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13 février 2026
L’Eurasie en 2025 : entre trajectoires nationales et équilibre régional.
Entretien avec Bayram Balcı
Bayram Balcı, chargé de recherche CNRS au CERI et directeur scientifique de l’Étude annuelle “Regards sur L’Eurasie 2025”, analyse dans cet entretien les recompositions à l’œuvre dans l’espace post-soviétique. Entre affirmations de trajectoires nationales distinctes, affaiblissement de l’influence russe et reconfiguration des équilibres régionaux, il nous éclaire sur les transformations de ce vaste espace où les dynamiques historiques, géographiques, linguistiques et religieuses s’articulent aux enjeux contemporains, bien au-delà de la région.
Comme la lecture de l'Étude annuelle Regards sur l’Eurasie 2025 le montre, l’espace eurasiatique connaît d’importantes recompositions politiques. Certains évènements récents ont-ils déclenché ces transformations, ou sont-elles le fruit de processus historiques plus longs?
En effet, l’espace eurasiatique, c’est-à-dire l’ensemble de l’espace post-soviétique, est aujourd’hui le théâtre d’une profonde recomposition politique, sous l’effet de plusieurs dynamiques majeures, plus ou moins récentes. On pourrait spontanément souligner la guerre en Ukraine et le retour de Donald Trump au pouvoir comme des événements déterminants pour l’Eurasie, mais les transformations politiques les plus décisives pour ces pays ont en réalité commencé bien avant.
Depuis la fin de l’URSS, les États qui la composaient, en Europe orientale, dans le Caucase et en Asie centrale, ont suivi des trajectoires nationales spécifiques, qui les ont profondément transformés. L’influence de Moscou sur les politiques intérieures et extérieures de ces pays n’a cessé de s’affaiblir depuis les indépendances, et chacun d’entre eux a mis en œuvre des politiques d’autonomisation et d’affirmation sur les scènes régionales et internationales, avec plus ou moins de succès.
Dans ce contexte, les propositions russes visant à instaurer de nouvelles formes d'intégration, qu'elles soient politiques (Union économique eurasiatique) ou militaires (Organisation du traité de sécurité collective), ont toujours été accueillies avec méfiance. Cette dernière s’est considérablement renforcée en 2008, à la suite de l’intervention militaire russe en Géorgie, lorsque Tbilissi a tenté de reprendre le contrôle de ses deux régions sécessionnistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, occupées militairement par la Russie.
Ainsi, bien avant l’invasion de l’Ukraine, le cas géorgien avait déjà servi d’avertissement aux pays issus de l’ex-URSS vis-à-vis des ambitions néo-impériales de la Russie. Cette méfiance s’est encore accrue avec l’annexion de la Crimée en 2014, puis avec l’entrée des troupes russes en Ukraine en février 2022. Ces événements incitent aujourd’hui la plupart des États post-soviétiques à se tourner vers d’autres puissances régionales ou internationales, afin de diversifier et d’équilibrer leurs politiques étrangères et de se prémunir contre le retour d’une logique impériale russe.
Par ailleurs, les effets immédiats du retour à la présidence états-unienne de Donald Trump semblent en réalité plus marqués sur l’Europe occidentale et sur l’Ukraine que sur le reste de l’Eurasie. De fait, l’existence d’une certaine affinité politique entre Donald Trump et Vladimir Poutine fragilise l’alliance transatlantique, ce qui suscite de vives inquiétudes en Ukraine, où domine le sentiment d’un abandon progressif et d’une exposition accrue à la pression russe.
Dans le Caucase et en Asie centrale, le retour de Donald Trump au pouvoir est, dans une certaine mesure, perçu plus favorablement. Contrairement aux administrations américaines précédentes, celle de Trump se montre peu préoccupée par la situation des droits de l’Homme dans ces États. À l’instar de Vladimir Poutine, le président Trump privilégie en effet des relations directes avec des dirigeants et des régimes autoritaires, qui constituent la norme politique dans une grande partie du Caucase et de l’Asie centrale.
En d’autres termes, les recompositions en Eurasie résultent davantage de l’évolution des rapports de force impliquant la Russie que de la « révolution Trump » aux États-Unis. Du reste, malgré ses déclarations officielles, la Russie se trouve aujourd’hui enlisée dans le conflit ukrainien. Cette situation limite sa capacité d’action simultanée sur plusieurs théâtres et l’affaiblit face à l’émergence dans son « étranger proche », terme par lequel Moscou désigne l’espace post-soviétique, de nouvelles puissances régionales et internationales.
On constate ainsi que la Chine et la Turquie parviennent à renforcer leur présence en Asie centrale, au détriment de la Russie, y compris dans le domaine militaire, un secteur dans lequel Moscou a longtemps exercé un quasi-monopole.
Dans quelle mesure la guerre en Ukraine structure-t-elle aujourd’hui les dynamiques régionales et internationales, et a-t-elle durablement transformé les rapports de force et les logiques d’alignement entre les États de l’espace post-soviétique ?
Je ne suis pas certain que la guerre en Ukraine structure véritablement les dynamiques internationales. En Asie, elle est largement perçue comme un conflit entre Européens, tandis qu’en Afrique elle suscite un intérêt limité, car elle est souvent interprétée comme une guerre opposant des puissances occidentales « blanches ». D’ailleurs, lors des votes en 2022, 2023 et encore 2025, organisés par l’ONU pour condamner l’attitude agressive de la Russie en Ukraine, de nombreux pays africains et asiatiques ont adopté une posture de neutralité, se sont abstenus ou n’ont tout simplement pas pris part au vote, ce qui illustre le décalage entre les priorités occidentales et celles du « Sud global ».
En revanche, vous avez raison de souligner qu’il s’agit d’un conflit majeur, qui structure profondément les rapports de force entre les États au sein de l’espace eurasiatique. Pour les pays d’Asie centrale et du Caucase, cette guerre représente à la fois une source de risques et un ensemble d’opportunités. Elle est synonyme de risques et de frustrations, car elle contraint les États eurasiatiques à se prémunir contre un possible retour de la guerre et contre une résurgence de l’impérialisme russe. Au Kazakhstan, par exemple, où la population du nord est majoritairement russe, la crainte d'une annexion territoriale de la part de la Russie dans le but présumé de protéger cette minorité est bien réelle.
En Moldavie, des craintes persistent que la Russie, éprouvée par la situation ukrainienne, cherche à déplacer le conflit ailleurs, notamment en attisant les tensions sur son propre territoire ou en portant préjudice à l'Union européenne qui soutient l'Ukraine. Pour ce qui est des Européens soutenant l'adhésion de la Moldavie à l'Union européenne, ils restent prudents face aux intentions interventionnistes dans ce pays où une partie de la population affiche une sympathie pour la Russie. Durant les élections de septembre 2025, malgré des inquiétudes liées à de possibles interventions, la victoire du parti favorable à l'Europe a été préservée. En réalité, c'est en ce qui concerne la Transnistrie, qui fait partie de la Moldavie mais qui est fortement marquée par un esprit séparatiste, que l'on redoute le plus la menace russe. La Transnistrie, une zone située entre l'Ukraine et la Moldavie qui n'a pas de débouché sur la mer Noire, manifeste son souhait formel d'intégrer la Fédération de Russie et se positionne par conséquent en faveur des séparatistes.
Toutefois, en dépit de l’instabilité et des risques sécuritaires qu’elle engendre pour les pays de l’espace eurasiatique, la guerre en Ukraine peut également leur ouvrir de nouvelles opportunités économiques et politiques. En effet, affaiblie par le conflit, la Russie est contrainte d’adopter une attitude plus attentive à l’égard de ses anciens États satellites, dont elle dépend désormais davantage. De même, les sanctions imposées par l’Union européenne obligent Moscou à se tourner vers de nouveaux partenaires, notamment dans son ancien « pré-carré ». À cet égard, les déplacements réguliers du président Vladimir Poutine en Asie centrale illustrent cette volonté accrue de courtiser les dirigeants de la région. Par ailleurs, pour les États d’Asie centrale, voire du Caucase, la mobilisation occidentale contre l’agression russe en Ukraine crée également de nouvelles opportunités politiques. Soucieux d’isoler davantage la Russie et de la contraindre à desserrer son étau sur l’Ukraine, l’Europe et les États-Unis ont renforcé leurs relations avec les pays issus de l’ex-URSS, y compris avec les régimes les plus autoritaires. Cette approche marque une inflexion par rapport aux politiques occidentales traditionnelles, habituellement centrées sur la promotion de la démocratie et des droits de l’Homme. Ainsi, l’Azerbaïdjan, en raison de ses ressources énergétiques, a vu son importance stratégique pour les Européens s’accroître depuis la réduction drastique des importations d’énergie russe. Plus largement, les dirigeants du Caucase et d’Asie centrale font désormais l’objet d’une attention diplomatique renforcée de la part de l’Union européenne, laquelle s’emploie d’ailleurs à élaborer une nouvelle stratégie à l’égard de l’Asie centrale.
Dans plusieurs pays du Caucase et d’Asie centrale, les dynamiques de construction étatique s’accompagnent de recompositions identitaires et religieuses, ainsi que d’une intensification des mobilités migratoires et diasporiques, notamment entre l’Asie centrale, la Turquie et le Moyen-Orient. Dans quelle mesure ces phénomènes contribuent-ils aujourd’hui à la stabilisation des États ou, au contraire, à l’émergence de nouvelles tensions politiques, économiques et diplomatiques ?
Depuis la fin de l’Union soviétique, l’ensemble des groupes ethniques qui composent cet « empire » ont en effet connu un renouveau identitaire, à la fois subi et encouragé par les nouveaux États indépendants. Dans ces pays, historiquement multiethniques et multiconfessionnels, de nouvelles politiques identitaires visant à promouvoir l’ethnie et la religion dominantes ont émergé. Autrement dit, un ethno-nationalisme s’est progressivement imposé dans la plupart de ces États, suscitant parfois des réactions négatives de la part des minorités ethniques, désormais marginalisées.
Dans le Caucase, l’Arménie est aujourd’hui peuplée d’une écrasante majorité d’Arméniens. En Asie centrale, le Kazakhstan, qui ne comptait qu’environ 55 % de Kazakhs à la fin de l’URSS, en compte désormais près de 75 %, tandis que la proportion de Russes et d’autres minorités ethniques ne cesse de diminuer. De même, l’Ouzbékistan est aujourd’hui ouzbek à près de 90 % alors que cette ethnie représentait 70% de la population totale en 1991.
Toutefois, cette homogénéisation ethnique ne s’est pas toujours opérée de manière pacifique ou volontaire. Dans le Caucase, les conflits en Abkhazie, en Ossétie du Sud et au Haut-Karabakh ont largement contribué à ces processus. En Asie centrale, les affrontements survenus dans la vallée de Ferghana, notamment entre Ouzbeks et Kirghizes, ainsi qu’entre Ouzbeks et Turcs meskhètes, ont également favorisé cette « mono-ethnicisation » des États.
Si la question ethnique a constitué une source majeure de conflits dans les premières années qui ont suivi la disparition de l’URSS, on observe néanmoins, depuis quelques années, une diminution de la fréquence de ces tensions, ou du moins une évolution de leur nature, les motivations ethniques ou confessionnelles cédant la place à d’autres facteurs.
Reste l’exception du Haut-Karabakh, où les Arméniens de la région ont été contraints de quitter leurs foyers à la suite de l’offensive de l’armée azerbaïdjanaise, intervenue après la seconde guerre du Karabakh en 2020, puis lors des événements de 2023. Cette seconde guerre du Karabakh peut toutefois être interprétée comme l’aboutissement d’une politique menée de longue date dans les deux pays, visant à favoriser la population majoritaire considérée comme « tutélaire ». Les relations actuelles entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont pas sans rappeler le précédent historique entre la Turquie et la Grèce au début du XXème siècle, lorsque les deux États ont procédé à des échanges forcés de populations afin de constituer des États-nations plus homogènes sur les plans ethnique et confessionnel.
Les mobilités migratoires et diasporiques entre l’espace post-soviétique et les pays du Moyen-Orient, comme la Turquie, représentent avant tout des migrations de travail. En effet, plus de trente ans après la disparition de l’URSS, les travailleurs originaires d’Asie centrale et du Caucase en quête d’emplois se dirigent encore majoritairement vers la Russie, notamment vers les grandes métropoles telles que Moscou et Saint-Pétersbourg. Toutefois, le développement de liens économiques et politiques entre cette région et le Moyen-Orient, en particulier avec la Turquie, a favorisé une réorientation partielle de ces flux migratoires. La guerre en Ukraine a d’abord accentué ce phénomène : les effets négatifs de ce conflit sur l’économie russe, durement affectée par les sanctions occidentales, ont entraîné une diminution du nombre de travailleurs centrasiatiques présents dans le pays. Dans ce contexte, Istanbul est apparue comme une destination plus attractive pour ces migrants qui cherchent à subvenir aux besoins de leurs familles. Néanmoins, le prolongement du conflit en Ukraine et la mise en place progressive d’une économie de guerre en Russie ont conduit à une recrudescence des besoins en main-d’œuvre. Cette évolution contribue aujourd’hui à redynamiser les flux migratoires entre la Russie et les pays issus de l’ex-URSS, confirmant la résilience de cet espace migratoire post-soviétique.
Plus largement, l’espace eurasiatique s’oriente-t-il vers la formation d’un nouvel équilibre régional relativement stabilisé ou vers une configuration durablement marquée par l’incertitude et la conflictualité ?
L’Eurasie n’est pas homogène et peut être décomposée en trois sous-espaces principaux. Le premier représente la partie “européenne” composée de la Russie, de l’Ukraine, du Bélarus et de la Moldavie, à l’exclusion des pays baltes, dont l’intégration à l’URSS a été plus brève et moins intense. Cette zone de l’Eurasie est actuellement le théâtre d’un conflit majeur entre la Russie et l’Ukraine, qui ne semble pas près de se terminer et qui pourrait, à terme, s’étendre à d’autres pays, notamment à la Moldavie, si le bras de fer entre Moscou et les puissances européennes se durcit.
Le sud du Caucase, qui regroupe l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, représente le deuxième sous-espace. La fin de la guerre du Haut-Karabakh semble avoir contribué à apaiser les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, avec la signature d’un pré-accord de paix en août 2025 sous l’égide des États-Unis. Cet accord devra toutefois être ratifié par les parlements des deux pays, ce qui reste plausible en 2026. Malgré cette avancée, le sud du Caucase demeure fragile. En Géorgie, les deux provinces sécessionnistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, restent sous occupation russe, et une nouvelle escalade n’est pas à exclure.
Le troisième sous-bloc correspond à l’Asie centrale, où les relations entre les cinq États semblent désormais relativement apaisées. Les litiges territoriaux qui provoquaient de fortes tensions dans les années 1990 ont presque disparu, et les conflits ethniques sont moins fréquents, sans doute grâce aux mouvements de population qui ont permis à chaque pays de consolider une majorité ethno-nationale à l’intérieur de ses frontières. Par ailleurs, les dirigeants régionaux déploient des efforts pour construire une « maison commune » en Asie centrale, comme en témoignent les avancées significatives dans la politique d’intégration régionale. L’objectif est de permettre aux pays de la région de parler d’une seule voix face aux puissances régionales et internationales qui cherchent à accroître leur influence sur cet espace stratégique.
Propos recueillis par Éléonore Longuève, CERI.
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- Bayram Balci, Didier Billion. Türkiye and France in Africa: Rivals or Partners?. Institut du Bosphore. 2025, 9 p. ⟨hal-05318008⟩
(crédits : NASA)
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