Le plafond de verre et l'État

Construction des inégalités de genre dans la fonction publique
C. Marry, L. Bereni, A. Jacquemart, S. Pochic, A. Revillard
  • Image USB, "Business Men" (CC BY-SA 2.0) via FlickrImage USB, "Business Men" (CC BY-SA 2.0) via Flickr


Armand Colin, 2017

Le plafond de verre et l'État
La construction des inégalités de genre dans la fonction publique

Catherine Marry (Directrice de recherche CNRS, Centre Maurice Halbwachs)
Laure Bereni
(Chargée de recherche CNRS, Centre Maurice Halbwachs)
Alban Jacquemart (Maître de conférence, IRISSO, Paris-Dauphine)
Sophie Pochic (Chargée de recherche CNRS, Centre Maurice Halbwachs)
Anne Revillard (Professeure associée, Sciences Po, OSC-LIEPP)

Paris, Armand Colin, octobre 2017 - 228 p. - EAN 9782200617387

 L'écart entre la place des femmes à la base et au sommet des hiérarchies des grades et des corps de la haute fonction publique est encore aujourd'hui frappant. Majoritaires dans l’ensemble des personnels de la fonction publique d’État (55 % en 2014), et parmi les cadres A (61 %), elles butent sur les dernières marches de l’échelle des carrières, celles qui conduisent aux positions de cadres supérieurs et dirigeants. Elles ne constituent que 38 % de la catégorie A+, qui regroupe les corps de fonctionnaires les mieux rémunérés. Elles ne représentent que 31 % des « emplois de direction » et 22 % des « emplois à décision du Gouvernement » (ambassadeurs, préfets, directeurs généraux d’administrations centrales). Elles sont également minoritaires dans les entourages politiques les plus convoités, malgré l’affirmation publique de la norme de parité : en 2012, alors que la moitié des portefeuilles ministériels étaient attribués à des femmes, celles-ci ne constituaient qu’un quart des équipes de l’Élysée et de Matignon, et moins d’un cinquième des directeurs et directrices des cabinets ministériels.

Dans le sillage des lois sur la parité des années 2000, la rareté des femmes aux sommets des organisations professionnelles est devenue un problème public, objet de lois et de dispositifs de plus en plus contraignants (quotas).
Ce livre, issu d’une enquête approfondie dans quatre directions ministérielles, offre des pistes d’interprétation originales. Au-delà des discours récurrents sur l’« autocensure » et les « choix » des femmes, les récits de vie des cadres supérieur.es et dirigeant.es dévoilent la fabrique quotidienne de l’avantage masculin au coeur même des organisations. Les horaires extensifs et rigides, la faible légitimité du droit au congé maternité, l’opacité des critères de promotion ou encore le sexisme de l’environnement professionnel, sont autant de sources d’inégalités.
Le plafond de verre n’est toutefois ni homogène, ni immuable. Les ministères et directions sont diversement féminisés et conciliants. Les destins professionnels des femmes et des hommes varient selon leurs titres scolaires, leur origine sociale, leur histoire conjugale et familiale. Les politiques d’égalité professionnelle ont des effets limités, mais sont aussi le support de la dénonciation des inégalités et de la valorisation de nouvelles identités dirigeantes, pour les femmes comme pour les hommes.

Ce livre est, en partie, le produit d'un nouveau contexte de mise en visibilité et de critique des inégalités sexuées dans la bureaucratie d’État. C’est à la demande de la Direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), coordinatrice de la mise en œuvre des politiques d’égalité dans cette sphère, que nous avons engagé cette recherche (...) en braquant le regard, plus spécifiquement, sur ses plus hauts étages. Nous nous inscrivons dans le sillage de travaux précédemment menés, en France ou dans d’autres contextes nationaux, sur la manière dont le genre travaille les organisations, privées comme publiques, et sur la manière dont celles-ci, en retour, façonnent le genre.

L'ouvrage s'appuie sur une enquête inédite, qui repose principalement sur une série d’entretiens biographiques menés auprès de cadres supérieur.es ou dirigeant.es, en administration centrale ou dans les services déconcentrés. Au total, 95 entretiens ont été conduits en 2011-2012 auprès de deux tiers de femmes et un tiers d’hommes appartenant à quatre directions générales, issues de deux périmètres ministériels – « Bercy » et les « ministères sociaux ». Les profils des personnes enquêtées se caractérisent par une grande variété de positions hiérarchiques, d’âges, de niveaux de diplôme, d’origines sociales ou de configuration familiale.

Graphique 3 - Part des femmes au concours ENA externe et Plytechnique parmi les grands corps (2012)

 

Graphique 3. Part des femmes (en %) admises aux concours de l’ENA externe et de Polytechnique et parmi les principaux grands corps (2012)