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13 janvier 2026

Hommage à Jean-Luc Domenach

C’est avec une très grande tristesse que nous avons appris le décès de Jean-Luc Domenach,  directeur du CERI de 1985 à 1994. Chercheur, sinologue et intellectuel majeur, il a profondément marqué le développement et le rayonnement du laboratoire par ses travaux et son ouverture sur la cité.

Nos pensées vont à son épouse, à ses enfants et à ses proches.

Retrouvez notre page Hommage, sur le site du CERILab.

Texte rédigé par Stéphanie Balme pour la revue Esprit

Jean-Luc Domenach (1945-2026), héritier d’Esprit, penser la Chine pour agir sur le monde


Jean-Luc Domenach est décédé le 8 janvier 2026, dans la semaine suivant l’intervention de l’administration Trump au Venezuela. Il était né au lendemain des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, le 11 août 1945. Plus de quatre-vingts ans séparent ces deux dates. À l’échelle d’une vie d’homme consacrée à la recherche, à l’enseignement et à l’engagement. Mais aussi à l’échelle d’un monde qu’il n’a cessé d’interroger dans ses ruptures et ses continuités : les résurgences de l’impérialisme américain, la place devenue centrale de la Chine dans l’échiquier global, et celle, désormais plus incertaine, de l’Europe, que ses travaux et ses prises de position nous aident à penser avec une acuité renouvelée.


La disparition de Jean-Luc Domenach plonge dans le chagrin notre centre de recherche, le CERI (Centre de recherches internationales de Sciences Po/CNRS), qu’il dirigea de 1985 à 1994, et bien au-delà, plusieurs générations de chercheurs, d’étudiants et de lecteurs qu’il passionna par ses ouvrages consacrés au maoïsme et à l’Asie. Il fut ensuite directeur scientifique de Sciences Po jusqu’en 2000. Son départ marque la perte d’un intellectuel rigoureux pour qui la connaissance de la Chine moderne et contemporaine n’a jamais été un simple objet d’étude, mais une épreuve intellectuelle et morale, un miroir de nos ignorances et, enfin, une invitation à interroger en profondeur les catégories occidentales d’analyse du politique. Jean-Luc Domenach s’inscrivait aussi dans une tradition de pensée humaniste, notamment par son père, Jean-Marie Domenach, figure majeure de la revue Esprit. Cet héritage fut pour lui une exigence constante : celle d’un humanisme critique attentif aux dérives du pouvoir et à ses aveuglements idéologiques. 
J’ai moi-même été formée dans cette culture de pensée par Jean-Luc Domenach et par Guy Hermet, spécialiste de l’Amérique latine, qui le précéda à la direction du CERI de 1976 à 1985. Tous deux furent mes directeurs de thèse et nourrissaient l’un envers l’autre un profond respect. J’ai aujourd’hui l’honneur de diriger ce laboratoire, devenu résolument global, particulièrement attentif aux Grands Suds et aux approches de recherche innovantes.


Avant d’être universitaire, Jean-Luc Domenach fut diplomate, en poste à Tokyo puis à Hong Kong. Cette expérience fondatrice l’ancrera durablement dans une connaissance empirique de l’Asie orientale et de sa place, nouvelle, dans le jeu mondial. Ancien élève de Sciences Po et de Langues’O, il se forma d’abord en histoire et en relations internationales avant de s’orienter vers la politique comparée et la sinologie. Ce parcours, mêlant étroitement analyse et action, annonçait déjà sa contribution décisive au CERI. Il y œuvra au cœur des grandes transformations de l’après-guerre froide (chute du mur de Berlin puis effondrement de l’URSS, et espoirs des transitions démocratiques) aux côtés notamment de Pierre Hassner, de Jacques Rupnik, des futurs directeurs du laboratoire, et de nous autres, ses doctorants.
Formé par les sinologues-historiens de la génération de ses maîtres, Jean-Luc écrivit, sous la direction de Lucien Bianco, une monographie intitulée Aux origines du Grand Bond en avant, consacrée à la province du Henan. Il devint ensuite docteur d’État de l’EHESS sous la direction de Marie-Claire Bergère, avec une thèse magistrale sur Répression et enfermement en Chine populaire (1948-1989). Pionniers, ces travaux dessinaient déjà la ligne directrice de toute son œuvre : appréhender la Chine communiste à partir de l’histoire de ses violences politiques et saisir la trajectoire de constitution d’un État-parti-armée post-impérial.


Parmi ses nombreux ouvrages, Aux origines du Grand Bond en avant (1982) demeure une référence internationale. Dix ans plus tard, Chine : l’archipel oublié joua un rôle décisif pour toute une génération de lecteurs et de chercheurs, en France et dans le monde. Intellectuellement fidèle à l’engagement de son père, qui avait soutenu en son temps la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, Jean-Luc reprit la métaphore de l’archipel pour dévoiler le système concentrationnaire chinois des Laogai(劳改). Ce livre, dans le sillage des travaux de Simon Leys, contribua puissamment à inscrire la Chine maoïste dans une réflexion globale sur les totalitarismes, à une époque où elle demeurait encore largement perçue comme singulière et incomparable par une partie de l’intelligentsia occidentale. Après plusieurs ouvrages nourris de débats, parfois vifs, avec les autres éminents sinologues de sa génération, notamment Jean-Philippe Béja, François Godement ou Yves Chevrier, il revint à son objet central, le communisme chinois et ses héritages contemporains, avec Mao, sa cour et ses complots (2012), puis Les Fils de princes (2016). Il consacra cependant son ultime ouvrage, Regard sur les mutations du goulag chinois (1949-2022), à l’évolution des Laogai, trente ans après la parution du premier livre qu’il leur avait consacré. À Pékin, Xi Jinping annonçait une installation durable au pouvoir, en lançant “l’initiative des nouvelles routes de la soie”.


En 2002, au moment de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce, Jean-Luc Domenach fut détaché à l’université Tsinghua, où il créa une « antenne franco-chinoise en sciences humaines et sociales ». Il y demeura avec sa famille jusqu’en 2007, quelques mois avant l’organisation des Jeux olympiques à Pékin et la publication de la Charte 08, manifeste appelant à une réforme démocratique et constitutionnelle, qui valut à son principal inspirateur, Liu Xiaobo, le prix Nobel de la paix 2010. Dans cet espace étroitement surveillé, il sut inventer sans relâche, avec nous à ses côtés et notamment Jean-Louis Rocca, des lieux de respiration intellectuelle: rencontres, dîners et débats menés impérativement en putonghua. Le séminaire faisait trembler l’administration de Tsinghua. Il contribua à valoriser les sciences sociales chinoises dans une université obnubilée par ses classements en sciences expérimentales et, désormais, en intelligence artificielle. 
À sa tête, Jean-Luc Domenach transforma durablement le CERI. Il en renforça l’ouverture internationale, affirma l’interdisciplinarité au sein de l’unité des sciences sociales et plaça l’analyse des échelles et des acteurs, du local au global, au cœur d’une compréhension fine du politique. C’est ainsi que s’est déployée notre capacité à articuler l’étude des grandes aires régionales et celle des enjeux globaux avec la discipline des relations internationales. Il fut aussi celui qui ouvrit le laboratoire sur la cité, en nouant des collaborations avec des maisons d’édition non universitaires et des médias grand public.


Jean-Luc Domenach fut aussi, et peut-être avant tout, notre professeur, au sens plein du terme. Capable d’emporter un amphithéâtre par son charisme, il enseignait l’art du décentrement, rappelant que « vu de Pékin, Paris peut devenir anecdotique » et soulignant le passage rigoureux de l’analyse interne des régimes à celle de leurs politiques étrangères. Cependant, il refusa toujours catégoriquement de créer une école ou une chapelle, convaincu que toute forme de mandarinat finit par émousser l’esprit critique. Ce choix nous a parfois laissés bien seuls face à l’apprentissage de notre métier, mais il nous a rendus responsables et, par là même, libres.
Le chagrin est profond pour l’homme comme pour l’intellectuel qui disparaît. Il est aussi indissociable d’une reconnaissance immense.
Merci (感谢您的奉献) et (安息), reposez en paix, cher professeur, cher Jean-Luc. 


Stéphanie Balme 
 

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