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22 janvier 2026

L'accueil des migrants, un continuum du local à l'international

Entretien avec Thomas Lacroix et Bénédicte Michalon

Depuis 2010, de nombreuses communes européennes se sont affichées comme des villes ou des villages « d'accueil » pour les personnes en migration, en opposition à la politique sécuritaire des États. D'autres accueillent au gré des circonstances. Parallèlement, on assiste à une multiplication des réseaux nationaux ou transnationaux rassemblant des acteurs impliqués dans la gestion des migrations. L’ouvrage Des localités pour accueillir (Le Bord de l’eau, 2025) codirigé par Thomas Lacroix et Bénédicte Michalon, s'appuie sur des enquêtes inédites menées en France, au Danemark, en Espagne, en Italie et au Portugal, ainsi que sur l'analyse de bases de données sur les réseaux de villes (monde, Afrique subsaharienne, pays européens) pour analyser l'échelon local, au cœur désormais de la “gouvernance” des migrations. Ils répondent à nos questions. 

L’un des partis pris énoncés de l’ouvrage consiste à mettre en dialogue des recherches menées sur des localités aux caractéristiques sociales, politiques, économiques et environnementales très diversifiées. Quel socle théorique et quelle méthodologie adopter pour comparer des localités aux profils aussi divers que des grandes métropoles et des petits villages en zone rurale, ainsi que des organisations de municipalités à l’échelle nationale, continentale et même mondiale?

Cet ouvrage est issu du programme L’accueil en question : les localités urbaines et rurales face aux migrations”, financé par l’institut Convergences Migrations. Il défend le postulat selon lequel le local est l’échelle où se déroulent les dynamiques d’accueil des migrants. Ce parti pris constitue une rupture par rapport à la tradition des travaux sur l’intégration des immigrés. Tout d’abord, les chapitres rendent compte d’un moment particulier, peu étudié dans les recherches sur l’intégration, celui des tout premiers temps de l’arrivée et des premiers contacts entre migrants et non migrants. L’augmentation significative du nombre de demandeurs d’asile, aux ressources limitées et en situation précaire, a fait de l’accueil une problématique de plus en plus saillante depuis une dizaine d’années, suscitant un intérêt marqué de la part de la communauté scientifique. Par ailleurs, les travaux sur l’intégration adoptent fréquemment une approche normative (c’est-à-dire adossée à une norme implicite de la “bonne” intégration) des politiques nationales et/ou des modalités d’insertion des individus. L’approche que nous développons ici est différente et plus pragmatique, car elle est à la fois pensée à partir du geste de l’accueil et centrée sur l’échelle locale, et non sur les échelles individuelles ou nationales, privilégiées dans d’autres orientations de recherche. 

La difficulté réside dans la polysémie de la notion de “local”. Il est difficile, a priori, d’appréhender sur un même plan des métropoles internationales comme Paris et de petits villages comme ceux étudiés dans le Massif Central dans le cadre de ce projet. Pour sortir de cette ornière, nous nous sommes appuyés sur la manière dont le géographe John Agnew conçoit la notion de “place”. Il l’appréhende à la fois comme un espace physique clos, un lieu où se produit un événement donné, et un nœud de relations interconnecté à d’autres nœuds de relations, dans un ensemble plus vaste. Cette définition correspond très bien à l’approche pragmatique que nous avons souhaité développer : nous considérons le local avant tout comme une “scène” où interviennent un certain nombre d’acteurs (les migrants et migrantes eux-mêmes, les associations, les particuliers, les municipalités, les autorités nationales) autour d’une variété de gestes d’accueil (hébergement chez des particuliers, politiques municipales d’accueil, dispositifs nationaux de prise en charge des demandeurs d’asile, etc.). Mais en appréhendant le local comme nodalité, nous voulions également sortir d’un localisme méthodologique qui réduirait cette “scène” du local à une unité de lieu se suffisant à elle-même. De fait, les villes qui se disent “accueillantes” ou que l’on peut considérer comme telles sont toujours connectées les unes aux autres par des circulations de personnes ou d’idées. 

   

Pour appréhender ces dynamiques, notre équipe a mobilisé des méthodes variées. Le livre rassemble des études de cas consacrées à Paris, au Massif Central, à la ville espagnole de Grenade, ainsi qu’à d’autres municipalités en France et ailleurs. Ces études de cas sont construites à partir d’une approche ethnographique de situations locales. Certaines d’entre elles sont centrées sur des acteurs “accueillants” (associations, hébergeurs…), d’autres sur des acteurs “accueillis”. D’autres contributions encore se penchent sur les politiques municipales, leur mise en œuvre, ainsi que les discours et les conflits qui les sous-tendent. La troisième partie de l’ouvrage rassemble des contributions qui analysent les réseaux d’acteurs qui se déploient à l’échelle nationale ou internationale autour des dynamiques locales de l’accueil. Ces chapitres s’appuient, pour partie, sur des enquêtes qualitatives qui suivent ces réseaux en divers lieux, pour une autre partie sur l’analyse d’une base de données des réseaux de villes spécialisés sur les questions migratoires. L’un des principaux résultats de cette recherche collective est la mise en lumière de ces réseaux d’acteurs et de leur influence sur les dynamiques locales de l’accueil. 

Vous revenez souvent sur les notions d’échelle de l’accueil, et vous indiquez que les travaux présentés dans l’ouvrage suscitent une réflexion sur l’emboîtement de ces échelles. Pouvez-vous préciser?

Inscrire ces lieux de l’accueil dans une dynamique plus large de mise en réseau nous a naturellement conduits à revenir sur la multiscalarité du phénomène. Les dynamiques de l’accueil se manifestent dans un cadre local, mais elles impliquent des acteurs dont les expériences et les réflexions sont multiscalaires (locales, nationales, internationales) et/ou développent et entretiennent  des liens avec des acteurs distants. En d’autres termes, l’accueil au niveau local est influencé par des idées, des pratiques, et des politiques qui sont pensées ailleurs, à l’échelle nationale ou internationale. 

Ainsi, la politique d’accueil des personnes en exil est une prérogative de l’Etat depuis les années 1970. En France, les autorités ont mis en place un système d’hébergement - le Dispositif national d’accueil (DNA) - qui comprend différents types de centres d’hébergement, dont les Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile (CADA). Ce système ne couvre toutefois que la moitié des besoins, et nombre de demandeurs d’asile ou de bénéficiaires d’une protection internationale vivent à la rue. Une partie de ces personnes est dès lors prise en charge par les associations et les municipalités. L’action locale résulte de l’inaction nationale. De même, les municipalités trouvent souvent leur inspiration dans des mesures et des politiques mises en œuvre par d’autres municipalités, en France comme ailleurs. Les villes les plus actives font valoir leur action auprès d’autres municipalités à l’échelle internationale. L’accueil au niveau local fait l’objet d’une véritable diplomatie urbaine. 

En plus de la notion d’échelle, celle de réseau est centrale dans l’ouvrage…

Oui, aborder la réticularisation de l’accueil c’est aussi s’interroger sur une forme de mondialisation qui porte une dynamique qui concerne des lieux qui n’ont pas de lien évident entre eux. 

Notre étude montre que ces dynamiques ne sont pas spécifiques à la France, ni même à l’Europe. Les villes discutent entre elles des façons d’accueillir les migrants, dans toutes les régions du monde. On parle beaucoup des villes “sanctuaires” des Etats-Unis, telles que New York ou Chicago, qui tentent de mettre à l’abri des migrants menacés d’expulsion. Mais en Amérique latine ou en Afrique aussi, les échanges de bonnes pratiques au sujet de la réception des réfugiés sont courants. Pourtant,les médias relaient principalement les mouvements de rejet des migrants qui s’y expriment. Mais les dynamiques d'hospitalité y sont tout aussi importantes et largement méconnues. Cette invisibilisation de l’action locale en faveur des migrants existe en France également. Ainsi, on a calculé que plus de 11 millions de Français vivent dans une commune qui agit en faveur des étrangers, souvent à contre-courant des politiques nationales. Ces actions demeurent peu médiatisées.

On peut dès lors parler d’une mondialisation des dynamiques de l’accueil. L’accueil se propage dans le monde en raison de conditions de possibilité similaires : précarisation de la situation des migrants, insuffisance des moyens publics. On peut également parler d’une mondialisation de l’écosystème de l’accueil. Les mises en réseau d’acteurs, documentées dans l’ouvrage, constituent des environnements où se forment des coalitions et où circulent, à l’échelle globale des personnes, des pratiques ou de l’argent. Par exemple, la ville de Los Angeles a mis en place, dans ses bibliothèques municipales, des guichets d’information pour les migrants ; cette action s’inspire de ce qui se fait en Allemagne. En France, des villes comme Villeurbanne délivrent des cartes d’identité municipales sur le modèle des cartes municipales new-yorkaises ou suisses. 

Vous mentionnez que de nombreuses localités urbaines et rurales se sont déclarées “villes ou villages d’accueil” au milieu des années 2010. En quoi cela consiste-il concrètement?

Ce mouvement n’est nouveau ni en France, où dès les années 1970 des municipalités du Nord ou de Normandie développent des formes de citoyenneté locales pour les étrangers, ni ailleurs dans le monde, notamment en Amérique du Nord, où des villes se sont dites “sanctuaires” pour les personnes en migration dès le début des années 1980. L’expansion de ce mouvement à partir des années 2000 résulte de plusieurs facteurs concomitants, relatifs à la fois aux migrations et aux relations entre villes. On constate d’une part une sensibilité à la présence accrue de personnes migrantes en situation administrative et économique précaire et au manque de volonté politique et de moyens publics pour leur proposer un véritable accueil. Ces constats sont communs à de nombreux pays d’immigration. On assiste  par ailleurs à un développement des partenariats entre villes, aux échelles nationale et internationale. Ces partenariats concernent de très nombreux sujets ; les migrations y prennent une place de plus en plus importante. C’est dans ce contexte général que des communes européennes et françaises se sont positionnées contre les politiques répressives, en adoptant une position éthique et politique par rapport à la réception des personnes en migration, mais surtout, en accompagnant cette prise de position de pratiques concrètes d’aide aux migrants. Très rapidement, il s’est avéré nécessaire pour les communes de structurer leurs initiatives, jusqu’alors éparses, afin de renforcer leur poids politique. C’est ainsi qu’est né en France, en 2018, un réseau de communes se voulant “accueillantes”, l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita). 

   

Les recherches présentées dans l’ouvrage mettent en lumière le fait que ces réseaux de villes autour des migrations mobilisent des acteurs très divers. Tous ne sont pas des élus ou du personnel municipal : des chercheurs, des organisations internationales, des associations de différents types se mobilisent pour permettre à ces communes de mettre en œuvre des mesures d’aide aux nouveaux arrivants. Les différentes contributions montrent aussi que la traduction de ces positionnements en actions concrètes relève d’un véritable défi pour les communes concernées. Dans la mesure où il leur est difficile d’infléchir les politiques migratoires sécuritaires nationales, elles n’ont souvent pas d’autre possibilité que d’utiliser les interstices et les silences des lois nationales pour agir. Leurs interventions se situent donc principalement dans une approche pragmatique qui répond aux besoins immédiats des personnes en migration. 

Enfin, il faut relativiser l’ampleur de ce mouvement : s’il a introduit une nouvelle dynamique et créé des relations entre acteurs locaux, il reste néanmoins tributaire de la vie politique locale et des alternances politiques.

L’accueil des ressortissants étrangers sur le territoire national relève des prérogatives de l’État. Cependant, il apparaît que l'accueil informel vient à se substituer aux dispositifs publics défaillants. Vous évoquez un continuum. Pouvez-vous nous en dire plus? 

Il est bien connu des chercheurs et des professionnels du secteur que l’accueil des primo-arrivants par l’État français et par d’autres États européens n’est pas à la hauteur des besoins. En France, la moitié des personnes qui devraient disposer d’un hébergement public n’en bénéficient pas et se trouvent de ce fait en grande précarité économique et résidentielle. Ces carences ont généré deux phénomènes concomitants, décrits et analysés dans l’ouvrage. D’une part, l’impossibilité d’accéder à un hébergement ou à un logement pérenne a conduit de nombreuses personnes en migration à vivre dans la rue ; cela a entraîné l’apparition de campements dans la capitale française, comme dans de nombreuses autres métropoles en France et en Europe. D’autre part, face à cette croissance de la précarité migrante et à sa visibilité dans l’espace public, de nombreux habitants se sont mobilisés pour venir en aide aux personnes en migration, et ce soit de manière spontanée, soit de manière plus structurée, dans le cadre d’associations de différents types. L’une des modalités d’aide qui s’est beaucoup développée est l’hébergement à domicile chez des particuliers. L’État a d’ailleurs encouragé de telles pratiques d’accueil, situées en marge des dispositifs publics. Ces processus ont fait du micro-local (la rue, le voisinage, le quartier) une échelle structurante des dynamiques de réception des personnes en exil. Or, les trajectoires résidentielles des personnes qui vivent à la rue sont plus complexes qu’on pourrait le penser : une bonne partie d’entre elles a vécu à un moment ou un autre dans un hébergement ou un logement, public, associatif ou chez des particuliers ; d’autres quittent la rue pour accéder temporairement ou définitivement à un hébergement ou à un logement. Ces trajectoires révèlent des alternances résidentielles, avec des passages dans les dispositifs publics alternant avec les phases de vie à la rue ou dans des hébergements alternatifs, associatifs ou chez des particuliers. C’est pourquoi nous avons proposé de lire ces dynamiques en termes de continuum entre les domaines de l’informel et de l’institutionnel : l’État compte de facto sur ce qui existe en dehors des dispositifs publics pour pallier ses propres carences. Une telle approche permet de rendre compte d’un système dans son intégralité, ainsi quedes expériences des personnes concernées.

Propos recueillis par Miriam Périer, CERI.

(crédits : cherezoff for Shutterstock)

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