et collectifs de résidents, d’autre part(15). Au Sénégal, briser le tabou de l’existence historique de l’esclavage « interne » pour Ibrahima Thioub s’est fait en parallèle à l’émergence des revendications des groupes de descendants d’esclaves qui entendent bien se réapproprier cette histoire(16). La multitude de groupes et d’individus mentionnés dans ce dossier ne se limite pas aux élites lettrées. Nombreux acteurs font de l’histoire sans laisser de traces écrites, préférant dire ou raconter l’histoire à travers une chanson, une performance théâtrale, une joute oratoire, une déclaration politique. L’originalité des formes d’écriture fait aussi écho à ces histoires performées. Quoi de mieux que de laisser une large place aux verbatim d’orateurs patriotes, pour décrypter la réalité de la réécriture de l’histoire dans les Parlements de la rue à Abidjan?
De même, proposer aux lecteurs de la revue d’être le héros d’un article (d’Elara Bertho) qu’ils sont en train de lire revient à poser la question du choix de l’interprétation à donner à une pièce historique célèbre en Guinée, dans un format expérimental pour une revue académique. Applaudir ou ne pas applaudir les comédiens permet ainsi de faire surgir les historicités subalternes à l’hégémonie du parti État.
Propos recueillis par Miriam Périer, CERI.
Retrouvez le numéro spécial de Politique Africaine, « Passés disputés » :
Notes
- 1.Voir notamment Reinhart Koselleck, 1990, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, EHESS
- 2.Daouda Gary-Tounkara (2025), « Maliba, le grand Mali de la tradition orale revisité par le rappeur Van Baxy », Politique africaine, 178-179(2), 25-44.
- 3.Richard Banégas et Armando Cutolo (2025), « C’est la fin d’un cycle ! Nous allons écrire notre propre Histoire. Critique historique et narration prophétique du retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire (juin 2021) », Politique africaine, 178-179(2), 45-65.
- 4.Gabriel André (2025), « Transactions généalogiques. Historicités de l’esclavage et fabrique des généalogies familiales au Fouta-Djallon (Guinée) », Politique africaine, 178-179(2), 87-108.
- 5.Entretien avec Ibrahima Thioub, réalisé par Laurent Fourchard et Gregory Mann (2025), « Les historiens disent des choses qui fâchent », Politique africaine, 178-179(2), 67-86.
- 6.Daouda Gary-Tounkara, art cité ; Gabriel André, art cité
- 7.Chloé Josse-Durand (2025), « Sous les écoles, les camps : l’histoire contestée des lieux de la répression de l’insurrection Mau Mau au Kenya », Politique africaine, 178-179(2), 183-208.
- 8.Timothy Gibbs (2025). « Writing History in a Wounded Country Producing Radical and Redemptive Histories of Apartheid South Africa », Politique africaine, 178-179(2), 225-241
- 9.Ibrahima Thioub, art cité.
- 10.Pietro Repishti (2025). « Des récits de familles à l’écriture d’une histoire de Porto-Novo », Politique africaine, 178-179(2), 127-150.
- 11.Florence Brisset-Foucault et Robinson Samuel Kisaka (2025), « The Politics of Revealing the Truth in Uganda: Buganda Patriots’ Writing of History », Politique africaine, 178-179(2), 151-181
- 12.Derek Peterson et Giacomo Macola (dir.), Recasting the Past: History Writing and Political Work in Modern Africa, Athens, Ohio University Press, 2009
- 13.Ibrahima Thioub, art cité
- 14.Chloé Josse Durand, art cité.
- 15.Laurent Fourchard, Gregory Mann et Noor Nieftagodien (2025), «’We Don’t Operate From a Blueprint’: An Interview With Noor Nieftagodien on Co-Producing History in Post-Apartheid South Africa ». Politique africaine, 178-179(2), 209-223.
- 16.Ibrahima Thioub, art cité.
(crédits : Karthala)
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