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13 mars 2026

Minorités religieuses et État laïque : les juifs orthodoxes en France, un entretien avec Frédéric Strack

Entretien avec Frédéric Strack

Comment pratiquer une religion qui structure l’ensemble de la vie dans une société largement sécularisée ? À partir d’une enquête de terrain menée entre 2017 et 2023, le politiste Frédéric Strack analyse les relations entre les juifs orthodoxes et l’État laïque français depuis les années 1980. Entre ajustements discrets, recomposition des politiques publiques et durcissement des cadres de la laïcité, ses travaux éclairent les défis contemporains du pluralisme religieux. Secrétaire scientifique de l’Observatoire international du religieux au CERI, il contribue également à une analyse comparative des formes de régulation publique du fait religieux dans différents contextes nationaux.

Dans votre ouvrage consacré aux juifs orthodoxes en France, quels enseignements tirez-vous sur les relations entre minorités religieuses et État laïque depuis les années 1980 ?

Dans cet ouvrage consacré aux juifs orthodoxes en France, j’ai cherché à comprendre comment s’articulent, depuis les années 1980, les relations entre une minorité religieuse pour laquelle la foi structure l’ensemble de l’existence et un État français se réclamant d’une laïcité de plus en plus exigeante. Le judaïsme orthodoxe, très peu étudié en France, offre un terrain d’observation privilégié pour analyser ces dynamiques.

Deux questions principales ont guidé mon enquête. D’une part : comment les juifs orthodoxes parviennent-ils à pratiquer dans une société largement sécularisée, où l’argument religieux n’a plus la même force ni la même audibilité qu’autrefois ? D’autre part : comment les institutions publiques, attachées à l’impartialité laïque, répondent-elles à leurs demandes d’accommodement religieux ?

Pour y répondre, j’ai mené une enquête ethnographique de 2017 à 2023, combinant des entretiens avec des juifs orthodoxes ainsi qu’avec des responsables politiques et administratifs impliqués dans la gestion du fait religieux.

Ce travail montre que les juifs orthodoxes continuent de participer à la société française, mais au prix de difficultés croissantes. Ces difficultés sont multiples : obtenir des autorisations d’absence pour les fêtes religieuses ou le shabbat, en particulier pour les étudiants en période d’examen ; vivre au contact de modes de vie majoritaires structurés par d’autres valeurs, perçus parfois comme en tension avec des références religieuses fortes (questions sociétales, diversité sexuelle et de genre, etc.) ; supporter l’incompréhension et parfois la suspicion face à des pratiques religieuses perçues comme « à part » ; enfin, affronter des actes d’antisémitisme, dont ils sont particulièrement la cible du fait de la visibilité de leurs signes religieux.

Malgré ces obstacles, ils ne disposent ni des moyens matériels ni de la volonté de se séparer de la société française ; leur objectif demeure, au contraire, de s’y maintenir. Ce constat est d’autant plus notable que, dans le même temps, la régulation publique du religieux tend à se durcir. Les institutions apparaissent aujourd’hui moins enclines qu’auparavant à accommoder les pratiques religieuses : certains arrangements administratifs, en place depuis plusieurs décennies et jusque-là considérés comme allant de soi, sont désormais remis en question.

Ainsi, l’étude révèle une tension croissante entre une minorité religieuse très engagée dans la pratique, pour qui la religion structure la vie quotidienne, et un État laïque de plus en plus soucieux d’uniformité et de neutralité, parfois au détriment d’une logique d’accommodement. Ce décalage met en lumière les défis contemporains du pluralisme religieux dans la France des dernières décennies

Comment définissez-vous, dans une perspective de science politique, la notion de « religieux intégraliste » et en quoi permet-elle d’éclairer les dynamiques contemporaines du pluralisme religieux ?

Il est important, en effet, de distinguer plusieurs notions souvent confondues dans le débat public. Le terme d’intégralisme renvoie à l’extension de la croyance religieuse dans la vie quotidienne. Quels domaines de la vie sont gouvernés par les principes religieux ? la relation à Dieu uniquement ou également l’activité professionnelle, les relations sociales, le choix d’un lieu de vie, etc. ?

Cette notion se distingue d’autres concepts voisins. L’intégrisme, d’abord, renvoie au contenu de la croyance : historiquement lié au catholicisme, il désigne l’attachement à une doctrine ou à des pratiques jugées authentiques, préservées des évolutions modernes. Son équivalent dans le monde protestant est le terme « fondamentalisme ». 

Quant à l’intransigeantisme, il renvoie au compromis qu’un croyant est prêt ou non à accepter entre ses obligations religieuses et les contraintes de la vie sociale. Par exemple, se présenter à un examen ayant lieu un jour où le travail est religieusement interdit constitue une forme de compromis auquel certains croyants consentent, et d’autres non.

Ces distinctions sont importantes car elles permettent d’éclairer les dynamiques contemporaines du pluralisme religieux. Les croyants intégralistes occupent une position particulière au sein d’une société largement sécularisée, dans laquelle la religion ne fonde plus la norme sociale ou politique. Autrement dit, l’argument religieux n’est plus véritablement audible ni considéré comme légitime pour justifier des aménagements spécifiques. Or, pour les croyants intégralistes, la croyance n’est pas un simple choix individuel parmi d’autres : elle constitue le principe structurant de toute la vie.

Dès lors, ces groupes peuvent se retrouver en porte-à-faux avec le reste de la société française, non par volonté de rupture, mais en raison d’un rapport plus englobant à la norme religieuse. Leur présence interroge ainsi la capacité de l’État à concevoir des politiques publiques inclusives, sans renoncer pour autant aux principes de laïcité auxquels il est attaché. L’enjeu n’est pas seulement juridique ; il est également sociologique et politique : comment articuler un pluralisme religieux réel, dans lequel coexistent différentes manières d’être croyant, avec un cadre laïque dont les modalités d’application tendent à se durcir ?

En définissant précisément ce qu’est l’intégralisme religieux, on se donne les moyens d’analyser ces tensions avec nuance, et de comprendre pourquoi certains croyants peuvent rencontrer des obstacles spécifiques dans l’espace public, non du fait de leur dogme, mais de la place que ce dogme occupe dans l’ensemble de leur existence. 

Quelles formes de dialogue, d’ajustement ou de négociation observez-vous entre les autorités publiques et les minorités religieuses orthodoxes dans le contexte français ?

Dans le contexte français, les relations entre autorités publiques et minorités juives orthodoxes prennent essentiellement la forme d’un dialogue discret, marqué par une volonté partagée de maintenir le contact et d’éviter la confrontation. Les acteurs orthodoxes adoptent le plus souvent une posture de conformité : il s’agit de se plier aux injonctions des institutions étatiques, qu’elles soient juridiques ou sociales, plutôt que d’attaquer des décisions perçues comme contraignantes pour la pratique religieuse.

Cette attitude se traduit par ce que l’on pourrait appeler une stratégie de « profil bas ». Les demandes d’accommodement, lorsqu’elles existent, sont formulées avec prudence, parfois en privé, et rarement portées sur la scène publique. L’objectif est de préserver la relation avec les administrations, tout en évitant d’apparaître comme revendicatif dans un contexte français où l’expression de demandes religieuses est souvent perçue avec suspicion.

En parallèle, on observe une autre forme d’ajustement : la réinternalisation des solutions. Lorsque certaines pratiques religieuses deviennent plus difficiles à concilier avec les exigences scolaires, universitaires ou professionnelles, des initiatives sont développées en interne. Par exemple, la création d’établissements d’études supérieures permet d’offrir des espaces où la compatibilité entre pratique religieuse et scolarité est plus aisée à préserver. Cette logique compense partiellement le recul des marges d’accommodement accordées par les institutions publiques.

Ces formes de négociation - conformation, discrétion, internalisation - apparaissent nettement dans le cas des juifs orthodoxes, mais elles pourraient, mutatis mutandis, s’appliquer à d’autres minorités religieuses confrontées à un environnement institutionnel qui se montre de moins en moins flexible. Dans un cadre laïque où la référence religieuse est peu audible, ces groupes privilégient la continuité sociale et la stabilité des relations avec l’État plutôt que l’affrontement ou la revendication publique. Cela dessine une configuration particulière du pluralisme religieux: un pluralisme où le dialogue existe, mais souvent de façon feutrée, sous contrainte et dans des marges qui tendent à se rétrécir. 

En comparant l’Europe et l’Amérique du Nord, quelles évolutions identifiez-vous dans les politiques publiques encadrant l’expression religieuse et dans les conceptions de laïcité et de “secularism" ?

L’on observe des dynamiques largement convergentes dans l’encadrement public de l’expression religieuse. Des deux côtés de l’Atlantique, les pouvoirs publics cherchent à réaffirmer une forme d’unité collective fondée sur un socle supposé commun de valeurs et de références, perçu comme nécessaire pour maintenir la cohésion sociale dans des sociétés marquées par la pluralisation des croyances et des modes de vie.

Une comparaison plus précise peut être menée entre la France et le Québec, qui constitue un cas particulièrement significatif. La province se distingue en effet du reste du Canada par une conception spécifique de la neutralité étatique, et surtout par une volonté de l’étendre à un nombre croissant de secteurs et de professions. De ce point de vue, l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État en 2019 constitue un tournant important. Cette loi interdit le port de signes religieux à de nouvelles catégories d’agents publics et impose que les usagers des services publics aient le visage découvert pour être servis. La loi introduit par ailleurs une orientation administrative explicite : les responsables publics sont encouragés à refuser d’emblée les demandes d’accommodements raisonnables portant sur ces questions de visibilité religieuse.

Ces évolutions s’expliquent par des enjeux profondément québécois : l’héritage de la Révolution tranquille, la volonté de marquer une autonomie culturelle et politique, et la centralité de la question identitaire dans la vie publique. Il ne s’agit donc pas d’une simple transposition du modèle français. Cependant, les références aux lois françaises, particulièrement celles sur les signes religieux, sont fréquentes au Québec, et la réduction progressive de la laïcité à la question de la visibilité du signe religieux dessine une trajectoire très proche de ce qui s’observe en France.

Vous êtes secrétaire scientifique de l’Observatoire international du religieux au CERI. Pouvez-vous présenter cette structure et expliquer comment votre rôle s’articule avec vos propres recherches sur la régulation publique du religieux ?

Lancé par le ministère des Armées en 2016, l’Observatoire International du Religieux a rassemblé plusieurs dizaines de professeurs et de chercheurs français et étrangers. Leurs travaux ont donné lieu à ce jour à près de 60 bulletins, plus de 30 notes d’analyse et à l’organisation de trois colloques. Ces résultats ont d’abord bénéficié aux armées, puis à un ensemble élargi d’acteurs publics et associatifs, aux journalistes, aux universitaires et aux étudiants. Dans une logique de science ouverte, les bulletins mensuels sont rendus accessibles sur le site de l’Observatoire.

L’intégration de mes recherches à la démarche de l’Observatoire s’inscrit pleinement dans cette dynamique comparative et cumulative. Mes travaux portent sur la régulation publique du religieux sous ses différentes formes (cadres juridiques, politiques publiques, dispositifs administratifs, arrangements institutionnels, pratiques de concertation et de contrôle). Les cas nationaux que j’étudie montrent de fortes convergences : au-delà des singularités historiques et institutionnelles, la régulation publique du religieux apparaît, dans des contextes variés, comme une réponse à des recompositions sociales et culturelles profondes (pluralisation et recomposition des appartenances, transformations des pratiques, attentes citoyennes renouvelées, enjeux de cohésion et de sécurité). L’Observatoire offre un terrain privilégié pour systématiser ce constat, en confrontant des matériaux issus de sociétés diverses et en identifiant les ressorts communs de l’action publique. Insérer mes recherches dans l’Observatoire permet ainsi de structurer un véritable regard comparatif, de tester des hypothèses et des modèles d’analyse (typologies des régimes de régulation, dynamiques d’ajustement des politiques, effets des instruments juridiques et administratifs), et de mieux articuler tendances transnationales et spécificités locales. Ce faisant, la collaboration contribue à la fois à l’affinement des outils conceptuels et à la production de connaissances opérationnelles utiles aux décideurs, aux acteurs de terrain et à la communauté scientifique.


Propos recueillis par Éléonore Longuève, CERI.
 

Légende de l'image de couverture : Cover of the book *Orthodox Jews in France 1980–2023* (crédits : Frédéric Strack / PUF)

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