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20 mai 2026

Les mots du nouveau monde : repenser le vocabulaire des relations internationales

Entretien avec Delphine Allès, Bertrand Badie et Stéphane Paquin

Décolonisation, dépolarisation, mondialisation : les grandes ruptures du XXe siècle ont profondément transformé la scène internationale ; et, avec elle, les mots qui la décrivent. À l'occasion de la parution des Les mots du nouveau monde, Bertrand Badie, Delphine Allès et Stéphane Paquin reviennent sur les enjeux d'un chantier aussi scientifique que politique : comment renouveler le vocabulaire des relations internationales sans succomber à la mode du néologisme, ni s'enfermer dans des catégories héritées d'une Europe qui ne parle plus pour le monde entier ?

Comment vous est venue l’idée de cet ouvrage et selon quels critères avez-vous sélectionné les « mots du nouveau monde » qui y figurent ?

Bertrand Badie (BB) : Cette idée nous habitait depuis longtemps, tant l’usage d’un vocabulaire hérité de la guerre froide, voire du Congrès de Vienne ou de la paix de Westphalie, paraissait de moins en moins adapté au monde contemporain et aux profondes ruptures qui, depuis 1945, ont transformé les relations internationales : décolonisation, chute du Mur, mondialisation. Les mots s’inscrivent dans des contextes historiques précis ; les employer hors de ces cadres conduit à des erreurs d’analyse et à des illusions potentiellement dangereuses, tant pour la pensée que pour l’action. Nous nous sommes donc réunis, avec notre éditrice, dans une logique proche de celle d’un comité de rédaction, afin de sélectionner ces « mots de rupture », en tenant compte, bien sûr, de nos propres travaux, mais aussi des publications récentes d’autres auteurs, et en nous appuyant sur une réflexion attentive à l’actualité, qui révèle de nouvelles pratiques, des formes conflictuelles inédites et une implication renouvelée des individus dans le jeu international. Il s’agissait, en somme, de réinscrire les relations internationales dans le champ des sciences sociales.

En quoi les grandes ruptures historiques ont-elles transformé le lexique des relations internationales ?

Delphine Allès (DA) : Le recours à de nouveaux termes s’est avéré nécessaire pour rendre compte de réalités que le vocabulaire classique des relations internationales, issu d’une matrice européenne et structuré par un prisme interétatique, ne permettait plus de saisir : décentrement, identitarisme, confessionnalisation, intersocialité. En l’espèce, le lexique tend à accompagner les évolutions empiriques plutôt qu’à les précéder : ce sont les pratiques, les recompositions d’acteurs et l’évolution de leurs rapports de puissance ou d’interdépendance qui ont commandé, parfois avec retard, l’émergence des mots retenus dans notre glossaire. Pour le chercheur, se trouver ainsi en position d’observer et de conceptualiser a posteriori invite à une certaine humilité et à une prudence nécessaire : humilité, d’une part, quant à la capacité limitée du vocabulaire scientifique à saisir les transformations du réel et l’ensemble des phénomènes qu’il recouvre ; prudence, d’autre part, face aux tentations présentistes, qui conduiraient à penser que les phénomènes de notre époque sont si inédits qu’ils exigeraient un renouvellement intégral du vocabulaire. Notre démarche, qui propose de « nouveaux mots » sans pour autant écarter les anciens, cherche précisément à trouver cet équilibre.

Par ailleurs, ces ruptures invitent à renouveler certaines connotations associées à des termes classiques ou conventionnels de l’analyse des relations internationales. Des notions comme la paix, la souveraineté, la puissance, la sécurité ou encore la diplomatie se sont chargées de significations nouvelles, travaillées par la diversification des acteurs qui s’en saisissent, l’émergence d’enjeux transnationaux ou non étatiques, et l’affirmation de référentiels de légitimité plus divers. Dans ce contexte postcolonial, dépolarisé et mondialisé, les cadres normatifs qui régissent les pratiques internationales se trouvent repensés, parfois contestés, à l’aune de référentiels multiples, tout en conservant parfois le même vocabulaire, comme le montrent les usages pluriels des notions de paix, de sécurité ou de souveraineté. Le travail sur le lexique consiste donc autant à consolider des mots émergents qu’à interroger l’évolution de ceux dont on pensait l’usage stabilisé, en étant attentif aux déplacements sémantiques et aux approfondissements conceptuels favorisés par ces ruptures historiques.

Quels critères permettent de distinguer un néologisme conjoncturel d’un concept réellement opératoire pour l’analyse scientifique ?

Stéphane Paquin (SP) : Les Britanniques ont l’habitude de dire “the proof of the pudding is in the eating” : en bref, la preuve est dans le résultat. Pour distinguer un néologisme conjoncturel d’un concept réellement opératoire en analyse scientifique, il faut d’abord comprendre que tout mot nouveau ne constitue pas automatiquement un outil analytique pertinent.

Les transformations historiques majeures — décolonisation, dépolarisation, mondialisation, numérisation et changement climatique — produisent de nouveaux termes, mais ceux-ci doivent encore être appropriés par la communauté des chercheurs. Un néologisme conjoncturel, qui émerge en réaction à une situation immédiate ou à une mode intellectuelle sans s’inscrire dans une réflexion théorique solide, est généralement voué à demeurer marginal. À l’inverse, un concept opératoire renvoie à une construction intellectuelle capable de comprendre, d’expliquer et d’analyser durablement des phénomènes sociaux ou politiques. Plusieurs des termes mobilisés dans cet ouvrage, tels que l’anthropocène, la gouvernance mondiale, la mondialité, la mondialisation, le smart power ou encore le Sud global, sont désormais bien établis dans la littérature scientifique. D’autres, en revanche, relèvent d’un registre plus émergent, à l’image de la diplomatie numérique, de la désinformation, de l’apolarité ou encore de la connivence, et témoignent d’un processus de conceptualisation plus récent.

Un critère essentiel réside dans la profondeur conceptuelle, ce qui suppose un travail de définition, de délimitation et de clarification. Un néologisme conjoncturel demeure souvent flou, polysémique ou ambigu, ce qui limite sa capacité à produire une analyse rigoureuse. Il peut circuler rapidement dans les sphères médiatiques ou politiques, sans véritable stabilisation scientifique. Un deuxième critère tient à la capacité de généralisation : un concept opératoire ne se limite pas à décrire un phénomène ponctuel ; il permet de saisir des régularités, de comparer des situations et d’être mobilisé dans différents contextes. Un troisième critère est la capacité heuristique, c’est-à-dire le pouvoir du concept à produire de la connaissance et à ouvrir de nouvelles perspectives analytiques. Enfin, un critère central réside dans la rigueur et la validation scientifique : un concept opératoire est soumis à la critique, discuté dans la littérature académique et progressivement intégré dans un champ disciplinaire. Il s’accompagne d’un travail historique, théorique et empirique. Bref, il faut se garder de tout engouement naïf pour le néologisme, qui peut nuire à la qualité de l’analyse.

En conclusion, la distinction repose sur un équilibre : un concept valable ne doit pas être une simple innovation sémantique, mais une construction intellectuelle robuste, capable de résister à l’épreuve du temps et de contribuer réellement à la compréhension du monde.

Des notions comme « Sud global » ou « multi-alignement » traduisent-elles une recomposition durable des rapports de pouvoir à l’échelle internationale ?

BB : La notion de Sud global trouve son origine dans le processus de décolonisation, même si le terme n’a fait son apparition qu’à la fin des années 1960. Ce long temps de gestation s’explique : dès 1955, la conférence de Bandung marquait la volonté des nations naguère décolonisées de se distinguer de la summa divisio de l’époque, telle qu’elle apparaissait à travers le conflit Est-Ouest. Il a fallu du temps pour que cette émancipation atteigne un minimum de réalité, sous l’effet notamment de l’échec des guerres d’intervention menées par les puissances du Nord dans ce qu’on appelait alors le « tiers-monde ». De ces contre-performances a progressivement émergé le sentiment d’une capacité propre à un ensemble d’États, certes très différents, mais liés par une même trajectoire historique et par de nouvelles marges d’action. Cette volonté de rompre avec l’ancien système s’est ensuite objectivée dans la naissance de politiques étrangères dites « multi-alignées », comme le proposait le ministre indien des affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar. Preuve était ainsi donnée qu’un monde en mutation forge des mots inédits, qui se conceptualisent peu à peu.

Dans quelle mesure les circulations entre sphères académique, politique et médiatique influencent-elles la production et la diffusion de nouveaux concepts ?

DA : La question touche à l’hétéronomie des relations internationales, sans doute plus marquée que dans d’autres disciplines des sciences sociales : les concepts s’y élaborent rarement à l’abri des usages politiques, médiatiques ou diplomatiques, et circulent en permanence entre ces différentes sphères. Cette porosité ancre la discipline dans les transformations du monde qu’elle cherche à comprendre, mais elle oblige le chercheur à une vigilance constante pour éviter que les catégories analytiques ne se réduisent à la reprise ou à la prolongation des discours qu’elles sont censées éclairer. Cette dynamique peut conduire à déplacer les concepts, ou à les reconstruire à la fois sur le plan sémantique et conceptuel, afin de mettre à distance leurs usages politiques et de restituer leur portée analytique.

Les circulations de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, entre les champs scientifique et politique, en offrent une illustration particulièrement éclairante. Présentée comme une contribution scientifique mais d’emblée destinée aux policy makers, cette thèse a été immédiatement contestée dans la communauté académique, où de nombreux chercheurs ont souligné ses faiblesses empiriques, son caractère essentialisant et sa dimension normative. Elle a pourtant été rapidement reprise dans le champ politique, au point de fonctionner comme une prophétie autoréalisatrice en nourrissant des représentations du monde sur lesquelles se sont ensuite appuyées certaines politiques publiques. Le terme « civilisationnisme », développé dans l’ouvrage, permet de qualifier ces représentations et les pratiques politiques qu’elles sous-tendent, tout en prenant de la  distance avec les présupposés dont elles procèdent. Cette reconstruction conceptuelle vient ainsi boucler la boucle circulatoire, tout en opérant un déplacement qui permet d’analyser ces représentations comme des réalités politiques et sociales, sans perdre de vue les présupposés qui les ont initialement portées.

Dans un contexte d’accélération des mutations politiques, technologiques et environnementales, comment trouver un équilibre entre innovation sémantique et rigueur conceptuelle ? 

SP : Trouver un équilibre entre innovation sémantique et rigueur conceptuelle suppose d’abord de reconnaître une tension inhérente au renouvellement du vocabulaire scientifique. D’un côté, les transformations du monde — notamment la décolonisation, la mondialisation, le réchauffement climatique, la numérisation ou encore la dépolarisation — rendent nécessaire la création de nouveaux mots pour saisir des réalités inédites. De l’autre, cette prolifération lexicale comporte un risque : celui de multiplier des termes séduisants, mais analytiquement fragiles. Notre perspective est que le vocabulaire ne peut rester figé face à l’accélération des changements, mais que son renouvellement doit être encadré par une exigence scientifique.

Un premier élément d’équilibre consiste à ne pas confondre nouveauté et pertinence. L’innovation sémantique doit répondre à un besoin réel d’analyse. Autrement dit, un nouveau terme n’est justifié que s’il permet de mieux comprendre une transformation du monde ou de corriger les limites des concepts existants. Dans le cas contraire, il ne s’agit que d’un effet de mode. Il ne faut pas flatter la mode du néologisme, mais plutôt interroger ce que ces nouveaux mots apportent réellement à la discipline.

Ensuite, l’équilibre passe par un travail de consolidation théorique ancré dans une réflexion critique. Un concept ne devient opératoire que s’il est défini avec précision, replacé dans une généalogie intellectuelle et discuté dans la littérature scientifique. C’est pourquoi chaque notion doit être accompagnée d’un effort d’analyse de ses origines, de ses usages et de ses ambiguïtés. Il existe donc une nécessité de consolider les mots nouveaux en leur donnant une rigueur théorique et une profondeur historique indispensables à leur validité scientifique.

Un autre aspect fondamental réside dans la mise à distance critique des usages politiques et médiatiques. Les concepts circulent aujourd’hui entre sphères académique, politique et médiatique, ce qui accélère leur diffusion, mais peut aussi en altérer le sens. Un terme peut être récupéré, simplifié ou instrumentalisé. Maintenir la rigueur conceptuelle implique donc de distinguer les usages scientifiques des usages stratégiques ou discursifs, et de rester attentif aux dérives possibles liées à cette circulation.

Enfin, cet équilibre suppose une posture intellectuelle ni trop conservatrice ni naïvement innovatrice. Il faut trouver une voie médiane entre le rejet systématique des nouveaux mots et leur adoption enthousiaste. Il s’agit plutôt de reconnaître la nécessité d’un renouvellement du langage scientifique tout en soumettant chaque innovation à une évaluation exigeante. En somme, l’enjeu n’est pas de produire toujours plus de concepts, mais de construire des outils analytiques solides, capables de rendre compte durablement des mutations du monde contemporain.

Question à Delphine Allès : Comment les récits civilisationnels participent-ils à la production et à la diffusion de nouveaux concepts ?

DA : Il convient de prendre en considération l’ensemble de l’arrière-plan sociohistorique qui donne de l’épaisseur aux concepts, peut en déplacer le sens et les usages selon les contextes d’énonciation, et peut aussi en faire émerger de nouveaux. Cette conscience constitue un acquis essentiel du tournant opéré avec le décentrement de la discipline et les efforts entrepris pour construire des relations internationales « globales », dont l’agenda consiste notamment à reconnaître que l’universel du vocabulaire scientifique, comme celui du politique, peut être énoncé depuis une pluralité de contextes et de perspectives. Le multi-alignement, défini dans l’ouvrage, en est un bon exemple : développé dans le vocabulaire diplomatique indien avant d’être repris par d’autres acteurs pour renouveler la tradition non-alignée, il invite à complexifier des grilles de lecture du monde fondées sur les logiques d’alliance et la dualité ami/ennemi. De même, la paix peut être appréhendée selon des modalités variées qui brouillent la distinction, en apparence simple, entre paix positive et paix négative.

Pour autant, cette démarche ne doit pas conduire à substituer à l’imposition de concepts plaqués « par le haut » un cloisonnement des analyses ou des concepts entre de grands ensembles prétendument étanches. L’une des aspirations des promoteurs de récits civilisationnels est précisément de faire croire qu’il existerait des espaces géoculturels si incommensurables entre eux que des concepts « élaborés ailleurs » seraient inopérants pour en saisir les dynamiques politiques ou sociales. Une telle logique revient à prétendre qu’il faudrait analyser la Chine avec des concepts exclusivement chinois, la Laponie avec des concepts lapons, et ainsi de suite. Or cette position est intenable sur le plan scientifique : elle confond la nécessaire prise en compte des contextes d’énonciation avec un enfermement qui condamnerait d’emblée toute entreprise comparative et interdirait l’étude des circulations transaréales ou de phénomènes par définition mondiaux — migrations, enjeux climatiques ou sanitaires, conflictualités et formes de coopération contemporaines. S’il convient donc de se défier des universalismes surplombants, il faut aussi résister à un relativisme civilisationnel qui reproduirait, sous une autre forme, les cadres essentialistes que la démarche du décentrement entend dépasser.

Question à Bertrand Badie : En quoi l’évolution récente du vocabulaire accompagne-t-elle votre démarche de décentrement des relations internationales ?

BB : Elle en est indissociable. Mes travaux sur les transformations des relations internationales m’ont progressivement conduit à découvrir la dimension subjective de ces relations, ce qui m’a amené à écrire, il y a quelques années, l’ouvrage Pour une approche subjective des relations internationales (Odile Jacob). Je constatais alors que le vocabulaire classique des relations internationales, lui-même d’extraction occidentale, ne rendait pas compte des significations diverses que l’on attribue à l’international d’un lieu à un autre de la scène mondiale. Il fallait donc, d’une part, créer de nouveaux mots pour faire place à cette subjectivité plurielle et, d’autre part, forger des concepts inédits permettant de marquer ces décalages et de rendre compte des pratiques nouvelles qui en résultaient. Ainsi, le concept d’altérité permet de poser systématiquement ce type de question, tandis que celui de « nouveaux conflits internationaux » aide à saisir la diversification des formes conflictuelles qui s’éloignent de la grammaire de Clausewitz et de la mémoire européenne ou euro-américaine. Cette relativisation de la mémoire occidentale ne plaît pas à tout le monde, mais elle permettrait pourtant d’éviter bien des maladresses militaro-diplomatiques.

Question à Stéphane Paquin : Les concepts issus du monde anglophone se transforment-ils lorsqu’ils sont traduits et mobilisés dans l’espace francophone, notamment au Québec ? Enfin, à titre personnel, quel est votre « mot du nouveau monde » préféré dans l’ouvrage, et pour quelles raisons vous semble-t-il particulièrement éclairant aujourd’hui ?

SP : Les concepts issus du monde anglophone ne sont pas transférés tels quels dans l’espace francophone : ils sont traduits, retravaillés et, dans bien des cas, transformés. La traduction n’est jamais neutre. Elle impose des choix sémantiques qui obligent à préciser le sens, à lever certaines ambiguïtés ou, au contraire, à en introduire de nouvelles. Plusieurs termes ne disposent pas d’équivalents directs en français (smart power, par exemple) ou renvoient, en anglais, à des traditions théoriques et à des contextes historiques spécifiques (c’est le cas de la théorie de la stabilité hégémonique). Le passage au français entraîne donc un glissement de sens : le concept est reformulé, parfois redéfini, ce qui peut à la fois l’enrichir et en modifier la portée analytique.

Cette transformation s’explique aussi par le fait que les concepts sont toujours situés. Ils émergent dans des contextes intellectuels et politiques précis. Le monde anglophone, notamment américain, a structuré une grande partie des relations internationales autour d’un dialogue entre des traditions dominantes comme le réalisme, le libéralisme ou le constructivisme. Lorsqu’ils sont mobilisés dans l’espace francophone, les concepts issus de ces débats sont réinterprétés à la lumière d’autres traditions, souvent plus ouvertes aux approches historiques, sociologiques ou critiques. On assiste alors à une forme d’hybridation : le concept n’est pas simplement importé, il est adapté à de nouveaux objets, à de nouvelles questions et à d’autres sensibilités théoriques.

Le cas du Québec illustre particulièrement bien cette dynamique. Le contexte québécois, à la fois nord-américain et francophone, favorise une circulation croisée des idées. Les chercheurs y sont formés dans des universités diverses — françaises, américaines, canadiennes ou britanniques —, ce qui produit un pluralisme intellectuel marqué. On y retrouve à la fois des approches positivistes et quantitatives, proches des standards américains, et des perspectives davantage ancrées dans la sociologie historique ou l’analyse interprétative, plus typiques de la tradition française. À cela s’ajoute une forte présence des approches critiques. Robert Cox, fondateur de la théorie néogramscienne, était québécois, et la domination des anglophones sur les francophones durant sa jeunesse a beaucoup influencé sa conception du monde.

Ce contexte particulier influence directement la manière dont les concepts sont appropriés. Au Québec, l’usage des concepts anglophones s’accompagne souvent d’un effort de traduction et d’adaptation, parfois plus systématique qu’ailleurs, en raison d’une sensibilité linguistique et culturelle plus marquée. Cette dynamique est également influencée par des facteurs sociaux et politiques propres, comme l’importance du féminisme, qui a conduit à privilégier des expressions comme « droits de la personne » plutôt que « droits de l’homme » il y a plus de cinquante ans. De manière générale, les étudiants sont d’abord exposés à des travaux en français, puis progressivement à la littérature anglophone, ce qui contribue à maintenir un équilibre entre ces différentes influences.

À titre personnel, le concept d’anthropocène m’apparaît particulièrement éclairant aujourd’hui. Il ne se limite pas à introduire un nouveau vocabulaire : il impose un véritable déplacement analytique. Il conduit à penser les relations internationales au-delà des seules interactions entre États, en intégrant les dynamiques environnementales comme élément structurant du système international. Ce concept met en évidence l’interdépendance entre les sociétés humaines et les systèmes naturels, et souligne les limites des approches classiques centrées sur la souveraineté et la puissance. En ce sens, il constitue un outil analytique puissant, capable de renouveler en profondeur notre compréhension des enjeux contemporains, qu’il s’agisse de sécurité, d’économie ou de gouvernance mondiale.

Propos recueillis par Eléonore Longuève, CERI.

Légende de l'image de couverture : Fond de carte du monde ancienne et de post-it, un globe terrestre et couverture de l’ouvrage "Les mots du nouveau monde" (crédits : CERI)

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