{"id":15141,"date":"2024-09-20T17:47:55","date_gmt":"2024-09-20T15:47:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/?p=15141"},"modified":"2024-10-23T11:53:45","modified_gmt":"2024-10-23T09:53:45","slug":"repenser-la-modernite-au-pluriel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/repenser-la-modernite-au-pluriel\/","title":{"rendered":"Repenser la modernit\u00e9 au pluriel"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft wp-image-15165\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI.png\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"433\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI.png 312w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI-194x300.png 194w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI-95x146.png 95w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI-32x50.png 32w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-53-50-Repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-Romain-Bertrand-Sciences-Po-CERI-49x75.png 49w\" sizes=\"(max-width: 280px) 100vw, 280px\" \/>C&rsquo;est l&rsquo;histoire vraie d&rsquo;une exp\u00e9dition normande vers l\u2019\u00eele Sumatra au XVI\u1d49 si\u00e8cle. Celle de son quotidien, de ses co\u00fbts, de ses rencontres et de ses d\u00e9sastres. L\u2019histoire des hommes qui l\u2019ont faite, de leurs comp\u00e9tences, de leurs fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre au monde. L\u2019histoire de son motif premier :\u00a0 la recherche de profit.<br \/>\nMais c\u2019est aussi l\u2019histoire de sa l\u00e9gende, lorsqu&rsquo;au XIXe si\u00e8cle, l\u2019exp\u00e9dition des fr\u00e8res Parmentier devient &#8211; comme tant d\u2019autres \u201cgrandes d\u00e9couvertes\u201d \u2014 une \u00e9pop\u00e9e h\u00e9ro\u00efque conduite par des humanistes curieux de nouvelles soci\u00e9t\u00e9s.<br \/>\nPourquoi le XIXe si\u00e8cle a-t-il fa\u00e7onn\u00e9 cette l\u00e9gende ? Qu\u2019en avons-nous h\u00e9rit\u00e9 ? Quelles le\u00e7ons en tirer ? C\u2019est ce que questionne <a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/ceri\/fr\/cerispire-user\/7156\/1276.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Romain Bertrand<\/a>, historien de l\u2019Asie du Sud-Est au CERI, dans son ouvrage <a href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/les-grandes-deconvenues-romain-bertrand\/9782021545319\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><i>Les Grandes D\u00e9convenues, la Renaissance, Sumatra et les Fr\u00e8res Parmentier<\/i><\/a> (Seuil, 2024). Entretien.<\/p>\n<h4><b>Pourquoi avoir \u00e9tudi\u00e9 l\u2019exp\u00e9dition des fr\u00e8res Parmentier ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : Depuis plus de vingt ans, j\u2019\u00e9tudie les situations de contact, de premi\u00e8res rencontres entre les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes et les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019Asie du Sud-Est. Je m\u2019attache \u00e0 porter un regard pluriel : les l\u00e9gendes, les r\u00e9alit\u00e9s, l\u2019historiographie, ce que cela nous dit de nos propres soci\u00e9t\u00e9s.<br \/>\nJusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, je m&rsquo;\u00e9tais abstenu de travailler sur la France, j&rsquo;estimais qu\u2019il \u00e9tait plus facile, lorsque l&rsquo;on touche \u00e0 l&rsquo;histoire coloniale, de ne pas travailler sur le pays dont l&rsquo;on est issu. De plus, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, le champ de l&rsquo;histoire coloniale en France \u00e9tait politiquement surinvesti. J&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 travailler sur l&rsquo;Indon\u00e9sie \u00e0 partir de sources n\u00e9erlandaises et ib\u00e9riques. Mais, en 2020, alors que la pand\u00e9mie emp\u00eachait de voyager et que je ne pouvais acc\u00e9der aux archives pour l\u2019ouvrage sur lequel je travaillais, un \u00e9diteur m\u2019a propos\u00e9 de r\u00e9\u00e9diter le r\u00e9cit de voyage de deux capitaines fran\u00e7ais, les fr\u00e8res Jean et Raoul Parmentier, \u00e0 Sumatra. Le manuscrit, r\u00e9dig\u00e9 par Pierre Crignon au XVI si\u00e8cle, n&rsquo;avait pas fait l&rsquo;objet d&rsquo;une \u00e9dition critique depuis le XIXe si\u00e8cle.<br \/>\nJe me suis pench\u00e9 sur le sujet et les archives que j\u2019ai trouv\u00e9es \u00e0 Rouen, \u00e0 Dieppe et au Havre m\u2019ont convaincu qu\u2019il y avait mati\u00e8re \u00e0 rouvrir le dossier : le p\u00e9riple des fr\u00e8res Parmentier jusqu&rsquo;\u00e0 Sumatra en 1529 a jou\u00e9 un r\u00f4le extr\u00eamement important au XIXe si\u00e8cle, dans une histoire qui nous concerne tous.<\/p>\n<h4><b>On parle donc d\u2019une histoire du XVIe si\u00e8cle r\u00e9\u00e9crite au XIXe si\u00e8cle ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : \u00a0Oui, au XIXe, les pays europ\u00e9ens se font concurrence pour savoir qui a pris la plus grande part aux premi\u00e8res Grandes d\u00e9couvertes. Or, pour quantit\u00e9 de raisons, la France n&rsquo;avait pas investi autant que le Portugal et l&rsquo;Espagne dans les exp\u00e9ditions maritimes au XVIe si\u00e8cle. Ainsi, quand elle red\u00e9veloppe ses ambitions imp\u00e9riales dans l&rsquo;oc\u00e9an Indien et en Asie du Sud-Est, au XIXe si\u00e8cle, l&rsquo;histoire des fr\u00e8res Parmentier lui sert \u00e0 montrer qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, au commencement des pr\u00e9sences europ\u00e9ennes en Asie. Et donc qu\u2019elle a, de droit, un r\u00f4le \u00e0 jouer dans cette partie du monde. L\u2019exp\u00e9dition des fr\u00e8res Parmentier, aujourd\u2019hui un peu oubli\u00e9e, sauf en Normandie, a \u00e9t\u00e9 une l\u00e9gende extr\u00eamement puissante, au m\u00eame titre que toute l\u2019histoire des Grandes d\u00e9couvertes\u2026<\/p>\n<div id=\"attachment_15148\" style=\"width: 260px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jehan_Ango#\/media\/Fichier:Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v.jpeg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-15148\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-15148\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v.jpeg\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"459\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v.jpeg 418w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v-163x300.jpeg 163w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v-80x146.jpeg 80w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v-27x50.jpeg 27w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/418px-Heures_Ango_-_BNF_NAL_392_f6v-41x75.jpeg 41w\" sizes=\"(max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-15148\" class=\"wp-caption-text\">Jehan Ango, sa femme et sa fille, miniature du Ma\u00eetre des Heures Ango tir\u00e9e de son livre d&rsquo;heures, vers 1514-1515. Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/p><\/div>\n<p>L\u2019un de ses personnages cl\u00e9s est un d\u00e9nomm\u00e9 Jean Ango, son armateur. Il affr\u00e8te et avitaille les navires, le Sacre et la Pens\u00e9e, dont Jean et Raoul Parmentier vont prendre le commandement. Dans l&rsquo;historiographie du XIXe si\u00e8cle, et jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, on le pr\u00e9sente comme un humaniste, un esprit \u00e9clair\u00e9, un amateur de belles choses et de belles id\u00e9es. Issu du petit peuple, il se serait forg\u00e9 une destin\u00e9e \u00e0 la seule force de sa volont\u00e9. Il aurait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ami intime du roi Fran\u00e7ois I\u1d49\u02b3, ainsi qu\u2019un passeur de savoirs conversant avec les grands savants de la Renaissance. Mais les archives montrent un personnage tout autre ! Il vient d&rsquo;une famille de grands notables rouennais, n\u2019est pas l\u2019ami du roi, mais l\u2019un de ses oblig\u00e9s, il n\u2019a de rapports que tr\u00e8s superficiels avec la culture humaniste. Il est tr\u00e8s riche, certes, mais pas seulement gr\u00e2ce au commerce l\u00e9gal, \u00e0 la p\u00eache harengui\u00e8re ou \u00e0 ses activit\u00e9s de percepteur de droits seigneuriaux : l\u2019essentiel de sa fortune lui vient de la \u00ab guerre de course \u00bb, une forme de brigandage maritime qui se distingue mal, alors, de la piraterie. Son image d&rsquo;\u00e9rudit raffin\u00e9 ou d&rsquo;esprit humaniste est aussi mise \u00e0 mal au vu de la violence qui entache l\u2019exp\u00e9dition des fr\u00e8res Parmentier.<\/p>\n<p>Jean Ango est pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00eatre exceptionnel parce que toute l\u00e9gende commence par singulariser un personnage pour en faire un h\u00e9ros. Mais ce qui nous int\u00e9resse, en histoire comme dans d\u2019autres sciences sociales, c&rsquo;est de rappeler la r\u00e9alit\u00e9 et pour cela de comprendre comment un moment, un monde, des institutions rendent possible ce genre de personnage. Chemin faisant, on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, les Jean Ango sont nombreux sur la fa\u00e7ade atlantique. \u00c0 travers l&rsquo;enqu\u00eate sur Jean Ango, on peut d\u00e9voiler le monde social et politique qui a rendu possible ce type de personnage et sa trajectoire.<\/p>\n<h4><b>Quid des fr\u00e8res Parmentier ? Qui sont-ils ?\u00a0<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : \u00a0Il faut d&rsquo;abord pr\u00e9ciser que ce voyage \u00e0 Sumatra en 1529 a \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec \u00e0 tous points de vue : humain, commercial et diplomatique. Un tiers des \u00e9quipages y a perdu la vie ; l\u2019exp\u00e9dition n\u2019a pas rapport\u00e9 suffisamment d&rsquo;or et d&rsquo;\u00e9pices pour couvrir ne serait-ce que les frais d&rsquo;avitaillement des navires ; les relations bri\u00e8vement nou\u00e9es avec les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019oc\u00e9an Indien se sont achev\u00e9es dans la d\u00e9fiance et l\u2019affrontement.<\/p>\n<p>Nous ne savons presque rien du cadet, Raoul.\u00a0 En revanche, Jean est un personnage connu, et ce, sous deux visages tr\u00e8s diff\u00e9rents. Il est d\u2019une part l\u2019homme qui m\u00e8ne l\u2019exp\u00e9dition, et dont on pr\u00e9suppose souvent qu&rsquo;il a men\u00e9 d&rsquo;autres exp\u00e9ditions vers le Br\u00e9sil ou la Guin\u00e9e. Il est capitaine, marin professionnel, f\u00e9ru d&rsquo;astronomie nautique. Mais il est aussi connu en histoire litt\u00e9raire gr\u00e2ce aux nombreux po\u00e8mes consacr\u00e9s \u00e0 exalter les vertus et la gloire de la Vierge Marie qu\u2019il a \u00e9crits pour les prononcer lors de concours organis\u00e9s par des confr\u00e9ries de la\u00efcs \u00e0 vocation religieuse.<\/p>\n<div id=\"attachment_15150\" style=\"width: 290px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-15150\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-15150\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier.png\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"344\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier.png 512w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier-244x300.png 244w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier-119x146.png 119w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier-41x50.png 41w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/512px-Miniature_accompagnant_un_poeme_de_Jean_Parmentier-61x75.png 61w\" sizes=\"(max-width: 280px) 100vw, 280px\" \/><p id=\"caption-attachment-15150\" class=\"wp-caption-text\"><br \/>Po\u00e8me de Jean Parmentier illustr\u00e9 : \u00ab\u00a0Au parfaict port de salut et de joie\u00a0\u00bb (1501-1600), Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/p><\/div>\n<p>Jean Parmentier s\u2019y \u00e9tait distingu\u00e9 par sa langue et par l\u2019emploi de l&rsquo;imaginaire et du lexique de son m\u00e9tier de navigateur. Sous sa plume, le pilote guidant son navire sur une mer temp\u00e9tueuse devient l&rsquo;incarnation du bon croyant guid\u00e9 par sa foi en Dieu et en la mansu\u00e9tude de la Vierge Marie vers le havre du Salut.<\/p>\n<p>Pour toutes ces raisons et bien d\u2019autres encore, c\u2019est un personnage extraordinairement int\u00e9ressant et attachant.<\/p>\n<h4><b>Comment avez-vous abord\u00e9 l\u2019histoire de cette exp\u00e9dition ?\u00a0<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : \u00a0Pour approcher la r\u00e9alit\u00e9, je me pose souvent des questions simples, de sc\u00e9nariste : comment ferais-je si je devais transformer en film le r\u00e9cit \u00e9tabli par Pierre Crignon ? Comme beaucoup de r\u00e9cits de voyage europ\u00e9ens de cette \u00e9poque, celui de Crignon offre exclusivement la vision des Europ\u00e9ens. Il nous parle de l&rsquo;oc\u00e9an Indien et du monde malais vus depuis le pont du bateau, de l&rsquo;\u00eele de Sumatra vue depuis le quartier du port. Cette vision est tr\u00e8s partielle, alors que dans un film, j\u2019aurais besoin de dresser des paysages autour des acteurs, de voir plus loin que le bastingage de la nef ou les palissades de la cit\u00e9 portuaire.<\/p>\n<p>Ce dont nous parlent les r\u00e9cits dont on dispose, c\u2019est essentiellement de ce qu\u2019\u00e9tait \u00eatre Normand, \u00ab Fran\u00e7ais \u00bb, ou chr\u00e9tien \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, tr\u00e8s peu des soci\u00e9t\u00e9s asiatiques. Personne ne s\u2019est vraiment demand\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait Sumatra \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Et d\u00e8s qu&rsquo;on se pose la question et qu\u2019on entreprend d\u2019y r\u00e9pondre en s\u2019aidant des \u00e9tudes et des mat\u00e9riaux \u00e0 disposition, on se rend compte que l\u2019\u00eele ne se r\u00e9duit pas \u00e0 ce que les Normands en ont vu et pens\u00e9.\u00a0 C\u2019est une soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s protocolaire et ritualiste, compos\u00e9e de cit\u00e9s-\u00c9tats \u00e9pousant le mod\u00e8le des sultanats malais. Elle est aussi tr\u00e8s fluide et cosmopolite, \u00e9tant le produit d\u2019influences ext\u00e9rieures anciennes. De longue date, elle accueille des marchands chinois, indiens et arabes et est, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, en voie d\u2019islamisation. Elle est ouverte sur l\u2019oc\u00e9an Indien et faite de cultures politiques, litt\u00e9raires, religieuses extr\u00eamement sophistiqu\u00e9es.<br \/>\nPour comprendre les fr\u00e8res Parmentier, je me suis interrog\u00e9 sur ce qu\u2019est devenir, puis \u00eatre, navigateur \u00e0 Dieppe \u00e0 cette \u00e9poque. C\u2019est ce genre d\u2019enqu\u00eate qui permet de comprendre comment se fa\u00e7onnent les comp\u00e9tences, les dispositions, les rapports sensibles au monde. Puis, je me suis pos\u00e9 des questions concr\u00e8tes sur l\u2019exp\u00e9dition: comment les Normands ont-ils fait pour nouer un \u00e9change avec les insulaires de Sumatra ? Qui est leur interpr\u00e8te et quelles langues parle-t-il ? Comment les Dieppois se procurent-ils \u00e0 manger ? Comment p\u00e8sent-ils les produits qu\u2019ils ach\u00e8tent ? Les Europ\u00e9ens ont toujours l\u2019impression d\u2019\u00eatre roul\u00e9s dans la farine lorsqu&rsquo;ils font des \u00e9changes, des achats ou du troc. Mais c\u2019est tout simplement qu\u2019ils ne connaissent pas les monnaies locales et les taux de change et de conversion en vigueur. \u00c0 leur arriv\u00e9e, l\u2019univers commercial de l\u2019oc\u00e9an Indien, avec son lot de normes et de rituels, leur est parfaitement inconnu : ils multiplient les gaffes, les impairs. C\u2019est en se posant de toutes petites questions que l\u2019on commence \u00e0 tisser un r\u00e9cit.<\/p>\n<h4><b>Votre ouvrage s&rsquo;inscrit aussi dans la construction d&rsquo;un autre r\u00e9cit, celui de la modernit\u00e9 et des Grandes d\u00e9couvertes\u2026<\/b><\/h4>\n<div id=\"attachment_15157\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption alignright\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-15157\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-15157\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google-260x146.jpg 260w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google-50x28.jpg 50w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google-133x75.jpg 133w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-15-24-chantier-naval-XVI-siecle-Recherche-Google.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><p id=\"caption-attachment-15157\" class=\"wp-caption-text\">D\u00e9tail &#8211; Chantier de construction navale, Pascal de La Rose, 1708, Mus\u00e9e de la Marine de Toulon<\/p><\/div>\n<p>Romain Bertrand : Si les Grandes d\u00e9couvertes traitent de faits survenus aux XVe et XVIe si\u00e8cles, elles sont la grande affaire du XIXe si\u00e8cle. La notion m\u00eame de Grandes d\u00e9couvertes n&rsquo;appara\u00eet pas avant les ann\u00e9es 1810, on la voit surgir dans l&rsquo;\u0153uvre du naturaliste Alexandre de Humboldt (1769-1859). C\u2019est un pur construit, comme la plupart des chrononymes dont nous usons aujourd\u2019hui &#8211; Renaissance, Temps modernes, etc. -, lesquels datent pour la plupart du XIXe si\u00e8cle. On a alors concoct\u00e9 un grand r\u00e9cit en s\u00e9lectionnant les explorations ou les conqu\u00eates qui ont \u00e9t\u00e9 des r\u00e9ussites. Mais lorsqu&rsquo;on se plonge dans les sources, on constate que pour une exp\u00e9dition r\u00e9ussie, il en existe des dizaines, des centaines qui ont \u00e9chou\u00e9. Pour un bateau qui arrive \u00e0 Sumatra, dix font naufrage ou se perdent en chemin.<br \/>\nOn nous raconte une <i>success<\/i> <i>story<\/i>, mais la r\u00e9alit\u00e9, ne serait-ce que statistique, est que les Grandes d\u00e9couvertes sont des \u00ab grandes d\u00e9convenues \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire des centaines, peut-\u00eatre des milliers d&rsquo;\u00e9checs militaires, de d\u00e9sastres commerciaux, de m\u00e9saventures humaines. Par ailleurs, les \u00e9tudier de pr\u00e8s permet de comprendre qu&rsquo;une exp\u00e9dition n&rsquo;est pas une entreprise individuelle, g\u00e9niale et visionnaire, mais qu\u2019elle mobilise des moyens cons\u00e9quents, de grandes quantit\u00e9s d\u2019hommes, de savoirs et de savoir-faire, de ressources mat\u00e9rielles. Il faut savoir fabriquer un certain type de bateau, pouvoir recruter des marins et des artisans sp\u00e9cialis\u00e9s, trouver des liquidit\u00e9s et d\u00e9gager un surplus de capital ou contracter un pr\u00eat \u00ab \u00e0 la grosse aventure \u00bb pour gr\u00e9er et avitailler les nefs, r\u00e9mun\u00e9rer les \u00e9quipages, acheter un stock de marchandises de troc, etc. Il faut beaucoup de temps, des ann\u00e9es et en v\u00e9rit\u00e9 des d\u00e9cennies, pour accumuler autant de comp\u00e9tences, de capital, d\u2019exp\u00e9rience, pour rendre possibles ces exp\u00e9ditions qui s\u2019av\u00e8reront \u00eatre de grandes d\u00e9convenues.<\/p>\n<h4><b>Pourquoi le XIXe si\u00e8cle a-t-il invent\u00e9 ces success stories ?\u00a0<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : Les grandes cat\u00e9gories \u00e0 partir desquelles nous pensons notre pass\u00e9 et qui guident notre interpr\u00e9tation intuitive de l&rsquo;histoire europ\u00e9enne \u2014 les Grandes d\u00e9couvertes, la Renaissance, la Modernit\u00e9 \u2014 datent du XIXe si\u00e8cle. Cette fa\u00e7on de penser l&rsquo;histoire europ\u00e9enne comme orient\u00e9e par une fl\u00e8che du temps est aussi son invention. Et les voyages d&rsquo;exploration et de conqu\u00eate du XVe et du XVIe si\u00e8cle sont la seule mani\u00e8re de faire fonctionner cette fl\u00e8che, d&rsquo;articuler chronologiquement, \u00e0 travers la notion de Grandes d\u00e9couvertes, la Renaissance et l\u2019entr\u00e9e en \u00ab modernit\u00e9 \u00bb.<br \/>\nOn a fait des voyages de \u00ab d\u00e9couverte \u00bb le sympt\u00f4me d\u2019un moment-charni\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;Europe manifeste un besoin de curiosit\u00e9, de connaissance d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e des mondes lointains. Pour cela, il faut donner une dimension extraordinaire \u00e0 ces voyages, alors que la r\u00e9alit\u00e9 est tout autre. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9couvrir les humanit\u00e9s du bout du monde, mais de satisfaire des int\u00e9r\u00eats commerciaux et politiques. Si Jean Ango envoie deux nefs et plus d&rsquo;une centaine d&rsquo;hommes \u00e0 Sumatra, c&rsquo;est pour aller chercher du poivre noir, de la noix muscade et, surtout, de l&rsquo;or, puisqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque il existe un d\u00e9ficit de m\u00e9taux pr\u00e9cieux sur le march\u00e9 europ\u00e9en. On pense qu&rsquo;\u00e0 Sumatra se trouvent des mines qui produisent un or d&rsquo;une tr\u00e8s grande puret\u00e9. <a href=\"https:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/qui-a-fait-le-tour-de-quoi%e2%80%89\/\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-15154\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi-192x300.png\" alt=\"\" width=\"192\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi-192x300.png 192w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi-93x146.png 93w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi-32x50.png 32w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi-48x75.png 48w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-12-16-Editions-Verdier-Collection-jaune-Qui-a-fait-le-tour-de-quoi.png 382w\" sizes=\"(max-width: 192px) 100vw, 192px\" \/><\/a>Et puis, l\u2019exp\u00e9dition des fr\u00e8res Parmentier est mont\u00e9e par des repr\u00e9sentants d\u2019une bourgeoisie provinciale en pleine ascension, sociale aussi bien qu\u2019\u00e9conomique, ce qui est aussi le cas de l&rsquo;exp\u00e9dition de Magellan, entre 1519 et 1522, comme je l\u2019avais rappel\u00e9 dans un autre petit livre (<i>Qui a fait le tour de quoi ? L\u2019affaire Magellan<\/i>, Verdier, 2019).<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, la l\u00e9gende a transform\u00e9 ces op\u00e9rations politico-commerciales en t\u00e9moignages d&rsquo;une esp\u00e8ce de pr\u00e9disposition exclusivement europ\u00e9enne \u00e0 un int\u00e9r\u00eat humaniste pour les mondes lointains, en occultant d\u2019autres exemples \u2013 japonais, chinois ou ottoman \u2013 d\u2019une semblable curiosit\u00e9.<\/p>\n<h4><b>En quoi cela remet-il en cause la notion de modernit\u00e9 ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : \u00a0Parce que l\u2019on se rend compte que ce qui fait que de simples marins europ\u00e9ens sont capables de comprendre des habitants de ces \u00eeles lointaines, c&rsquo;est un rapport sensible au monde qu\u2019ils partagent avec eux, ce qui d\u00e9joue la notion officielle de modernit\u00e9 invent\u00e9e par le XIXe si\u00e8cle. On pense la modernit\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des \u00e9crits des savants, des lettr\u00e9s, on la voit comme l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une pens\u00e9e rationaliste qui s&rsquo;arrache \u00e0 des modes d&rsquo;entendement plus primitifs ou intuitifs. Il y aurait un moment de c\u00e9sure entre un avant, fait de mythes et de magies, et un apr\u00e8s plac\u00e9 sous le signe de la Raison, et cette bascule est toujours plus ou moins assign\u00e9e ou imput\u00e9e au XVIe si\u00e8cle.<br \/>\nMais lorsqu\u2019on va y voir de pr\u00e8s, on se rend compte que ces voyages n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec l&rsquo;esprit rationaliste du XVIIe si\u00e8cle tel qu&rsquo;on le d\u00e9finit souvent de fa\u00e7on paresseuse. D\u00e8s lors, doit-on maintenir inchang\u00e9e cette notion totalisante de modernit\u00e9 ? Quand on lit la po\u00e9sie de Jean Parmentier et qu\u2019on entrevoit les savoirs sensibles des gens de mer, quand on prend en compte la mani\u00e8re dont ils raisonnent tout autant par causalit\u00e9s que par analogies, on ne s\u2019y reconna\u00eet pas compl\u00e8tement.<br \/>\nLa po\u00e9sie de Jean Parmentier, totalement d\u00e9routante, n\u2019entre dans aucune des cases que nous avons \u00e0 notre disposition pour la domestiquer : est-elle m\u00e9di\u00e9vale ? moderne ? contemporaine ? anachronique ? Offrir aux lecteurs la possibilit\u00e9 de l&rsquo;entendre permet de se rendre compte qu\u2019elle n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le XVIe si\u00e8cle qu\u2019on nous a enseign\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Il y a Ronsard et Du Bellay, certes, mais avant eux il y a tout ce que l\u2019\u00e9cole ne nous a pas appris : les Grands rh\u00e9toriqueurs, les compositions foutraques de Jean Molinet, les formidables <i>\u00c9p\u00eetres de l\u2019amant vert<\/i> de Lemaire de Belges, les cabrioles langagi\u00e8res de Cl\u00e9ment Marot, les sotties de Pierre Gringore \u2013 quelque chose comme l\u2019OULIPO en 1500 !<br \/>\nD\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, la modernit\u00e9, tout du moins dans sa d\u00e9finition conventionnelle, est une id\u00e9e vieillotte et qui nous co\u00fbte tr\u00e8s cher.\u00a0 Sa notion telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e et repr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par des gens qui trouvaient absolument magnifiques la fum\u00e9e des trains arrivant en gare, le m\u00e9tal qui envahissait les villes, etc. est totalement d\u00e9pass\u00e9e. Alors que nous sommes en situation de cataclysme environnemental, alors que nous touchons au point limite avant l&rsquo;extinction de l&rsquo;esp\u00e8ce, l\u2019\u00e9loge immod\u00e9r\u00e9 de la course \u00e0 la ma\u00eetrise et \u00e0 la pr\u00e9dation techniques du monde n\u2019est plus de mise. On ne peut plus embrasser cette notion avec le m\u00eame enthousiasme qu\u2019il y a ne serait-ce que trente ans. M\u00eame chose pour les Grandes d\u00e9couvertes. Celles que le XIXe si\u00e8cle nous a l\u00e9gu\u00e9es sont des histoires dont les h\u00e9ros sont invariablement des hommes blancs et chr\u00e9tiens, partis \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;un monde d&rsquo;entr\u00e9e de jeu jug\u00e9 barbare ou primitif, affront\u00e9s \u00e0 une humanit\u00e9 inachev\u00e9e.<\/p>\n<h4><b>Ces l\u00e9gendes nous masqueraient les enjeux fondamentaux auxquels nous faisons face aujourd\u2019hui&#8230;<\/b><\/h4>\n<p>Oui. Qui peut encore croire \u00e0 ce conte dans une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre, c&rsquo;est-\u00e0-dire profond\u00e9ment, irr\u00e9m\u00e9diablement m\u00e9tiss\u00e9e\u202f? Ne faut-il pas plut\u00f4t avoir une histoire qui laisse de la place \u00e0 d&rsquo;autres personnages dans une soci\u00e9t\u00e9 qui a besoin d\u2019inclure dans son r\u00e9cit national des jeunes issus d&rsquo;horizons postcoloniaux tr\u00e8s diff\u00e9rents\u202f? On ne peut plus, dans une classe de coll\u00e8ge, raconter l&rsquo;histoire du voyage de Magellan comme on le faisait il y a trente ans :\u00a0 beaucoup des \u00e9l\u00e8ves ne se reconna\u00eetront pas dans ce h\u00e9ros. Mais lorsqu&rsquo;on leur dit qu&rsquo;il y avait aussi \u00e0 bord des nefs de Magellan un esclave africain, Juan Negro, des morisques (musulmans espagnols convertis de force au catholicisme au XVIe si\u00e8cle), un jeune m\u00e9tis hispano-indien, etc., cela oblige \u00e0 penser des si\u00e8cles d&rsquo;histoire musulmane de l&rsquo;Espagne et de l&rsquo;Europe, toute l\u2019histoire fascinante et tragique des premiers contacts avec l\u2019Afrique atlantique, des mobilit\u00e9s surprenantes \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne, etc. L&rsquo;Afrique, l\u2019islam font partie de l&rsquo;histoire, de <i>notre <\/i>histoire. Lorsqu&rsquo;on ouvre plus grand les portes du r\u00e9cit, en ne s\u2019int\u00e9ressant pas seulement au personnage central, mais aussi aux plus petits personnages qui \u00e9voluent \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, on peut proposer une narration en phase avec nos questionnements contemporains. Et cette narration n\u2019est pas une abrasion, une op\u00e9ration perverse de je ne sais quelle <i>cancel culture<\/i>. Non seulement elle n\u2019efface rien, mais elle <i>ajoute<\/i> \u00e0 ce que nous connaissons. C\u2019est une histoire augment\u00e9e : il y a <i>plus<\/i> de donn\u00e9es, <i>plus<\/i> de personnages, <i>plus<\/i> de sc\u00e8nes d\u2019action, <i>plus<\/i> de temporalit\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"attachment_15159\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-15159\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-15159\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image-300x208.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"208\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image-300x208.jpg 300w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image-210x146.jpg 210w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image-50x35.jpg 50w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image-108x75.jpg 108w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-29-34-Actuel-Moyen-Age-Image.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p id=\"caption-attachment-15159\" class=\"wp-caption-text\">P\u00eacheurs au lamparo de l&rsquo;Empire byzantin, du Codex Skylitz\u00e8s Matritensis, 13th century, Biblioth\u00e8que nationale de Madrid<\/p><\/div>\n<p>Tout cela va bien au-del\u00e0 du rapport \u00e0 l&rsquo;histoire coloniale, il s\u2019agit du rapport \u00e0 notre propre histoire, de notre croyance aveugle dans le caract\u00e8re infini des ressources naturelles, dans le progr\u00e8s scientifique, dans la r\u00e9solution purement technologique de tous les probl\u00e8mes. Jean Ango gagne beaucoup d&rsquo;argent avec la p\u00eache au hareng, laquelle, nous a-t-on longtemps dit, \u00e9tait la manne de l&rsquo;Europe du Nord, une richesse qui a permis que de puissantes, belles et complexes cit\u00e9s \u00e9mergent de la mer Baltique jusqu&rsquo;aux c\u00f4tes atlantiques fran\u00e7aises. Or, on sait aujourd&rsquo;hui qu\u2019il s\u2019agissait de surp\u00eache d\u00e8s le XVIe si\u00e8cle, que l&rsquo;on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 dans la course \u00e0 la d\u00e9population des mers. Nous ne pouvons plus consid\u00e9rer cette \u00e9poque seulement comme l\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019exercice de notre puissance sur le monde. Il nous faut aussi apprendre \u00e0 le regarder comme le moment o\u00f9 le drame a d\u00e9but\u00e9.<\/p>\n<h4><b>Le XVIe si\u00e8cle,\u00a0 l\u2019expansion du monde et la qu\u00eate des ressources, les premiers moments du capitalisme, seraient les premiers pas vers notre syst\u00e8me, ravageur de nature ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : Il a fallu beaucoup de choses pour rendre possible le d\u00e9cha\u00eenement pr\u00e9dateur de l&rsquo;expansion europ\u00e9enne au XVIe si\u00e8cle. Il a fallu des si\u00e8cles de pens\u00e9e et d\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9es pour pr\u00e9parer l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne de la pens\u00e9e dite \u00ab capitaliste \u00bb, pour rendre possible le surgissement d\u2019un rapport instrumental de l&rsquo;homme \u00e0 un monde qui ne serait que ressources quantifiables, monnayables, extractibles. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, les racines du probl\u00e8me ne se trouvent pas au XVIe si\u00e8cle, qui n\u2019est que le moment o\u00f9 tout ce qui se pr\u00e9parait \u00e0 bas bruit depuis des si\u00e8cles trouve \u00e0 s&rsquo;exprimer de fa\u00e7on extr\u00eamement bruyante et d\u00e9vastatrice. Car c\u2019est quand m\u00eame le si\u00e8cle de la conqu\u00eate d\u00e9vastatrice des Am\u00e9riques, de la naissance des circuits de la traite esclavagiste atlantique, des premi\u00e8res implantations sanguinaires des Europ\u00e9ens sur les c\u00f4tes africaines, br\u00e9siliennes, indiennes, etc.<br \/>\nSi le XVIe si\u00e8cle est assur\u00e9ment coupable, il n\u2019est pas totalement responsable. Les si\u00e8cles qui le pr\u00e9c\u00e8dent ont leur part dans le drame. Et il y a d\u00e9j\u00e0, au XVIe si\u00e8cle, des opposants \u00e0 cette d\u00e9vastation. Tout le monde conna\u00eet Bartolom\u00e9 de las Casas, le grand d\u00e9fenseur des Indiens. Il n&rsquo;\u00e9tait pas seul, d\u2019autres personnes, \u00e0 l\u2019\u00e9poque m\u00eame de la conqu\u00eate, ont exprim\u00e9 des doutes, des critiques, des condamnations.<\/p>\n<div id=\"attachment_15161\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-15161\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-15161\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons-300x242.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"242\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons-300x242.jpg 300w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons-181x146.jpg 181w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons-50x40.jpg 50w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons-93x75.jpg 93w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Screenshot-2024-09-20-at-17-40-42-Human-rights-Christianity-and-conquest-the-Valladolid-debates-\u2013-Mathew-Lyons.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p id=\"caption-attachment-15161\" class=\"wp-caption-text\">Bartolom\u00e9 de Las Casas (1484-1566). Domaine public<\/p><\/div>\n<p>L\u2019Europe du XVIe si\u00e8cle n&rsquo;est probablement pas plus violente que les soci\u00e9t\u00e9s des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, mais elle a certainement davantage mauvaise conscience. Il n&rsquo;est pas vrai que nous ne savions pas. Le fait que les Indiens n&rsquo;aient pas d&rsquo;\u00e2me n\u2019\u00e9tait pas une opinion partag\u00e9e par tous. Ce n&rsquo;est pas vrai, et c&rsquo;est d&rsquo;autant plus terrible. Beaucoup de religieux, comme Martin de Rada aux Philippines, se sont lev\u00e9s et ont litt\u00e9ralement hurl\u00e9 \u00e0 la face du roi d\u2019Espagne et des conquistadors : \u00ab Ce que nous faisons n&rsquo;est pas admissible, nous marchons sur le chemin de la damnation \u00bb. La conqu\u00eate a secr\u00e9t\u00e9, au moment m\u00eame o\u00f9 elle s&rsquo;exer\u00e7ait sur le mode de l&rsquo;extr\u00eame violence, sa propre critique. C\u2019est ce que j\u2019essaie de montrer, \u00e0 partir du cas philippin, dans<a href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/le-long-remords-de-la-conquete-romain-bertrand\/9782021174663\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> <i>Le Long remords de la Conqu\u00eate<\/i><\/a> (2015).<\/p>\n<h4><b>Cela ne m\u00e8ne-t-il pas \u00e0 juger le pass\u00e9 avec les crit\u00e8res du pr\u00e9sent ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : Le probl\u00e8me, c&rsquo;est que l\u2019on ne sait pas tr\u00e8s bien quels sont les crit\u00e8res de jugement dominants d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, non plus que ceux du pass\u00e9. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est qu&rsquo;il n&rsquo;y a jamais de consensus moral parfait&#8230; C&rsquo;est ce que je vous disais pour le XVIe si\u00e8cle. Quels sont les crit\u00e8res moraux d\u2019alors ? Certains jugeaient parfaitement l\u00e9gitime la violence inflig\u00e9e aux Indiens, mais d\u2019autres la consid\u00e9raient comme totalement ill\u00e9gitime. De nos jours aussi, les valeurs ne sont pas totalement partag\u00e9es, comme le prouve la question de l\u2019accueil des migrants. La France ne peut pas se d\u00e9finir de fa\u00e7on unanime par un esprit de progressisme et d&rsquo;ouverture. Une soci\u00e9t\u00e9 ou une \u00e9poque parlent toujours aussi contre elles-m\u00eames. De ce point de vue, la question de l&rsquo;anachronisme du jugement est absurde.<br \/>\nIl faut prendre acte de la polyphonie morale d&rsquo;un monde et d&rsquo;une \u00e9poque. Enregistrer toutes les voix, ne pas s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 celles qui portent le plus, les plus intimidantes, mais \u00e9couter aussi les voix plus faibles, qui disent, qui murmurent autre chose. Au XVIe si\u00e8cle, certains hurlent en faveur de la conqu\u00eate du monde, de la destruction des Indiens, de la r\u00e9duction en servitude et en esclavage des Africains. Ce sont ces voix, celles des conquistadors, des princes, des grands financiers de l\u2019expansion, que l\u2019on entend. Elles portent loin parce qu\u2019elles dominent les documentations \u00e9crites. Mais il existe \u00e9galement de petites voix qui s\u2019opposent, qui disent : \u00ab Non, nous ne pouvons pas faire cela. Cela, ce n&rsquo;est pas nous. \u00bb Le r\u00f4le de l&rsquo;historien est d\u2019\u00eatre \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute de toutes les voix.<\/p>\n<h4><b>Pour conclure, quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd\u2019hui ?<\/b><\/h4>\n<p>Romain Bertrand : Je reprends le projet que j&rsquo;ai d\u00fb suspendre au moment de la pand\u00e9mie. L\u2019histoire se d\u00e9roule sur la c\u00f4te nord-est de Born\u00e9o, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Ce sera aussi une petite histoire, celle d&rsquo;un officier colonial britannique qui va devoir, seul, au beau milieu d&rsquo;une jungle et d&rsquo;un monde particuli\u00e8rement hostiles et complexes, b\u00e2tir \u00e0 partir de rien quelque chose comme une souverainet\u00e9 coloniale. Une histoire \u00e0 la Conrad, mais une histoire vraie.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Propos recueillis par Josefina Gubbins, 10 juillet 2024, et <a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/ceri\/fr\/content\/repenser-la-modernite-au-pluriel-avec-romain-bertrand.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">publi\u00e9s sur le site du CERI<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est l&rsquo;histoire vraie d&rsquo;une exp\u00e9dition normande vers l\u2019\u00eele Sumatra au XVI\u1d49 si\u00e8cle. 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