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13 mars 2026

Bombarder les civils pour les démoraliser

Par  Mathias Delori

L'actualité le montre: les bombardements aériens ne sont pas seulement utilisés pour soutenir des troupes au sol, mais aussi comme arme principale contre des zones civiles densément peuplées. Outre les bombardements récents sur Gaza, le Liban et l'Iran, les exemples de cette manière de faire la guerre sont les bombardements dans les colonies britanniques et françaises après la Première Guerre mondiale, les bombardements dits "stratégiques" de la Seconde Guerre mondiale et les bombardements états-uniens en Corée dans les années 1950 et au Vietnam et au Laos lors des décennies suivantes.

Quels que soient les motifs réels, les partisans de ce type de bombardements mettent en avant deux raisonnements stratégiques. Le premier stipule que les bombes ne visent pas les civils mais les combattants, les dépôts d'armes et les infrastructures utiles à l'effort de guerre comme des gares ou des usines qui se trouvent au cœur des villes et des villages. Le second affirme que ces bombardements produisent un effet stratégiquement intéressant sur les civils eux-mêmes: ils les inciteraient à se détacher de leur gouvernement, voire à se révolter contre lui. Pour l'officier italien Giulio Douhet, auteur d'un essai remarqué sur le sujet pendant l'entre-deux-guerres, "en bombardant les espaces les plus vitaux pour les civils, on pourrait répandre la terreur dans toute la nation et parvenir à briser rapidement la résistance matérielle et morale de l'ennemi" (Douhet 1942 (1932, 1921): 37).

Ce deuxième raisonnement a toujours fait l'objet de débats parmi les experts des bombardements aériens, des débats d'autant plus vifs qu'ils ne portent pas– comme pour le premier raisonnement – sur la question du degré d'efficacité de cette pratique mais sur l'éventualité d'un effet contraire à celui recherché. Le psychologue Erich Benjamin Strauss a par exemple réalisé une enquête auprès de survivants du bombardement de Barcelone de mars 1938. Sa conclusion, présentée quelques semaines plus tard devant l'état-major de la Royal Air Force britannique, était que les "les bombardés s’unissent automatiquement dans une haine et une terreur commune de l’ennemi invisible" (Strauss 1939: 277).

Les sociologues ont pour coutume d'affirmer qu'une idée, vraie ou fausse, est un fait vrai. Dans mes derniers travaux, je cherche à comprendre le fait vrai suivant: de Giulio Douhet au président Trump(1) en passant par Arthur Harris – le chef des forces aériennes britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale -, des responsables militaires et politiques ont toujours justifié le bombardement de zones densément peuplées par des civils au motif que ceux-ci les inciteraient à se révolter contre le régime.

Au cours du séminaire "retour de terrain" du 5 juin 2025 et du Labsem du 15 janvier 2026, je suis revenu sur un moment-clé de la production de ce discours: l'immédiat après-Seconde Guerre mondiale. Les forces aériennes britanniques et états-uniennes venaient de larguer 1,5 million de tonnes de bombes, dont deux atomiques, sur les civils allemands et japonais dans le but, assumé dans les doctrines, de "miner le moral du peuple" jusqu'à ce que "sa capacité de résistance soit affaiblie de manière décisive"(2). Les États-Unis et le Royaume-Uni ont alors lancé deux expertises – appelées United States Strategic Bombing Survey (USSBS) et British Bombing Survey Unit (BBSU) – afin d'évaluer les effets de ces bombardements. Près de 500 enquêteurs ont arpenté les villes allemandes et japonaises à la recherche de traces sur les effets des bombardements aériens. Ils ont également mené environ 3 000 entretiens auprès de survivants des bombardements pour comprendre leurs effets sur leur « moral ».

Les quelque 300 rapports issus de cette double expertise ont produit des résultats divergents, mais les "summary reports" de l'USSBS – les seuls qui furent communiqués à la presse et diffusés aux parlementaires – ont conclu que ces bombardements avaient bien "démoralisé" les civils allemands et japonais. Cette conclusion a eu des conséquences importantes. À court terme, elle a servi l'intérêt des partisans de la conservation des bombardiers états-uniens dans une armée de l'air autonome (la US Air Force fut effectivement créée en 1947 sur la base de ces rapports) et leur utilisation en Corée trois ans plus tard. À plus long terme, elle a contribué à crédibiliser le discours de justification évoqué plus haut.

Les études sur cette double expertise ont principalement porté sur l'enquête états-unienne et éclairé le poids des enjeux bureaucratico-industriels (conserver les bombardiers dans une armée de l'air autonome) (Gentile 2001), l'importance des leçons tirées du cas allemand pour la conduite de la guerre contre le Japon (Garon 2020) et l'héritage de cette expertise dans le champ états-unien des études stratégiques, notamment à la Rand Corporation (Dafinger 2020).

Mon travail porte sur le rôle des trois scientifiques qui ont occupé des postes de responsabilité: Rensis Likert, le directeur de la "division sur le moral" du USSBS, John K. Galbraith, le directeur de la division sur "Les effets économiques d'ensemble" du USSBS et Solly Zuckerman, le directeur scientifique du BBSU. Je montre que Galbraith et Zuckerman ont conclu, séparément, à l'effet remobilisateur (donc contre-productif) des bombardements dirigés contre les civils alors que Likert est parvenu à la conclusion que "Les bombardements stratégiques furent un facteur majeur dans l’effondrement final du moral allemand"(3). Une de mes thèses est que le secrétariat de l'USSBS s'est appuyé sur les pré-rapports et les rapports officiels de Likert pour marginaliser les rapports critiques et valider la thèse des effets démoralisateurs des bombardements.

Dans des publications récentes (Delori 2022, Delori 2023, Delori 2023) et une monographie en cours d'écriture, j'ouvre la boîte noire de cette controverse scientifique à partir d'une enquête dans les archives de l'USSBS et du BBSU. J'applique le principe de symétrie de Bloor et Latour (Bloor 1976, Latour 2005 (1989)), lequel consiste à mobiliser la même théorie de l'action pour toutes les parties de la controverse. Ce principe est utile pour éviter le piège épistémologique consistant à convoquer des facteurs scientifiques (ingéniosité théorique, rigueur méthodologique, etc.) pour expliquer les productions de celles et ceux pour lesquels on éprouve plus de sympathie et des facteurs non-scientifiques (croyances diverses, conflits d'intérêts, etc.) pour les autres. Trois éléments ont pesé dans l'évaluation par Likert, Galbraith, Zuckerman, leurs équipes de l'effet "démoralisateur" ou au contraire "remobilisateur" des bombardements dirigés contre les civils: leur proximité et distance par rapport à ce qu'on appelait le "lobby de l'armée de l'air", leur rapport émotionnel aux conséquences humaines des bombardements, leur capital dans le champ académique et leurs méthodes d'enquête. 

 

Notes

  1. 1.https://www.pbs.org/newshour/world/read-trumps-full-statement-on-iran-attack
  2. 2.Doctrine dite de "Casablanca" du 21 juin 1943.
  3. 3.USSBS. 1947. United States Strategic Bombing Survey. The effects of Strategic Bombing on German morale, vol 1. Publication of the USSBS, p. 7

Légende de l'image de couverture : Des femmes et des enfants coréens fouillent les décombres de Séoul à la recherche de matériaux pouvant servir de combustible. (crédits : Capt. F. L. Scheiber / Public domain photograph from defenseimagery.mil.)

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