{"id":15170,"date":"2024-10-08T12:03:15","date_gmt":"2024-10-08T10:03:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/?p=15170"},"modified":"2024-10-21T19:25:25","modified_gmt":"2024-10-21T17:25:25","slug":"habiter-autrement-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/habiter-autrement-la-terre\/","title":{"rendered":"Un droit sans conditions pour le vivant"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.larcier-intersentia.com\/fr\/un-nouveau-droit-international-ecologique-9782802774532.html\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft wp-image-15172\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73.png\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"375\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73.png 590w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73-200x300.png 200w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73-97x146.png 97w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73-33x50.png 33w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Screenshot-2024-10-08-at-09-51-38-CONF-9782802774532_1.png-Image-PNG-800-\u00d7-1200-pixels-Redimensionnee-73-50x75.png 50w\" sizes=\"(max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a>Bien que se multiplient des conventions internationales et des dispositions reconnaissant des droits aux autres vivants que les humains, le droit international \u00e9cologique parvient mal \u00e0 d\u00e9passer la vision anthropocentrique du monde sur lequel il est fond\u00e9. Or ce fondement, qui rejette le sensible pour n\u2019accorder d\u2019attention qu\u2019au rationnel, doit \u00eatre revisit\u00e9 en vue d&rsquo;\u00e9tablir un droit international biocentrique. Dans cet entretien, <a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/ecole-droit\/fr\/tourme-jouannet-emmanuelle\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Emmanuelle Tourme-Jouannet<\/a>, chercheuse \u00e0 l\u2019\u00c9cole de droit, revient sur les tenants et aboutissants de cette exigence, qu\u2019elle a expos\u00e9 dans son dernier ouvrage :\u00a0 <a href=\"https:\/\/www.larcier-intersentia.com\/fr\/un-nouveau-droit-international-ecologique-9782802774532.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Un nouveau droit international \u00e9cologique, Habiter autrement la Terre<\/a> (\u00c9ditions Larcier-Intersentia, 2024).<\/p>\n<h5>Pouvez-vous d\u00e9finir ce que vous appelez une vision anthropocentrique du monde\u00a0?<\/h5>\n<p>C\u2019est une repr\u00e9sentation du monde o\u00f9 l\u2019esp\u00e8ce humaine est \u00e0 la fois diff\u00e9rente et sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019ensemble des autres vivants. L&rsquo;\u00eatre humain est la mesure de toute chose et seul digne de consid\u00e9ration. Cette s\u00e9paration entre l\u2019homme d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et le vivant et la nature de l\u2019autre, a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une attitude de domination de l\u2019homme envers la nature et les animaux qu\u2019il a rabaiss\u00e9s au rang de choses existant pour son utilit\u00e9 n&rsquo;ayant aucune valeur en soi. C\u2019est, par exemple, la raison pour laquelle les animaux, dont on sait aujourd\u2019hui qu\u2019ils sont des \u00eatres dou\u00e9s de sensibilit\u00e9 et, mais d\u2019agentivit\u00e9, sont encore trait\u00e9s et utilis\u00e9s comme des choses \u00e0 produire de la viande, du lait, tirer des charrues, nous amuser\u2026<\/p>\n<h5>Selon vous, cette vision impr\u00e8gne aussi le droit des \u00c9tats, donc le droit international\u2026<\/h5>\n<p>Oui, compl\u00e8tement. Cette vision anthropocentrique est au fondement de toutes nos cat\u00e9gories socioculturelles, donc de tout le droit contemporain. Cet anthropocentrisme juridique, issu du dualisme nature\/humain, a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 au droit international d\u00e8s le XVIII\u1d49 si\u00e8cle avec les Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes, puis s\u2019est consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9 avec les r\u00e9volutions industrielles du XIX\u1d49 si\u00e8cle et les colonisations. Via le droit, on a th\u00e9oris\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019homme ne pouvait accomplir sa pleine humanit\u00e9 qu\u2019en se d\u00e9tachant du monde naturel, et on a transpos\u00e9 cette id\u00e9e aux \u00c9tats, comme devant se couper de la nature pour accomplir leur propre perfection d\u2019\u00c9tat. L\u2019\u00c9tat a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 comme seul sujet de droit international, d&rsquo;o\u00f9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un droit international souverain et tout-puissant face \u00e0 la nature et au vivant. Par le biais de r\u00e8gles juridiques internationales relatives au travail, \u00e0 l\u2019obligation de cultiver de la terre, \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, \u00e0 la libert\u00e9 du commerce des marchandises et \u00e0 l\u2019exploitation maximum de ressources naturelles, le droit international a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour procurer aux \u00c9tats bien-\u00eatre mat\u00e9riel et perfection morale. En r\u00e9alit\u00e9, le droit international est devenu un ensemble de discours, de pratiques et de normes qui conduisent \u00e0 d\u00e9shumaniser les humains et non \u00e0 les perfectionner, \u00e0 les chosifier tout comme il a d\u00e9j\u00e0 contribu\u00e9 \u00e0 chosifier le vivant et la nature. Mais d\u00e8s les ann\u00e9es 1970, on a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser les implications catastrophiques pour la plan\u00e8te et pour ses habitants, nous, humains et non-humains. Aussi a-t-on parall\u00e8lement \u00e9tabli des normes et des discours juridiques internationaux visant \u00e0 en combattre les cons\u00e9quences\u2026 On a adopt\u00e9 des centaines de conventions internationales pour prot\u00e9ger l\u2019environnement, assurer un d\u00e9veloppement durable pour les futures g\u00e9n\u00e9rations et mettre fin \u00e0 la crise climatique majeure ainsi que celle de la biodiversit\u00e9\u2026 Aujourd\u2019hui, nous faisons face \u00e0 un droit international, qui reste anthropocentrique, mais est beaucoup plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne que par le pass\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un droit international \u00e9conomique, destructeur de la nature et des droits du climat, il comprend un droit de l\u2019environnement et du d\u00e9veloppement durable qui visent \u00e0 lutter contre ses effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<h5>En quoi le nouveau droit international \u00e9cologique\u00a0biocentrique que vous proposez est diff\u00e9rent du droit de l\u2019environnement actuel\u00a0 ?<\/h5>\n<p>Dans le droit international de l\u2019environnement actuel, la nature et les vivants ne sont qu\u2019un \u00ab environnement \u00bb \u00e0 prot\u00e9ger au service de l\u2019homme et de ses finalit\u00e9s qui restent comme des choses inertes, de simples ressources, quand bien m\u00eame on cherche \u00e0 les exploiter de fa\u00e7on durable et responsable. Ce fondement anthropocentrique explique le d\u00e9sillusionnement qu\u2019il a fini par susciter, y compris chez les sp\u00e9cialistes de ce droit. Certes, nous avons des centaines de conventions internationales, de grands principes de droit coutumier qui vont dans le bon sens et qui peuvent apporter des solutions concr\u00e8tes et prometteuses. Ainsi en va-t-il de la pr\u00e9servation des esp\u00e8ces animales sauvages ou la conservation des zones humides. Mais il n\u2019emp\u00eache que le droit contemporain de l\u2019environnement est remarquablement inefficace \u2014 et je mesure mes mots \u2014 s\u2019agissant des plus graves probl\u00e8mes \u00e0 affronter : limiter les gaz \u00e0 effet de serre (crise climatique), emp\u00eacher le d\u00e9clin des esp\u00e8ces vivantes (crise de la biodiversit\u00e9) et pr\u00e9server l\u2019avenir des g\u00e9n\u00e9rations futures (crise touchant toute l\u2019humanit\u00e9). Malgr\u00e9 ces droits, nous allons directement vers la catastrophe, car, selon les mots du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations Unies, Ant\u00f3nio Guterres, nous continuons de mener une \u00ab guerre suicidaire contre la nature \u00bb. D\u2019ailleurs, ce dernier plaide aussi pour un abandon de la vision anthropocentrique du monde et un renouvellement complet des fondements du droit international. On rejette souvent, avec raison, sur les \u00c9tats la responsabilit\u00e9 de cette ineffectivit\u00e9 du droit international de l\u2019environnement en raison de leur manque de volont\u00e9 et de leurs divisions. Mais il faut bien comprendre que les \u00c9tats eux-m\u00eames sont d\u00e9pass\u00e9s par ce syst\u00e8me international totalement contradictoire en raison de son dualisme anthropocentrique homme\/nature. Ce dualisme fait que l\u2019on a des r\u00e9gimes juridiques oppos\u00e9s ou, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, on s\u2019engage \u00e0 pr\u00e9server l\u2019environnement, mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on favorise constamment un r\u00e9gime juridique \u00e9conomique et des investissements qui destructeurs de ce m\u00eame environnement. Or, dans la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des contentieux o\u00f9 le droit de l\u2019environnement s\u2019oppose au droit international \u00e9conomique et aux int\u00e9r\u00eats des multinationales, c\u2019est le droit international \u00e9conomique ultralib\u00e9ral qui pr\u00e9vaut. Si on veut vraiment arriver \u00e0 faire face \u00e0 la catastrophe, il faut changer cela et comprendre qu\u2019il y a une crise existentielle et civilisationnelle qui va beaucoup plus loin que la seule crise climatique. La solution est d\u2019abandonner l\u2019anthropocentrisme du droit international de l\u2019environnement actuel en faveur d\u2019un nouveau droit international \u00e9cologique. Ce dernier serait fond\u00e9 sur le biocentrisme (le vivant) et une conception de l\u2019\u00eatre humain qui n\u2019est plus amput\u00e9 de sa dimension corporelle, charnelle, naturelle.\u00a0 L\u2019\u00eatre humain va renouer avec la nature dans une perspective de consid\u00e9ration et non plus de\u00a0 domination, car il aura d\u00e9sormais conscience de sa parent\u00e9 avec toutes les autres esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales et animales. La vision anthropocentrique du monde a d\u00e9sancr\u00e9 les pieds de l\u2019homme de la terre et de la nature en pr\u00e9tendant justement l\u2019arracher \u00e0 la nature pour le rendre soi-disant libre et donc pleinement humain. Mais, comme nous l\u2019enseigne la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la philosophe Corine Pelluchon, cette conception mutil\u00e9e de l\u2019\u00eatre humain que v\u00e9hicule encore le droit international de l\u2019environnement \u2014 et l\u2019ensemble du droit international \u2013 est fond\u00e9 sur l\u2019oubli de la mat\u00e9rialit\u00e9 de notre existence, de notre d\u00e9pendance primordiale en tant qu\u2019\u00eatre charnel, \u00ab\u00a0vivant de\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9pendant de\u00a0\u00bb, de la nature et de toutes les autres esp\u00e8ces. Ce qui fait la communaut\u00e9 de destin de tous les \u00eatres vivants, c&rsquo;est leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 (et non leur libert\u00e9)\u00a0 et c\u2019est ce qui am\u00e8ne l\u2019\u00eatre humain \u00e0 renouer des liens profonds avec la multiplicit\u00e9 du vivant et faire de tous les vivants non humains des sujets du droit. Le nouveau droit international biocentrique est un droit des interd\u00e9pendances relationnelles entre vivants. Il s\u2019ensuit un changement de paradigme radical o\u00f9 celui de la domination et de la mort, h\u00e9rit\u00e9 du XVIII\u1d49 si\u00e8cle europ\u00e9en, c\u00e8de la place \u00e0 celui de la consid\u00e9ration et de la vie. Le droit international \u00e9cologique que j\u2019appelle de mes v\u0153ux, repose sur ce nouveau paradigme, c\u2019est-\u00e0-dire sur une repr\u00e9sentation biocentrique du monde. C\u2019est un droit international des interd\u00e9pendances entre les vivants, humains et non humains o\u00f9, certes, l\u2019homme garde une importance morale sup\u00e9rieure, mais o\u00f9 le droit international nous oblige \u00e0 la consid\u00e9ration de la vie car tous les \u00eatres vivants ont une valeur en soi. Par exemple, lorsque nous pensons aux animaux, lorsque nous rencontrons ou vivons avec un animal, nous ne le voyons pas comme un objet \u00e0 produire de la viande mais comme un \u00eatre ayant une sensibilit\u00e9 et une agentivit\u00e9 exprimant sa valeur propre d\u2019\u00eatre vivant. De m\u00eame, lorsque nous nous promenons en for\u00eat et que nous nous immergeons dans la pr\u00e9sence, la force, l\u2019\u00e2ge et la beaut\u00e9 des arbres qui nous entourent, nous ne voyons pas leur valeur instrumentale comme r\u00e9servoir de bois ou \u00ab usine foresti\u00e8re \u00bb durable, mais nous d\u00e9couvrons leur valeur en soi. Certes, comme l\u2019indique Pelluchon, c\u2019est l\u2019\u00eatre humain qui d\u00e9couvre, ressent cette valeur du vivant (fonction anthropog\u00e9nique mais non pas anthropocentr\u00e9e). Il conf\u00e8re cette valeur, mais il ne la cr\u00e9e pas. Ce qui signifie que les vivants non humains, toutes les esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales, les animaux, les plantes, les rivi\u00e8res, les for\u00eats, les montagnes et tous les \u00e9cosyst\u00e8mes ont une valeur propre, digne d\u2019\u00eatre prise en consid\u00e9ration et qui exc\u00e8de leur valeur instrumentale.<\/p>\n<h5>Parmi les trois approches juridiques qui permettent d\u2019aller de l\u2019avant, vous citez les droits biocentriques. De quoi s\u2019agit-il ?<\/h5>\n<p>Pour pr\u00e9server la nature, dans le cadre d\u2019un droit international biocentrique, trois\u00a0 diff\u00e9rents montages juridiques sont \u00e0 envisager : \u00a0 Le premier vise \u00e0 reconna\u00eetre des droits bioculturels, ce qui se fait le plus souvent dans des r\u00e9gions ou pays o\u00f9 vivent de nombreux peuples autochtones. On reconna\u00eet les droits d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me vivant (for\u00eat, montagne, fleuve, etc.) en raison de l\u2019existence d&rsquo;une communaut\u00e9 locale, autochtone, car cet \u00e9cosyst\u00e8me fait partie de son identit\u00e9 culturelle. En raison de la sp\u00e9cificit\u00e9 de cette relation \u00e0 la nature, on a b\u00e2ti cette notion mixte de droits bio (vivant) culturel (humain). Et c\u2019est par le biais de la pr\u00e9servation de ces droits <em>sui generis<\/em> que certains \u00e9cosyst\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 reconnus comme ayant une valeur devant \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la fois en elle-m\u00eame mais aussi en raison de ce lien identitaire avec les autochtones qui les peuplent. Ainsi en est-il de la rivi\u00e8re Magpie qui est l\u2019une des derni\u00e8res grandes rivi\u00e8res sauvages du Qu\u00e9bec. Le d\u00e9veloppement de projets hydro\u00e9lectriques\u00a0 a entra\u00een\u00e9 une intensification de la pression sur le r\u00e9seau fluvial des terres ancestrales des peuples autochtones qui vivent avec elle, notamment le territoire des Innus qui g\u00e8rent la rivi\u00e8re et subsistent gr\u00e2ce \u00e0 ses ressources. Le peuple Innu entretient une relation fusionnelle avec cette entit\u00e9 vivante, comme en t\u00e9moigne Rita Mestokosho, po\u00e8tesse et repr\u00e9sentante du peuple innu au Nord-Est du Canada, \u00e0 propos de la rivi\u00e8re Magpie. \u00ab Nos vies et nos rivi\u00e8res sont reli\u00e9es. Moi, ma rivi\u00e8re, c\u2019est la Magpie, je l\u2019ai choisie, elle m\u2019a choisie. Je me confie \u00e0 elle, elle arrive de loin et porte mes r\u00eaves. Lorsque je m\u2019y rends, j\u2019entends les voix et les esprits des grands-p\u00e8res et des grands-m\u00e8res<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_1');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(1)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_1\" class=\"footnote_tooltip\">\u201c<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2022\/12\/16\/au-canada-le-combat-pour-proteger-une-riviere-la-magpie-devient-une-entite-qui-a-le-droit-de-vivre_6154637_3210.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Au Canada, le combat pour prot\u00e9ger une rivi\u00e8re : \u00ab La Magpie devient une entit\u00e9 qui a le droit de vivre \u00bb\u201d<\/a>, t\u00e9moignage de Rita Mestokoso, Le Monde. \u00bb<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_1').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_1', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script>. En f\u00e9vrier 2021, les \u00e9lus municipaux, la communaut\u00e9 innu d\u2019Ekuanitshit et des organismes environnementaux se sont associ\u00e9s et ont fait adopter, deux r\u00e9solutions, l\u2019une par la municipalit\u00e9 r\u00e9gionale du Comt\u00e9 (M.R.C) et l\u2019autre par le conseil des Innus d\u2019Ekauanitshit. Ces deux r\u00e9solutions accordent \u00e0 la Magpie la personnalit\u00e9 juridique en tant qu\u2019entit\u00e9 vivante, et de ce fait lui reconnaissent neuf droits qui lui sont propres, dont le droit de vivre, d\u2019exister et de couler, le droit de remplir ses fonctions essentielles, celui de ne pas \u00eatre pollu\u00e9e ou encore le droit d\u2019ester en justice<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_2');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_2');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_2\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(2)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_2\" class=\"footnote_tooltip\"><a href=\"https:\/\/www.puf.com\/les-droits-de-la-nature\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les droits de la Nature<\/a>, collecit \u00ab\u00a0Notre affaire \u00e0 tous\u00a0\u00bb, PUF, 2022<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_2').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_2', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script>. La rivi\u00e8re sera repr\u00e9sent\u00e9e par des gardiens, nomm\u00e9s par le peuple autochtone des Innu de Ekauanitshit et la M.R.C de Minganie, afin de veiller \u00e0 la protection de ses droits et d\u2019agir en son nom s\u2019ils sont viol\u00e9s. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019une entit\u00e9 naturelle se voit reconna\u00eetre la personnalit\u00e9 juridique au Canada.<em>. <\/em>Faisant violence \u00e0 la conception non juridique de la relation des Innus \u00e0 la rivi\u00e8re, ce montage juridique \u00e9tait cependant indispensable pour pr\u00e9server cette entit\u00e9 vivante tout en traduisant par le concept de personne juridique le fait que les Innu d\u2019Ekauanitshit lui accordent une valeur \u00e9gale \u00e0 celle qu\u2019ils se reconnaissent entre eux. Sans que les r\u00e9solutions le qualifie ainsi, il s\u2019agit donc bien d\u2019un statut juridique correspondant \u00e0 celui d\u2019un r\u00e9gime bioculturel de la rivi\u00e8re. Les deux protections juridiques sont d\u00e9finitivement associ\u00e9es. Dit plus simplement\u00a0: s\u2019il n\u2019existait pas de tribu innu d\u2019Ekauanitshit, il n\u2019y aurait pas eu reconnaissance de la personnalit\u00e9 juridique de la rivi\u00e8re Magpie.<\/p>\n<h5>Une deuxi\u00e8me approche consiste \u00e0 travailler \u00e0 partir de la notion de pr\u00e9judice \u00e9cologique\u2026<\/h5>\n<p>Oui, cette notion revient \u00e0 indemniser une atteinte \u00e0 l\u2019environnement <em>per se<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire non pas en raison d\u2019un dommage caus\u00e9 \u00e0 autrui mais pour l\u2019environnement lui-m\u00eame. Cette notion est celle que nous connaissons le mieux en Europe, et notamment en France, car c\u2019est la seule disposition en faveur de la nature et des \u00e9cosyst\u00e8mes vivants qui est pleinement reconnue<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_3');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_3');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_3\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(3)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_3\" class=\"footnote_tooltip\">Consolid\u00e9 par la loi du 29 septembre 2023,\u00a0 <a href=\"https:\/\/www.ecologie.gouv.fr\/loi-reconquete-biodiversite-nature-et-des-paysages\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Loi pour la Reconqu\u00eate de la biodiversit\u00e9, de la nature et des paysages.<\/a><\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_3').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_3', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script>. Mais ce montage juridique\u00a0 s\u2019\u00e9tend progressivement :\u00a0 la Cour internationale de Justice (C.I.J) l\u2019a consacr\u00e9 dans un de ses tous derniers arr\u00eats<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_4');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_4');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_4\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(4)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_4\" class=\"footnote_tooltip\">Le r\u00eave de la Terre, Thomas Berry, Salvator 2021<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_4').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_4', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script> dans le cadre de l\u2019affaire ayant oppos\u00e9 le Costa Rica au Nicaragua. Au plan environnemental, le Costa Rica d\u00e9non\u00e7ait de \u00ab graves dommages caus\u00e9s \u00e0 ses for\u00eats pluviales et zones humides prot\u00e9g\u00e9es \u00bb en raison de travaux de dragage du fleuve San Juan par le Nicaragua. La cour a donn\u00e9 raison au Costa Rica et condamn\u00e9 le Nicaragua pour les dommages caus\u00e9s \u00e0 l\u2019environnement en tant que tel, pour lui-m\u00eame, <em>per se<\/em>. Elle signe par l\u00e0 une avanc\u00e9e consid\u00e9rable car elle reconna\u00eet pour la premi\u00e8re fois qu\u2019un dommage peut \u00eatre caus\u00e9 par un \u00c9tat directement \u00e0 l\u2019environnement en tant que tel, sans r\u00e9f\u00e9rences aux \u00eatres humains qui s\u2019y trouvent. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle statue sur la r\u00e9paration du dommage et une demande d\u2019indemnisation.<\/p>\n<h5>Une troisi\u00e8me approche, plus avanc\u00e9e, consiste \u00e0 d\u00e9finir les droits du vivant.\u00a0 Concr\u00e8tement, en quoi cela consiste ?<\/h5>\n<p>Cette approche est la seule \u00e0 \u00eatre la traduction juridique la plus fid\u00e8le du biocentrisme et donc du passage au sch\u00e8me de la consid\u00e9ration et de la vie. Ce sont cette fois-ci des droits du vivant (animaux, \u00e9cosyst\u00e8mes)\u00a0 qui sont reconnus \u00e0 l\u2019\u00eatre ou l\u2019entit\u00e9 vivante en raison de sa valeur intrins\u00e8que, ind\u00e9pendamment de tout lien existant avec la communaut\u00e9 locale et de tout \u00eatre humain. Le premier travail du juriste consiste \u00e0 d\u00e9finir les droits des non humains afin de rendre justice \u00e0 \u00ab la communaut\u00e9 indivisible de la vie \u00bb selon le philosophe Thomas Berry<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_5');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_5');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_5\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(5)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_5\" class=\"footnote_tooltip\"><a href=\"https:\/\/editions-salvator.com\/nature-ecologie-climat-energie-terre-agroalimentaire\/2864-le-reve-de-la-terre-publie-en-1988-cet-ouvrage-historique-sest-impose-comme-une-reference-pour-la-pensee-ecologiste-historien-de.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le r\u00eave de la Terre<\/a>, Thomas Berry, Salvator 2021<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_5').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_5', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script> c\u2019est-\u00e0-dire un monde dans lequel les entit\u00e9s et \u00eatres naturels avec qui nous cohabitons ou coexistons, ne seront plus \u00ab une collection d\u2019objets \u00bb mais \u00ab une communion de sujets de droits \u00bb<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_6');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_6');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_6\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(6)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_6\" class=\"footnote_tooltip\">\u00ab\u00a0L\u2019univers est une communion de sujets et non une collection d\u2019objets\u00a0\u00bb, souligne Thomas Berry qui a th\u00e9oris\u00e9 la jurisprudence de la Terre, voir <a href=\"https:\/\/droitsdelanature.com\/la-jurisprudence-de-la-terre\">Droits de la nature<\/a> <\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_6').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_6', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script>. L\u2019enjeu est de \u00ab repeupler \u00bb le monde de tous ses vivants qui ont \u00e9t\u00e9 invisibilis\u00e9s par leur r\u00e9ification, en donnant un sens juridique \u00e0 ce \u00ab repeuplement \u00bb\u00a0 par la reconnaissance du fait que ce sont des \u00ab sujets \u00bb et des \u00ab habitants de plein droit de ce monde \u00bb<span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_7');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_7');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_7\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(7)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_7\" class=\"footnote_tooltip\"><a href=\"https:\/\/www.actes-sud.fr\/catalogue\/sciences-humaines-et-sociales-sciences\/manieres-detre-vivant\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre vivant, Enqu\u00eates sur la vie \u00e0 travers nous<\/a>, Baptiste Morizot, Actes SUd, 2020<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_7').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_7', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script>. On peut prendre pour exemple un jugement concernant un \u00e9l\u00e9phant au Pakistan. En mai 2020, la Haute Cour du district d\u2019Islamabad, saisi par des associations, a\u00a0 tranch\u00e9 l\u2019affaire de l\u2019\u00e9l\u00e9phant Kaavan, tristement connu comme \u00ab le plus seul monde \u00bb.\u00a0 Au vu de ce qu\u2019il subissait, isol\u00e9 et d\u00e9tenu depuis des ann\u00e9es en captivit\u00e9, des associations avaient saisi le juge pour demander son transfert vers le Cambodge Wildlife Sanctuary. Dans sa d\u00e9cision, le juge souligne la v\u00e9racit\u00e9 des faits de maltraitance et les souffrances inutiles subies par Kaavan depuis trente ans. Il s\u2019appuie sur plusieurs pr\u00e9c\u00e9dents judiciaires dans le monde ayant reconnu directement des droits \u00e0 des animaux en captivit\u00e9, sur la D\u00e9claration universelle des droits des animaux de 1978 et sur le Trait\u00e9 de 1890 relatif \u00e0 la pr\u00e9vention de la cruaut\u00e9 envers les animaux ainsi que sur l\u2019islam et la Constitution pakistanaise. Ce faisant, il a conclu qu\u2019il \u00e9tait \u00e9vident que l\u2019animal est un \u00ab\u00a0\u00eatre sentient\u00a0\u00bb et n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9 \u00bb\u00a0 et il a d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0sans h\u00e9sitation\u00a0\u00bb que les animaux ont des droits propres, la \u00ab\u00a0vie\u00a0\u00bb \u00e9tant les pr\u00e9misses de l\u2019existence d\u2019un droit. Il a d\u00e9cid\u00e9 que la douleur et la souffrance de Kaavan devaient cesser et a ordonn\u00e9 son transfert vers un sanctuaire adapt\u00e9 dans un d\u00e9lai de 30 jours \u00e0 compter de la date de cette d\u00e9cision.<\/p>\n<h5>Vous consid\u00e9rez que pour acc\u00e9der \u00e0 cette nouvelle vision du vivant et au nouveau droit international biocentrique, il faut passer par le sensible et non par la raison\u2026<\/h5>\n<p>Oui, le retour au vivant passe par la n\u00e9cessit\u00e9 de res<em>sentir <\/em>le lien d\u2019interd\u00e9pendance avec la \u00ab nature \u00bb et tous les vivants. Cette ontologie anthropocentrique dualiste est fond\u00e9e sur l\u2019esprit, sur la capacit\u00e9 d\u2019abstraction, le calcul et la science. Autant de comp\u00e9tences absolument n\u00e9cessaires \u00e0 notre existence aujourd&rsquo;hui \u2014 du moins pour les populations occidentalis\u00e9es, mais elles sont con\u00e7ues hors du monde du sentir et demeurent donc subordonn\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9conomisme et l\u2019imp\u00e9rialisme dans un Sch\u00e8me o\u00f9 le sentir comme qualit\u00e9 premi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9. Pour retrouver ce lien, il faut passer\u00a0 par les sens et les affects qui ont \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s\u2026 La croyance dans la toute-puissance de la raison humaine et sa disposition \u00e0\u00a0 arracher les \u00eatres humains \u00e0 leur condition naturelle, notamment par le travail de la terre, \u00e0 tout ce qui peut \u00eatre animal en eux, en nous, a amput\u00e9 nos possibilit\u00e9s de connaissance par le rejet de l\u2019affect, v\u00e9hiculant une conception mutil\u00e9e de l\u2019\u00eatre humain s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 travers les si\u00e8cles <span class=\"footnote_referrer\"><a role=\"button\" tabindex=\"0\" onclick=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_8');\" onkeypress=\"footnote_moveToReference_15170_1('footnote_plugin_reference_15170_1_8');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_15170_1_8\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">(8)<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_8\" class=\"footnote_tooltip\"><a href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/les-lumieres-a-l-age-du-vivant-corine-pelluchon\/9782021425017\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les Lumi\u00e8res \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge du vivant<\/a>, Corine Pelluchon, Seuil, 2021<\/span><\/span><script type=\"text\/javascript\"> jQuery('#footnote_plugin_tooltip_15170_1_8').tooltip({ tip: '#footnote_plugin_tooltip_text_15170_1_8', tipClass: 'footnote_tooltip', effect: 'fade', predelay: 0, fadeInSpeed: 200, delay: 400, fadeOutSpeed: 200, position: 'top right', relative: true, offset: [10, 10], });<\/script> et perdure aujourd\u2019hui aux yeux de la plupart d\u2019entre nous. Il nous est encore tr\u00e8s difficile de prendre s\u00e9rieusement en consid\u00e9ration un savoir fond\u00e9 sur les affects et le sentir. Pourtant, comme le soulignent les partisans de l\u2019<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cologie_profonde\">\u00e9cologie profonde<\/a> ou de l\u2019<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-cites-2018-4-page-97.htm&amp;wt.src=pdf\">\u00e9co-ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/a> et de tr\u00e8s nombreux sp\u00e9cialistes de la nature, cet autre type de savoir est la clef pour comprendre notre connexion \u00e0 la nature et sortir de cet aveuglement collectif. Du reste, certains observateurs ont soulign\u00e9 derni\u00e8rement que, malheureusement et tragiquement, ce n\u2019est que lorsque les gens sont atteints dans leur chair, leur corps et leur existence, qu\u2019ils r\u00e9agissent enfin et sortent du d\u00e9ni. Ce constat peut para\u00eetre un truisme pour tout un chacun, mais, au-del\u00e0 de cette \u00e9vidence, il n\u2019en ram\u00e8ne pas moins la prise de conscience de l\u2019horreur climatique actuelle, non par l\u2019exp\u00e9rience de la pens\u00e9e rationalisante, mais par celle du corps qui souffre. Si nous voulons habiter autrement la Terre et adopter un nouvel ordre international \u00e9cologique fond\u00e9 sur la vie et le corps avant m\u00eame, l\u2019esprit, la libert\u00e9 ou la souverainet\u00e9, il faut apprendre \u00e0 s\u2019ouvrir \u00e0 cette autre part de notre intelligence du corps, des sens et des affects qui permet la rencontre originaire, primordiale avec les autres vivants, humains et non humains. La n\u00e9cessit\u00e9 de vivre des exp\u00e9riences d\u2019une autre fa\u00e7on, sans pour autant renoncer \u00e0 la raison a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie par la ph\u00e9nom\u00e9nologie.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span role=\"button\" tabindex=\"0\" class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_15170_1();\">Notes<\/span><span role=\"button\" tabindex=\"0\" class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_15170_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_15170_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_15170_1\" style=\"\"><table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"><caption class=\"accessibility\">Notes<\/caption> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>1<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\">\u201c<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2022\/12\/16\/au-canada-le-combat-pour-proteger-une-riviere-la-magpie-devient-une-entite-qui-a-le-droit-de-vivre_6154637_3210.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Au Canada, le combat pour prot\u00e9ger une rivi\u00e8re : \u00ab La Magpie devient une entit\u00e9 qui a le droit de vivre \u00bb\u201d<\/a>, t\u00e9moignage de Rita Mestokoso, Le Monde. \u00bb<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_2');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_2\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>2<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\"><a href=\"https:\/\/www.puf.com\/les-droits-de-la-nature\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les droits de la Nature<\/a>, collecit \u00ab\u00a0Notre affaire \u00e0 tous\u00a0\u00bb, PUF, 2022<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_3');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_3\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>3<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\">Consolid\u00e9 par la loi du 29 septembre 2023,\u00a0 <a href=\"https:\/\/www.ecologie.gouv.fr\/loi-reconquete-biodiversite-nature-et-des-paysages\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Loi pour la Reconqu\u00eate de la biodiversit\u00e9, de la nature et des paysages.<\/a><\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_4');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_4\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>4<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\">Le r\u00eave de la Terre, Thomas Berry, Salvator 2021<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_5');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_5\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>5<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\"><a href=\"https:\/\/editions-salvator.com\/nature-ecologie-climat-energie-terre-agroalimentaire\/2864-le-reve-de-la-terre-publie-en-1988-cet-ouvrage-historique-sest-impose-comme-une-reference-pour-la-pensee-ecologiste-historien-de.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le r\u00eave de la Terre<\/a>, Thomas Berry, Salvator 2021<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_6');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_6\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>6<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\">\u00ab\u00a0L\u2019univers est une communion de sujets et non une collection d\u2019objets\u00a0\u00bb, souligne Thomas Berry qui a th\u00e9oris\u00e9 la jurisprudence de la Terre, voir <a href=\"https:\/\/droitsdelanature.com\/la-jurisprudence-de-la-terre\">Droits de la nature<\/a> <\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_7');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_7\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>7<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\"><a href=\"https:\/\/www.actes-sud.fr\/catalogue\/sciences-humaines-et-sociales-sciences\/manieres-detre-vivant\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre vivant, Enqu\u00eates sur la vie \u00e0 travers nous<\/a>, Baptiste Morizot, Actes SUd, 2020<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <th scope=\"row\" class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_15170_1('footnote_plugin_tooltip_15170_1_8');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_15170_1_8\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8593;<\/span>8<\/a><\/th> <td class=\"footnote_plugin_text\"><a href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/les-lumieres-a-l-age-du-vivant-corine-pelluchon\/9782021425017\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les Lumi\u00e8res \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge du vivant<\/a>, Corine Pelluchon, Seuil, 2021<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_15170_1() { jQuery('#footnote_references_container_15170_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_15170_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_15170_1() { jQuery('#footnote_references_container_15170_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_15170_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_15170_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_15170_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_15170_1(); } else { 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