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24 septembre 2026

Radioscopie d’une émeute générale

Entretien avec Laurent Gayer

Dernier opus d'un travail au long cours sur la ville de Karachi, au Pakistan, l'ouvrage récemment paru de Laurent Gayer et Waseem Yaqoob, Quand la ville brûle Karachi, sur les traces d’une émeute. 2007-2023 (Anamosa), offre un récit itinérant et visuel d'une nuit de chaos. Construit autour d'un trajet nocturne et risqué dans une ville en feu, cette autre manière de partager la recherche nous tient en haleine, tant par ses textes que par ses photographies. Laurent Gayer revient sur son travail et les questionnements soulevés par cette écriture à deux, à la fois créative et scientifique. 

 

Quand la ville brûle vient clore un travail de recherche de nombreuses années sur la ville de Karachi, dont les résultats ont été publiés dans deux ouvrages (Karachi - Ordered Disorder and the Struggle for the City, 2014 et Le capitalisme à main armée. Caïds et patrons à Karachi, 2023). En quoi cet ouvrage vient-il compléter les deux précédents ? 

Laurent Gayer (L.G): J’ai commencé à mener des enquêtes de terrain à Karachi en 2001, quelques mois avant les attentats du 11 septembre. Un calme précaire régnait alors dans la ville. Les conflits partisans, les rivalités criminelles et les violences sectaires qui rythmaient la vie locale depuis le milieu des années 1980 avaient été momentanément suspendus par le coup d’État militaire du général Musharraf en 1999. Cette prise de pouvoir s’était accompagnée d’une reprise en main autoritaire et d’un arrangement entre le pouvoir militaire et le MQM, un parti ethnique qui avait mis Karachi en coupe réglée et qui y faisait régner la terreur. Au cours des années suivantes, ce calme précaire a été remis en cause par l’émergence de nouveaux aspirants au pouvoir et à la richesse, ainsi que par le contre-coup de la “guerre au terrorisme”, quia plongé le Pakistan dans une quasi-guerre civile à partir de 2007. La situation s’est encore envenimée en 2011, lorsque les batailles de rue entre partis politiques et groupes criminels ont plongé la ville dans le chaos. C’est dans ce contexte, marqué par les flux et les reflux de la violence armée, que j’ai développé un cadre d’analyse centré sur la notion de “désordre ordonné”. À rebours des paradigmes dominants en sociologie et en science politique, qui perçoivent la pacification de la société comme la condition sine qua non de l’ordre social, j’ai tâché de montrer comment la violence politique et criminelle est devenue une composante essentielle de la vie collective et des activités productives à Karachi. 

C’est cette fabrique violente de la ville qui est au cœur des trois ouvrages que j’ai consacrés à Karachi entre 2014 et 2026. Tandis que le premier(1) portait sur l’émergence d’une configuration politique régulée par la violence armée à l’échelle de la ville dans son ensemble, le second volet de cette enquête au long cours portait sur le volet économique du “désordre ordonné”: comment l’économie locale, et notamment le secteur le plus organisé du capitalisme industriel local (la grande industrie textile et pharmaceutique), s’est-elle accommodée de cette configuration violente et de ses incertitudes inhérentes ? En enquêtant dans les zones industrielles de la ville et en mettant au jour divers types de partenariats entre les élites patronales et les spécialistes de la violence, j’ai découvert que ces industries ne s’étaient pas seulement immunisées contre les conflits ambiants : elles y ont aussi trouvé une ressource pour le contrôle de la main d’œuvre et l’extraction de la plus-value. Le “désordre ordonné” a ainsi fait le lit d’un “capitalisme à main armée”, prospérant en dépit, et parfois en vertu, de la violence ambiante. 

Couverture de l'ouvrage Quand la ville brûle, éditions Anamosa, 2026.
(crédits : Anamosa)

Pour compléter ce tableau, j’ai un moment songé à travailler sur le volet culturel du “désordre ordonné”, qui au fil de mes enquêtes m’apparaissait de plus en plus comme un fait social total. Il aurait ainsi été intéressant de montrer comment les milieux culturels et artistiques se sont à leur tour adaptés au climat de violence ambiant et comment ils y ont trouvé des sources d’inspiration. En outre, comment la routinisation de la violence a-t-elle affecté les pratiques culturelles des habitants de Karachi, notamment leurs manières de s’informer, de se représenter et de se raconter la ville ? En collaboration avec une collègue pakistanaise, Nida Kirmani, j’ai commencé à m’atteler à ce programme de recherche en enquêtant sur le journal Janbaz, qui dans les années 2010 a rencontré un engouement considérable dans le quartier déshérité de Lyari, en relatant au quotidien – à grands renforts de manchettes sensationnalistes et de clichés sanguinolents – les ravages de la guerre des gangs dans ce quartier du centre-ville.(2) J’ai été tenté de prolonger cette ébauche de réflexion par une enquête plus approfondie sur les pratiques culturelles vernaculaires et les mondes de l’art. 

Finalement, plutôt que de remettre en chantier un vaste programme de recherche, j’ai préféré me concentrer sur un événement précis, en confrontant les points de vue sur celui-ci. Cette focalisation, mais aussi la dimension collaborative de l’enquête et l’expérimentation d’une écriture immersive, à la fois textuelle et visuelle, singularisent ce dernier opus par rapport à mes ouvrages précédents. Si Quand la ville brûle continue de creuser le même sillon théorique, il apporte quelques amendements à mon cadre d’analyse. Alors que mes deux ouvrages précédents s’étaient concentrés sur la condition d’incertitude générée par trois décennies de conflits armés, les témoignages rassemblés pour ce nouvel ouvrage m’incitent à nuancer le tableau : loin de se réduire au soupçon généralisé, les situations de crise extrême ou de guerre civile sont propices à des formes de solidarité et des rapports de confiance difficilement envisageables dans les situations plus ordinaires de la vie sociale. C’est sur cette note d’espoir que vient se clôre, au moins temporairement, mon travail sur Karachi. 

Quand la ville brûle nous transporte au milieu d’une nuit de chaos, celle du 27 décembre 2007 après l’assassinat de Benazir Bhutto. Waseem Yaqoob, co-auteur de l'ouvrage, la raconte avec ses mots, et retrace son parcours cette nuit-là. Vous contextualisez ses propos, et vous les complétez notamment par un essai qui soulève des questions sur lesquelles nous reviendrons juste après. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez travaillé, concrètement, pour cet ouvrage au format hybride et très bien construit ? 

L.G : L’idée de cet ouvrage m’est venue au détour d’une conversation avec mon ami Waseem Yaqoob en 2022, alors que je terminais l’écriture du Capitalisme à main armée. Je cherchais des informations sur les retombées des émeutes de décembre 2007 dans son quartier et dans les zones industrielles environnantes. Qu’avait-il vu ou entendu des violences qui avaient suivi l’assassinat de l’ex-Première ministre Benazir Bhutto ? Au fil de la discussion, j’ai découvert que Waseem, qui avait rejoint le MQM en 2006, avait été aux premières loges des émeutes. Et alors qu’il avait pris l’habitude de participer, l’arme à la main, aux batailles de rue opposant ce parti ethnique aux forces politiques et aux groupes criminels contestant son hégémonie, il s’était cette fois retrouvé de l’autre côté du manche. Parti assister à une réunion du parti au nord-ouest de Karachi, il s’était fait piéger dans la ville en flammes et avait dû surmonter de nombreux obstacles pour rentrer à bon port. 

D’emblée, son récit m’a frappé – par sa force testimoniale mais aussi par sa réflexivité, puisque mon ami projetait sur ces événements passés un regard singulièrement critique, teinté de considérations morales sur ce qu’il aurait peut-être dû faire cette nuit-là, notamment à l’égard d’autres naufragés pris au piège des émeutes. Une fois dégagé de mes autres projets éditoriaux, j’ai proposé à Waseem d’écrire avec lui un ouvrage qui partirait de son récit. Nous avons commencé par enregistrer puis retranscrire son témoignage, qui constitue la matière principale du livre. Je lui ai proposé d’étoffer le texte après relecture mais il a considéré qu’il n’y avait rien à ajouter.

Nous avons ensuite sillonné la ville à moto pour retracer le trajet qu’il avait parcouru durant la nuit du 27 décembre 2007. Au fil de ces cheminements, étalés sur plusieurs séjours en 2023, 2024 et 2025, nous avons engagé la conversation avec des passants, des habitants, des connaissances et des parents de Waseem. Tout au long de ces déambulations nocturnes, j’ai pris des photographies destinées à accompagner l’entrelacement du récit de Waseem et de celui de notre enquête collaborative. 

L’essai qui conclut l’ouvrage s’appuie sur un travail aux archives des principaux quotidiens locaux. Il s’agissait de prolonger la narration de Waseem et de la mettre en perspective, en montrant tout ce qu’il n’avait pas pu voir des émeutes, soit parce qu’il avait littéralement le nez sur le guidon et qu’il était trop occupé à survivre, soit parce que sa socialisation politique - notamment au sein du MQM - l’empêchait de percevoir la myriade de révoltes populaires tapies sous l’émeute générale. Mais Waseem n’était pas le seul à projeter un regard biaisé sur les émeutes, et cet essai conclusif m’a également permis de m’interroger sur mes propres œillères – et mes propres fantasmes – face au spectacle de l’émeute. 

Khayaban-e-Iqbal, Clifton, 2017.
Khayaban-e-Iqbal, Clifton, 2017.  (crédits : Laurent Gayer)

Au-delà de cet ouvrage, comment s’est faite la coopération au long cours avec Waseem ? Quels types de questions ce type de compagnonnage, sur le terrain de la recherche, pose-t-il ?

L. G. : Récemment, j’ai découvert que je m’étais trompé dans la datation de notre première rencontre. Au début de l’ouvrage, je fais remonter celle-ci à mes premiers séjours à Karachi, au début des années 2000. En réalité, cette rencontre a eu lieu des années plus tard, en juin 2008. Cette erreur est révélatrice : pour moi, Karachi est intimement liée à la relation amicale qui s’est tissée entre nous et je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais séjourné à Karachi sans connaître et fréquenter Waseem. 

Cette rencontre n’allait pas de soi. J’ai fait la connaissance de Waseem après des semaines de négociations auprès de la direction du MQM à Karachi, qui refusait de me donner accès à ses bastions militarisés et à ses militants de base. De guerre lasse, la maire adjointe de Karachi avait fini par me recommander auprès d’un petit caïd établi dans le quartier populaire de Landhi, Imran Ahmed Khan. Waseem lui servait alors de garde du corps et, à la fin de la rencontre, il m’avait donné son contact. Membre de la minorité chrétienne du Pendjab, largement considérée comme “intouchable” au Pakistan, Waseem occupait une position marginale au sein du MQM et il était plus disposé à se confier à un étranger que ses camarades mohajirs. Mon appartenance présumée au christianisme a sans doute également joué en ma faveur, même si j’ai d’emblée insisté sur mon agnosticisme. 

D’informateur privilégié, Waseem est rapidement devenu un ami. Tous deux curieux du monde de l’autre, nous prenions plaisir à échanger et à confronter nos expériences. Une fascination partagée pour Karachi et son histoire tumultueuse a aussi contribué à nous rapprocher. Bien que nous n’ayons jamais travaillé ensemble jusqu’à Quand la ville brûle, nous avons sillonné la ville à chacun de mes séjours, à la découverte de lieux insolites ou chargés d’histoire. Au fil du temps, j’ai aussi noué des liens d’affection avec sa famille – sa mère, sa soeur, puis son épouse et sa belle-famille. 

L’amitié peut-elle s'accommoder de rapports inégalitaires ? C’est une question à laquelle beaucoup de chercheurs se trouvent confrontés sur le terrain, surtout lorsqu’ils et elles travaillent avec des populations vulnérables. Ma position de chercheur étranger, blanc et économiquement favorisé, du point de vue pakistanais, me plaçait dans une position nettement dominante par rapport à Waseem, issu d’une minorité méprisée au sein d’un pays lui-même stigmatisé. Et en recueillant des matériaux pour mes recherches auprès de lui, a fortiori sans le rétribuer, n’étais-je pas coupable d’extractivisme ? La recherche collaborative dont ce livre est l’aboutissement constituait une réponse à ce questionnement : il s’agissait de le faire passer du statut d’informateur à celui de co-auteur, en valorisant sa parole, son sens du récit, sa réflexivité, mais aussi en partageant nos droits d’auteur. Je ne prétends pas avoir surmonté l’asymétrie de notre relation en faisant paraître un ouvrage sous nos deux noms : Waseem n’étant pas universitaire, j’ai gardé la haute-main sur la conception de l’ouvrage, même si nous avons longuement échangé à chaque étape de sa préparation. Ce rapport asymétrique s’est trouvé confirmé par l’attitude des autorités consulaires françaises après que nous avons déposé une demande de visa pour qu’il puisse participer à la promotion de l’ouvrage en France. Non seulement il ne lui a pas été accordé de visa mais les nombreux courriers électroniques adressés à l’Ambassade de France à Islamabad sont restés sans réponse. Ce silence m’a autant révolté qu’il a heurté Waseem. Voir son nom en couverture d’un ouvrage – que j’espère pouvoir faire traduire rapidement en anglais, sinon en ourdou – n’en a pas moins été une source de fierté. Et cette publication l’a incité à se lancer à son tour dans l’écriture, ainsi qu’à reprendre des études à l’université de Karachi. 

Revenons sur la nuit de chaos. Le feu est présent dans l’ouvrage, dans le lexique, dans ses évocations, dans les images et les choix esthétiques. Vous écrivez notamment que les émeutes “témoignent du feu qui couvait sous la cendre”. Qu’évoque pour vous le feu, du point de vue de votre recherche et de votre travail photographique ?

L. G. : Destructeur, le feu est aussi régénérateur. Cette ambivalence se retrouve dans ses représentations sociales : instrument du châtiment, éradiquant le mal, il est aussi synonyme de joie et de changement. Il n’est pas surprenant que l’émeute, en tant qu’explosion de colère populaire ciblant les responsables présumés d’un crime ou d’une injustice, ait fait du feu l’un de ses instruments de prédilection. Dans l’émeute, la mise à feu s’apparente à un geste vindicatif autant qu’à un mouvement purificateur restaurant l’ordre moral ou préfigurant une société meilleure, nettoyée de ses scories. Chaque incendie est aussi un feu de joie, autour duquel les émeutiers célèbrent l’unité retrouvée du peuple ou de la communauté. 

La pyromanie des émeutiers contemporains ne se laisse pourtant pas ramener à un invariant anthropologique. Elle a une histoire. Globale, celle-ci débute dans les années 1830 avec la mise en circulation de produits et d’objets inflammables bon marché tels que les allumettes, qui démocratisent l’art de l’incendie. L’avènement des médias de masse, un siècle plus tard, encourage pour sa part les émeutiers à rivaliser de destructions pour capter l’attention de ces médias et répondre à leur demande d’images spectaculaires. Au cours des décennies suivantes, le spectacle de l’émeute se standardise et se mondialise : des révoltes urbaines aux États-Unis dans les années 1960 jusqu’au soulèvement hongkongais de 2019, les images d’émeutes circulent et se répondent les unes aux autres. À ma modeste mesure, j’ai d’ailleurs contribué à ces circulations à travers une série de reportages photographiques sur le soulèvement hongkongais de 2019, dans lequel les “magiciens du feu” (de jeunes militants spécialisés dans la préparation et le lancer des cocktails Molotov) occupaient une place prépondérante.(3)  

Inséparables de cette conjoncture globale, les émeutes contemporaines s’inscrivent simultanément dans des histoires contestataires localisées, où se détachent des figures singulières de la détestation, et avec elles des cibles légitimes. Car toute émeute est sélective : la vindicte populaire se concentre sur certains commerces, certains bâtiments officiels, certains véhicules, en épargnant les autres. Variant d’un contexte à l’autre, en fonction des inimitiés politiques, sociales ou raciales du lieu et du moment, cette sélectivité démontre que l’émeute n’est pas un déchaînement de violence aveugle mais l’expression, aussi débordante que raisonnée, d’une colère ciblée. C’est ce que confirment les émeutes de décembre 2007 à Karachi : peu de quartiers sont épargnés mais les cibles des incendies et des pillages ne sont pas aléatoires. Il faut donc s’interroger sur ce/ceux que l’on épargne, autant que sur ce/ceux que l’on brûle, que l’on pille ou que l’on vandalise.  

À Karachi comme dans d’autres villes régulièrement confrontées à des révoltes urbaines, l’émeute donne lieu à des représentations iconiques – des images immédiatement reconnaissables, qui permettent de qualifier, et surtout de disqualifier, telle mobilisation comme “émeutière”. À Karachi, depuis les affrontements des années 1980 opposant Mohajirs et Pachtounes, ce sont notamment les images de bus en flammes qui en sont venus à incarner la violence émeutière et à structurer ses représentations sociales. Les photographies qui illustrent Quand la ville brûle font écho à ces représentations iconiques. Les images d’émeutes qui parsèment la première partie de l’ouvrage ont été prises lors des troubles suscités par l'arrestation d'Imran Khan le 9 mai 2023. Ces photographies entrent en résonance avec les événements de décembre 2007 et démontrent la place récurrente de l’émeute et de ses représentations iconiques dans la fabrique de la ville.(4)

Scène d’émeute à la suite de l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan, Karachi, 9 mai 2023. Photo L. Gayer
Scène d’émeute à la suite de l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan, Karachi, 9 mai 2023. (crédits : Laurent Gayer)

Le choix du noir et blanc est le reflet de mes influences cinématographiques et photographiques : celle du film noir, bien sûr, qui transparaît dès le titre – référence à Quand à la ville dort, le titre français du film de John Huston, The Asphalt Jungle (1950) –, mais aussi celle des grands photographes de la ville la nuit, de Brassaï à Gilbert Fastenaekens. Ce choix esthétique me permet également de prendre mes distances avec le registre spectaculaire de la photo d’actualité pour m’aventurer sur un terrain moins réaliste, plus poétique. Le noir et blanc met en valeur les fumées diffusant ou absorbant les lumières nocturnes – celles de l’éclairage urbain ou du trafic routier, notamment. D’une image à l’autre, la fumée des incendies se confond aux nuages de gaz lacrymogène mais aussi aux effluves de grillade, aux gaz d’échappement ou aux émissions industrielles, pour plonger ces paysages nocturnes dans un état vaporeux, évoquant pour moi le monde des rêves et la mémoire vacillante des événements, souvent décrits comme irréels ou sidérants par les témoins. 

Lorsque j’ai présenté le projet aux éditions Anamosa, j’avais une idée assez précise de ce à quoi l’ouvrage devait ressembler, tant dans l’enchevêtrement des récits que dans l’équilibre entre textes et images. Le résultat final doit pourtant beaucoup au dialogue noué avec les graphistes du duo Helmo, Thomas Couderc et Clément Vauchez. Ces derniers m’ont convaincu d’opter pour une mise en page mettant en avant les photographies sans les écraser sous le texte, ainsi que pour un traitement des images évitant de forcer les contrastes et jouant plutôt sur les niveaux de gris. C’est aussi ce traitement en postproduction qui donne aux images une touche éthérée, faisant de la première partie de l’ouvrage une sorte de songe d’une nuit d’émeute. 

Comme vous l’évoquiez au début de la discussion, si les violences chroniques ont nécessairement endurci les habitants de Karachi, elles produisent aussi des formes et des actes de solidarité inattendus, souvent risqués. Vous écrivez “Tranchant avec les conventions sociales et faisant fi des rivalités intercommunautaires, de tels gestes de solidarité montrent que l’émeute n’attise pas seulement les soupçons : en suspendant l’ordre des choses, elle est aussi propice à des actes de foi, pariant sur la commune humanité des éprouvés.” Le désordre ferait-il ressortir ce qu’il y a de plus humain en l’individu : le soin de l’Autre ?

L.G. : Au cours des dernières années, on a assisté à la publication de travaux importants sur les “épreuves de la guerre civile”, c’est-à-dire sur la manière dont les situations de dislocation de l’ordre politique et social bousculent les catégories ordinaires du jugement et le rapport au monde.(5) Dans ces situations, les personnes, les objets et même les mots se dérobent : ils ne sont pas toujours ce qu’ils prétendent être et doivent être questionnés, vérifiés, parfois démasqués. Comme le montre Jérémie Foa dans ses travaux sur les guerres de religion, les guerres civiles sont hantées par le spectre de l’imposteur. Le règne du soupçon a pour contrepartie l’omniprésence de l’enquête : il faut en permanence interroger les personnes et les choses pour révéler leur véritable nature et, ainsi, neutraliser le danger.(6) J’ai moi-même contribué à cette littérature dans mes travaux antérieurs sur Karachi, en montrant notamment comment la situation d’incertitude chronique découlant d’une myriade de conflits entrelacés a conduit à l’émergence d’une “herméneutique du danger”, consistant à décrypter les mouvements et les humeurs de la ville pour anticiper des périls imminents. 

À trop se focaliser sur ces pratiques soupçonneuses, on en oublie cependant que les crises extrêmes et les guerres civiles rendent impératifs certains rapports de confiance. C’est ce que rappelle Gilles Dorronsoro dans un ouvrage récent, concluant plusieurs décennies de recherches sur les guerres civiles. Dans le feu de l’action, pour se mettre à l’abri ou traverser une zone dangereuse sans perdre de temps, il faut s’en remettre à des inconnus, en faisant fi des préjugés sociaux et en se fiant à son intuition. À ces sauts dans l’inconnu  s’ajoutent des formes de solidarité difficilement envisageables en d’autres circonstances : soudain, tendre la main, ouvrir sa porte à des inconnus, sans se soucier de leur appartenance de classe, de religion ou de genre, devient une évidence. Ces solidarités sont souvent éphémères et elles ne remettent pas fondamentalement en cause les lignes de clivage traversant ces sociétés. Elles rappellent cependant que, dans ces moments de vacillement général, le repli sur soi n’est pas une fatalité. 

Propos recueillis par Miriam Périer, CERI. 

Notes

  1. 1.Karachi - Ordered Disorder and the Struggle for the City, Londres, Hurst, 2014.
  2. 2.Laurent Gayer et Nida Kirmani, "‘What You See Is What You Get’: Local Journalism and the Search for Truth in Lyari", Modern Asian Studies, 54(5), 2020, pp. 1483-1525.
  3. 3.Collectif Cafardnaüm, « Hong Kong : l'eau, le feu, le vent. La bataille de PolyU », Lundi Matin, 25 novembre 2019 et « Effervescence générale : un soulèvement populaire, 17-19 novembre », Lundi Matin, 4 décembre 2019.
  4. 4.Voir également “Jours de colère au Pakistan”,  12 mai 2023.
  5. 5.Quentin Deluermoz et Jérémie Foa (dir.), Les Épreuves de la guerre civile, Paris, Presses de la Sorbonne, 2022.
  6. 6.Jérémie Foa, Survivre. Une histoire des guerres de Religion, Paris, Seuil, coll. L'univers historique, 2024.

Légende de l'image de couverture : Scène d’émeute à la suite de l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan, Karachi, 9 mai 2023. Photo L. Gayer (crédits : Laurent Gayer)

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