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06.01.2026
Jeunesse, violence et marges urbaines : une recherche ethnographique à la croisée des villes et du pouvoir
Entretien avec Elena Butti
Elena Butti a récemment rejoint le CERI en tant que chercheuse spécialisée en anthropologie urbaine et en études latino-américaines. S'appuyant sur des recherches ethnographiques de long terme en Amérique latine, ses travaux portent sur la jeunesse, la violence, les économies illégales et “l'informalité” urbaine. Combinant des perspectives politiques et socio-juridiques avec des méthodologies engagées et participatives, les recherches d'Elena Butti explorent les expériences vécues par les personnes les plus touchées par la précarité structurelle. Dans cet entretien, elle évoque son parcours de recherche, ses projets actuels et ses approches méthodologiques et elle réfléchit à la manière dont ses travaux s'inscrivent dans les priorités de recherche du CERI.
Vous venez de rejoindre le CERI. Pourriez-vous nous présenter brièvement votre parcours et les thèmes de vos recherches ?
Je suis anthropologue urbaine et j’ai suivi des études de sciences politiques et socio-juridiques. Mes recherches portent sur la jeunesse, les économies illicites, la violence institutionnelle, le crime organisé et l’habitat informel en Amérique latine. J’ai obtenu mon doctorat à l’université d’Oxford (2019), où j’ai mené des recherches ethnographiques de longue durée auprès d’adolescents évoluant au bas de l’échelle de l’économie de la drogue en Colombie. Il s’agissait de ma première expérience de recherche en Amérique latine où je travaille depuis lors.
Après m’être engagée quelque temps dans le secteur humanitaire, j’ai intégré un poste de postdoctorante à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), à Genève, où j’ai mené des recherches sur la crise migratoire vénézuélienne et sur les processus d’extractivisme urbain liés aux marchés informels du logement dans le plus grand quartier informel de Medellín.
Plus récemment, j’ai lancé un nouveau projet de recherche comparative sur le « juvénicide », qui réunit des chercheurs du Mexique, du Salvador, de Colombie, du Brésil et d’Argentine, afin d’examiner les schémas de violence meurtrière qui touchent des jeunes en milieu urbain ainsi que les pratiques de résistance qui émergent en réponse à cette violence.
Le fil conducteur de mes différents projets est mon intérêt pour les expériences vécues par ceux et celles que le capitalisme néolibéral considère comme des entités jetables et un engagement à documenter les initiatives locales qui remettent en question et qui transforment ces conditions de vie. En tant qu’anthropologue engagée, je m’efforce de mener des recherches fondées sur l’ethnographie et politiquement attentives, en collaborant avec les communautés et les collectifs avec lesquels je travaille.
Vous travaillez sur des sujets qui peuvent être considérés comme sensibles. Pourriez-vous nous dire quelques mots de votre méthodologie ?
L’ethnographie est une méthodologie immersive qui consiste à se rapprocher autant que possible des personnes, des lieux et des situations que l’on souhaite comprendre.
Lorsqu’on travaille sur des sujets ou dans des contextes sensibles, le principe méthodologique le plus important est, selon moi, de prendre le temps nécessaire. Plutôt que de s’appuyer sur une formation préalable ou sur des protocoles de sécurité décontextualisés, il est essentiel de prendre le temps de se familiariser avec un lieu, d’apprendre les règles locales en matière de sécurité et de risque et d’établir des relations de confiance pour mener une recherche sûre et éthique.
Un deuxième principe clé est de s’adapter aux sujets dont les gens souhaitent parler. La tâche de l’ethnographe n’est pas de révéler ce qui est caché mais de documenter la vie quotidienne. Dans les contextes que j’étudie, la violence et l’illégalité ne sont pas des événements exceptionnels mais ils font partie du quotidien. Elles émergent naturellement dans la conversation, sans qu’il soit nécessaire de les suggérer. Sur le plan méthodologique, cela exige de résister au sensationnalisme. Je rappelle souvent à mes étudiants - et à moi-même - que les idées les plus significatives ne proviennent pas nécessairement de l’exceptionnel ou de l’extrême mais d’une attention particulière portée au quotidien. Pour moi, la rigueur méthodologique réside dans la patience, l’attention et la nuance et non dans la recherche du risque ou la réalisation d’actes héroïques pendant le travail de terrain. En tant que femme menant des recherches sur la violence urbaine et les économies illégales, j’ai dû aborder différemment des chercheurs masculins les questions d’accès, d’éthique et de sécurité. Contrairement à ces derniers, je ne pouvais pas établir de relations en affichant une attitude de dureté ou de courage masculin.
En revanche, j’ai pu établir des relations de confiance, ce qui m’a permis d’accéder à des récits fragiles, intimes et émotionnellement transparents, qui ne seraient pas habituellement partagés lors d’une conversation entre hommes. Cela met en évidence les contributions distinctives que les chercheuses peuvent apporter au domaine des études sur la criminalité et la violence.
À Sciences Po, je serais ravie de réunir un réseau de chercheuses et chercheurs intéressés par l’exploration de l’intersection entre le genre, le travail de terrain dans des contextes sensibles et la précarité académique. Cela faciliterait la réflexion, le mentorat et le soutien entre pairs pour les chercheurs et chercheuses qui travaillent sur et dans des environnements difficiles.

Sur quoi porte votre recherche actuellement et comment s’inscrit-elle dans les recherches menées au sein du CERI ?
Mes travaux actuels s’articulent autour de trois axes de recherche interdépendants.
Premièrement, je continue à travailler sur l’implication des jeunes dans les économies illicites. Ma première monographie, qui s’appuie sur mes recherches doctorales et qui sera publiée par NYU Press en 2026, examine la participation des adolescents à l’économie de la drogue en Colombie, dans le cadre d’un processus plus large de précarisation du travail criminel aux niveaux les plus bas de l’échelle.
Deuxièmement, je m’intéresse au logement informel, aux migrations et à l’extractivisme urbain. J’examine les marchés informels de la terre et du logement, gérés par des criminels, dans les périphéries urbaines d’Amérique latine, qui constituent des frontières de la spéculation immobilière.
Troisièmement, je m’engage dans des réflexions théoriques et comparatives sur la notion de « juvénicide », qui vise à conceptualiser l’assassinat systématique de jeunes dans la région comme une forme spécifique d’homicide liée à la précarisation structurelle de leur vie. Ce projet implique une étude comparative empirique dans cinq villes - San Salvador, Ciudad Juárez, Quibdó, São Paulo et Córdoba - menée en étroite collaboration avec des chercheurs locaux et des collectifs.
Ces projets s’inscrivent dans le droit fil des thématiques de recherche du CERI sur les migrations, les villes et les territoires, l’économie mondiale, le capitalisme et l’extraction ainsi que sur la violence, la guerre et la paix. Je souhaite également contribuer aux activités de recherche et de documentation de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC) ainsi qu’à l’enseignement dispensé sur le campus de Poitiers et à l’École des affaires internationales de Paris. J’aimerais également établir des liens avec les travaux menés à l’École urbaine de Sciences Po.
Quels projets collectifs menez-vous au sein du CERI ou ailleurs ?
Je suis la cofondatrice du Réseau de recherche sur le juvénicide et la résistance sociale (Research Network on Juvenicide and Social Resistance - JUVIR), qui réunit des chercheurs qui étudient les abus policiers, le vigilantisme, la répression violente des manifestations de jeunes et la violence liée aux gangs et à la drogue en Amérique latine. Le réseau analyse les schémas de violence à l’encontre des jeunes dans une perspective comparative.
Je suis également coresponsable du Réseau sur les marchés illégaux de la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE), qui vise à accorder davantage d’attention aux marchés illégaux dans la recherche socio-économique. Dans ce cadre, nous organisons une mini-conférence annuelle lors de la réunion annuelle de la SASE.
Jusqu’en 2025, j’ai coprésidé la Société suisse d’études latino-américaines (SSLAS) et je suis toujours membre active de la Latin American Studies Association (LASA), de la Society for Latin American Studies (SLAS) et de l’Association européenne des anthropologues sociaux (EASA).
Dans le cadre de mes nouvelles fonctions au CERI, je souhaite contribuer au renforcement du programme Amérique latine de Sciences Po, en m’appuyant sur l’excellent travail déjà réalisé par l’OPALC et en m’inspirant des autres programmes régionaux de l’École.
Vous avez réalisé plusieurs films avec des jeunes sur vos terrain. Pourriez-vous nous parler de ces créations ?
En tant qu’anthropologue visuelle, je suis profondément attachée aux méthodologies de recherche participatives et « non extractives ». C’est la raison pour laquelle tous mes projets intègrent la vidéo participative comme outil de coproduction de savoirs. En 2025, j’ai notamment réalisé El Sueño de la Casa Propia, un court métrage documentaire dans lequel je suis une jeune famille vénézuélienne qui construit sa maison dans un quartier informel de la périphérie urbaine de Medellín. En 2019, j’ai coproduit la série documentaire Realidades Juveniles, conçue comme un outil de sensibilisation et d’éducation et qui a ensuite été utilisée par les jeunes militants eux-mêmes. Mon premier documentaire, Somos (2016), tourné pendant mes recherches doctorales, se concentre sur la perception qu’ont les jeunes de la paix en Colombie après la signature des accords de paix.
Selon moi, le cinéma participatif est un point d’entrée efficace pour travailler avec les jeunes, car il offre des occasions de connexion souvent plus accessibles et moins hiérarchiques que celles proposées par la recherche conventionnelle. Cependant, j’aborde cette méthode avec un recul critique : la représentation documentaire est toujours partielle, elle met en avant les récits les plus lisibles ou convaincants pour le public, au détriment des aspects plus sensibles ou tabous.
Vous avez travaillé dans le secteur humanitaire au sein d’organisations internationales. Pourriez-vous nous en parler ?
Après avoir obtenu mon doctorat, j’ai effectivement travaillé pendant quelques années dans ce secteur, principalement à la conception de programmes de soutien aux jeunes dans les régions touchées par des conflits, en Amérique latine, en Afrique et au Moyen-Orient. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre les défis auxquels les jeunes sont confrontés dans différents contextes et de me familiariser avec les complexités quotidiennes de l’action humanitaire en situation d’urgence. Elle a également mis en évidence pour moi le rôle particulier que peuvent jouer les chercheurs employant des méthodes qualitatives, pour combler le fossé entre les expériences locales et les logiques institutionnelles, grâce à leur capacité à écouter, à naviguer entre différents contextes et à dialoguer avec toutes les parties prenantes.
Toutefois, de telles collaborations exigent une réflexion continue sur des notions telles que le pouvoir, les inégalités et la décolonisation. La production de connaissances n’est jamais neutre et cet engagement nécessite d’être attentif aux asymétries en matière d’autorité, de discours, et de responsabilité, mais aussi d’être prêt ou prête à remettre en question les pratiques abusives, paternalistes ou hiérarchiques. J’ai hâte d’échanger sur ces expériences et réflexions avec les étudiants !
Propos recueillis par Corinne Deloy
Légende de l'image de couverture : Photo work by Elena Butti (crédits : Elena Butti)
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