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6 février 2026

Sanae Takaichi : élections anticipées et stratégie de légitimation politique

Entretien avec Karoline Postel-Vinay.

Directrice de recherche au CERI–Sciences Po et spécialiste du Japon et des dynamiques internationales en Asie de l’Est, Karoline Postel-Vinay analyse l’arrivée au pouvoir de Sanae Takaichi, première femme à diriger le gouvernement japonais. Dans cet entretien, elle décrypte les ressorts politiques des élections anticipées voulues par la Première ministre, entre stratégies partisanes, recompositions internes du PLD et repositionnement du Japon face aux incertitudes régionales et internationales.

Le 11 décembre 2024, le Premier ministre Shigeru Ishiba a reçu une présentation du Comité de recherche sur la sécurité publique, le terrorisme et la cybercriminalité du Parti libéral-démocrate (Présidente : Sanae Takaichi) au bureau du Premier ministre.
(crédits : Creative Commons / 内閣官房内閣広報室)

Sanae Takaichi est la première femme à diriger le Japon, dans un contexte où le PLD est fragilisé par des scandales. Selon vous, représente-t-elle une continuité avec l’héritage du parti, notamment celui de Shinzo Abe, ou un renouveau de la droite japonaise, notamment sur la Chine, Taïwan, sa diplomatie avec l’Italie et la Corée, et la politique intérieure ?

Le fait même d’avoir une femme à la tête du gouvernement japonais, est le signe que le Parti libéral-démocrate (PLD) et l’électorat conservateur ont changé. Mais par ailleurs, le PLD a toujours été un parti assez hétéroclite – rassemblant des mouvances allant d’un centre progressiste à divers courants plus ou moins conservateurs et nationalistes. Par exemple, Shinzo Abe était nationaliste, tandis que Shigeru Ishiba, qui a précédé Sanae Takaichi, et qui est issu de la minorité chrétienne de l’archipel, se situait plus au centre. Mme Takaichi a bénéficié d’un jeu d’alliances et de mésalliances à l’intérieur du parti. Sa prise de pouvoir se traduit, certes, par un revirement vers la droite dure, mais cela n’est pas significatif d’une tendance de fond – une droitisation en l’occurrence – de l’ensemble du parti conservateur. Et dans la pratique, il n’y a pas de rupture majeure ni sur le plan intérieur – la question des résidents étrangers dont on a beaucoup parlé était déjà à l’agenda – ni sur le plan externe où la relation problématique avec la Chine, tout comme le rapprochement avec la Corée du Sud, n’est pas nouvelle. Le cas de la relation nippo-italienne est un peu à part : il y a d’une part cette complicité affichée entre deux femmes nationalistes sur deux continents, Giorgia Meloni et Sanae Takaichi (l’image a quelque chose d’inédit), et d’autre part, plus important, la décision de la première ministre italienne de se distancier de la Chine, ce qui va dans le sens de la position japonaise.

Sanae Takaichi drums with Lee Jae Myung in Nara 2026
Sanae Takaichi avec Lee Jae Myung à Nara en 2026. (crédits : 内閣広報室 / Cabinet Public Affairs Office / Creative Commons)

En organisant des élections anticipées avec un calendrier très court, Takaichi mise sur sa popularité personnelle malgré son image de « dame de fer ». Comment interprétez-vous cette stratégie ?

Sanae Takaichi a elle-même déclaré que la célèbre « dame de fer » anglaise, Margaret Thatcher, était son modèle politique. Cette figure britannique n’a pas de résonance très précise dans l’imaginaire politique japonais. Ce qui est en revanche manifeste, d’après les sondages et les enquêtes dans l’archipel, c’est que Sanae Takaichi a su se mettre en scène de manière à se rendre populaire auprès d’un public assez large, notamment les jeunes. Non seulement c’est la première femme cheffe de gouvernement, mais elle n’est pas une héritière comme beaucoup de ses prédécesseurs – à commencer par Abe – et elle a un côté « garçon » cool savamment entretenu ; les photos d’elle jouant de la batterie, écoutant du hard rock, ou enfourchant une grosse moto, ont bien circulé sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas pour autant que les jeunes Japonais, qui votent de moins en moins, se déplaceront pour lui apporter leur soutien électoral. Mme Takaichi fait toutefois le pari que cette popularité, peut-être éphémère, lui servira dans des élections anticipées. En outre, cette tactique des élections anticipées est un peu une marque de fabrique du PLD qui en a beaucoup usé durant ces dernières décennies. 

Sanae Takaichi and Giorgia Meloni Italy-Japan summit
Sanae Takaichi et Giorgia Meloni Sommet Italie-Japon (crédits : 内閣広報室 / Cabinet Public Affairs Office / Creative Commons)

La Première ministre met en avant des récits de « force » et de « prospérité » pour justifier ses réformes économiques, militaires et sociales. Comment ces narrations s’inscrivent-elles dans la tradition politique japonaise et reflètent-elles la manière dont le Japon construit des récits face aux incertitudes internes et internationales ?

Il faut d’abord souligner que la première ministre est en poste depuis seulement quelques mois. Concrètement, il est difficile d’évaluer son bilan politique. On a surtout pour le moment des annonces, qui d’ailleurs ont déjà un peu fluctué. Le problème prioritaire pour la majorité de la population, c’est celui du pouvoir d’achat : le yen est très faible, et le coût de la vie quotidienne augmente. Les notions un peu abstraites de « force » et de « prospérité » n’ont de sens pour l’électorat que si elles se traduisent par une amélioration tangible et matérielle de leur situation économique au jour le jour. La question militaire est différente. Les sondages d’opinion montrent qu’à présent une courte majorité de Japonais accepteraient un changement de l’article 9 de leur Constitution(1)dont l’ambition pacifiste est profonde. Cela veut aussi donc dire qu’une grosse minorité n’envisage pas de se donner le droit de faire la guerre, en dépit d’un accroissement de la conflictualité à l’échelle mondiale, et notamment en Asie du Nord-Est. Le Japon, comme d’autres démocraties post-industrielles, doit faire face à une incertitude radicale. Mais ce n’est pas le « Japon » qui y répond ; c’est plutôt les Japonais, qui à l’aide de codes sociaux partagés sur une très longue durée, ont intégré l’idée d’instabilité du réel dans leur Weltanschauung(2), dans leurs conceptions collectives du monde. 

 

Sanae Takaichi, Trump
Le président Donald J. Trump et la Première ministre japonaise Sanae Takaichi montrent des casquettes « Japan Is Back » portant leurs signatures lors d'un échange de cadeaux à la suite de leur réunion bilatérale au palais Akasaka à Tokyo, au Japon, le mardi 28 octobre 2025.  (crédits : Shutterstock)

Face aux pressions américaines pour augmenter les dépenses militaires et aux tensions avec la Chine, Takaichi joue un rôle clé dans le repositionnement diplomatique et sécuritaire du Japon. Selon vous, comment son approche diffère-t-elle de celle de ses prédécesseurs, et quels enjeux stratégiques cette reconfiguration des alliances soulève-t-elle ?

Le Japon, comme les pays européens, s’est pleinement inscrit dans l’ordre libéral international dont les États-Unis ont été le leader autoproclamé depuis la fin de la guerre froide. La diplomatie transactionnelle introduite par Donald Trump change complètement la donne. En ce sens, Sanae Takaichi doit nécessairement se repositionner, quand bien même elle souhaiterait maintenir la relation privilégiée que son mentor Shinzo Abe entretenait avec Trump, ou dont Giorgia Meloni a bénéficié pendant quelque temps. Tout comme l’Europe est désormais confrontée à la nouvelle ambiguïté de l’alliance transatlantique, il serait imprudent pour le Japon de considérer que l’alliance transpacifique restera solide quelles que soient les circonstances.

Propos recueillis par Éléonore Longuève, CERI.

Notes

  1. 1.« Chapitre II. Renonciation à la guerre Article 9. Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. » 第二章 戦争の放棄第九条 日本国民は、正義と秩序を基調とする国際平和を誠実に希求し、国権の発動たる戦争と、武力による威嚇又は武力の行使は、国際紛争を解決する手段としては、永久にこれを放棄する。② 前項の目的を達するため、陸海空軍その他の戦力は、これを保持しない。国の交戦権は、これを認めない。https://laws.e-gov.go.jp/law/321CONSTITUTION#Mp-Ch_2
  2. 2.Vision, conception du monde propre à un penseur, à un artiste.

(crédits : 内閣広報室 / Cabinet Public Affairs Office / Creative Commons)

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