{"id":14891,"date":"2024-05-31T10:29:23","date_gmt":"2024-05-31T08:29:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/?p=14891"},"modified":"2024-09-17T13:44:13","modified_gmt":"2024-09-17T11:44:13","slug":"trouver-une-place-politique-au-deuil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/trouver-une-place-politique-au-deuil\/","title":{"rendered":"Trouver une place politique au deuil"},"content":{"rendered":"<p>Les dimensions sociales, donc politiques, du deuil sont rarement abord\u00e9es, alors m\u00eame que la mort est un objet de plus en plus pr\u00e9sent dans le d\u00e9bat public, via les questions de fin de vie. Comment les politiques du deuil se construisent-elles\u2009? Quels sont les enjeux et les clivages qui se cristallisent autour de cette \u00e9preuve\u2009? C\u2019est \u00e0 ces questions sensibles que <a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/cevipof\/fr\/chercheur\/camille-collin.html\">Camille Collin<\/a>, doctorante au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) consacre ses travaux. Tir\u00e9 de ces derniers, son article \u00ab\u2009<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-des-politiques-sociales-et-familiales-2024-1-page-31.htm\">De l\u2019exp\u00e9rience personnelle \u00e0 une cat\u00e9gorie de l\u2019action publique\u00a0: les endeuill\u00e9s dans les d\u00e9bats\u2009<\/a>\u00bb lui a valu de recevoir le second prix \u00ab\u2009Jeunes chercheurs\u2009\u00bb d\u00e9cern\u00e9 par la Caisse nationale des Allocations familiales (Cnaf) et permis de le publier dans la Revue des politiques sociales et familiales.<\/p>\n<h4>Vous consacrez votre th\u00e8se \u00e0 ce que vous appelez \u00ab\u2009un gouvernement des morts ordinaires\u2009\u00bb. Que recouvre cette expression\u2009?<\/h4>\n<p>En sciences sociales, beaucoup de recherches sur les morts abordent des cas dits \u00ab\u2009probl\u00e9matiques\u2009\u00bb, tr\u00e8s singuliers, et g\u00e9n\u00e9ralement violents, comme ceux des victimes de guerre ou des morts par migration. Dans ces situations, l\u2019\u00c9tat doit mettre en place des politiques publiques et des dispositifs ad hoc pour g\u00e9rer la pr\u00e9sence des corps morts.<\/p>\n<div id=\"attachment_14898\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-14898\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-14898 size-full\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385.jpg 400w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385-195x146.jpg 195w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385-50x38.jpg 50w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1385-100x75.jpg 100w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-14898\" class=\"wp-caption-text\">St\u00e8le fun\u00e9raire dans un jardin priv\u00e9. 1873. CC-BY-SA.<\/p><\/div>\n<p>Dans ma recherche, je prends le contrepied de cette approche. J\u2019\u00e9tudie des morts que l\u2019on dit \u00ab\u2009ordinaires\u2009\u00bb, ces morts qui arrivent quotidiennement, en tr\u00e8s grande majorit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, et qui sont prises en charge par des politiques p\u00e9rennes, comme la politique fun\u00e9raire ou la politique de sant\u00e9. En France, cette question repr\u00e9sente en effet une responsabilit\u00e9 historique de l\u2019\u00c9tat moderne\u00a0: nos cimeti\u00e8res sont publics et la\u00efcs depuis 1904, et ce que nous devons faire quand advient un d\u00e9c\u00e8s est pr\u00e9cis\u00e9ment encadr\u00e9 par les politiques publiques. N\u2019importe qui ne peut pas nettoyer un corps mort, le d\u00e9placer ou l\u2019inhumer par exemple. Ces responsabilit\u00e9s incombent \u00e0 des professions distinctes et encadr\u00e9es. Nous ne pouvons pas non plus faire ce que nous voulons pour nos obs\u00e8ques\u00a0: par exemple, en France, il est interdit de conserver les cendres d\u2019une personne dans un domicile priv\u00e9, comme c\u2019est le cas en Angleterre, en Su\u00e8de ou encore en Suisse. Il n\u2019est pas non plus possible d\u2019avoir recours \u00e0 l\u2019humusation, cette technique de transformation des cadavres en compost qui existe aux \u00c9tats-Unis ou en Belgique, ou la cryog\u00e9nisation. Toutes ces actions sont encadr\u00e9es par les politiques publiques.<\/p>\n<h4>Pour conduire vos recherches, vous vous \u00eates pench\u00e9e sur les d\u00e9bats parlementaires. Pourquoi ce choix\u2009?<\/h4>\n<p>En France, la mort est un sujet de d\u00e9bat historique au Parlement. D\u00e8s la fin du 19e\u00a0si\u00e8cle, la question des enterrements civils puis de la la\u00efcisation des cimeti\u00e8res ont longuement \u00e9t\u00e9 d\u00e9battues. Aujourd\u2019hui encore, le Parlement occupe une place particuli\u00e8re dans la d\u00e9finition des politiques publiques en mati\u00e8re de mort. Une proposition de loi, adopt\u00e9e en 2008, a par exemple men\u00e9 \u00e0 \u00e9tendre le principe de dignit\u00e9 aux corps morts, sous toutes leurs formes, m\u00eame les cendres. C\u2019est cette m\u00eame proposition qui a men\u00e9 \u00e0 l\u2019interdit de conserver les urnes dans le domicile priv\u00e9. \u00c9tudier les d\u00e9bats menant \u00e0 l\u2019adoption de certaines lois permet donc de mieux comprendre comment nos \u00e9lus politisent ce probl\u00e8me si singulier, en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9finir ce qu\u2019il faut faire des corps d\u00e9funts. Dans ma th\u00e8se, je m\u2019int\u00e9resse surtout aux moments o\u00f9 nos \u00e9lus sont en d\u00e9saccord\u00a0: on comprend alors que la mort ne fait pas consensus, et qu\u2019il existe des repr\u00e9sentations tr\u00e8s contradictoires de ce qui constitue une \u00ab\u2009bonne\u2009\u00bb ou une \u00ab\u2009mauvaise\u2009\u00bb mort. Il en va de m\u00eame pour ce qui est du deuil. Aborder ce sujet via les d\u00e9bats parlementaires permet de comprendre \u00e0 quel point les d\u00e9saccords sont importants \u00e0 son propos\u2009!<\/p>\n<h4>Vous constatez qu\u2019il existe presque autant de d\u00e9finitions des endeuill\u00e9s que de types de politiques publiques les concernant, et que pour commencer ce sont les parlementaires qui ne s\u2019entendent pas sur une m\u00eame d\u00e9finition\u2026Quels sont les obstacles, les divergences\u2009?<\/h4>\n<p>Tr\u00e8s souvent, on entend dire que le deuil n\u2019est pas reconnu en politique, que ce sujet, comme tout ce qui touche \u00e0 la mort, est un \u00ab\u2009tabou\u2009\u00bb. C\u2019est notamment une critique qu\u2019ont port\u00e9e certaines associations lorsque l\u2019Assembl\u00e9e Nationale a rejet\u00e9 la premi\u00e8re proposition d\u2019extension du cong\u00e9 de deuil de cinq \u00e0 douze jours en cas de d\u00e9c\u00e8s d\u2019un enfant, en 2020.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, les choses sont plus compliqu\u00e9es. En France, un ensemble assez divers de politiques publiques traitent des probl\u00e9matiques li\u00e9es au deuil, comme les fun\u00e9railles ou les successions. Le probl\u00e8me que l\u2019on rencontre, ce n\u2019est donc pas un refus de parler du deuil, mais plut\u00f4t une repr\u00e9sentation tr\u00e8s fragment\u00e9e et partielle de cette probl\u00e9matique. Il suffit de regarder comment s\u2019organise le droit au cong\u00e9 de deuil\u00a0: tout d\u2019abord, celui-ci n\u2019est possible que pour la perte d\u2019un membre de la famille (ascendants ou descendants, fratrie ou partenaires). On ne peut donc pas en b\u00e9n\u00e9ficier pour la perte d\u2019une ou d\u2019un ami proche, ou d\u2019un autre membre de la famille plus \u00e9loign\u00e9e. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, selon le domaine d\u2019action publique, les mots utilis\u00e9s et les mani\u00e8res de d\u00e9finir le deuil sont tr\u00e8s variables.<\/p>\n<p>En fait, il n\u2019y a pas de consensus sur ce que peut d\u00e9signer le deuil d\u2019un point de vue politique, et donc sur la nature des besoins que ce v\u00e9cu sp\u00e9cifique peut engendrer. \u00ab\u2009\u00catre en deuil\u2009\u00bb, ce n\u2019est ni une cat\u00e9gorie sociale ni un statut. Si la perte d\u2019un proche est une \u00e9preuve universelle, elle recouvre des r\u00e9alit\u00e9s et des v\u00e9cus bien diff\u00e9rents. C\u2019est une premi\u00e8re raison pour laquelle les parlementaires ont des difficult\u00e9s \u00e0 traduire cette r\u00e9alit\u00e9 politiquement. Par exemple, quand ils ont d\u00e9battu du cong\u00e9 de deuil, ils se sont rendu compte qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas d\u2019accord sur les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ce cong\u00e9\u00a0: fallait-il accorder l\u2019extension \u00e0 douze jours seulement aux parents d\u2019un enfant mineur, ou aussi aux parents d\u2019un enfant majeur d\u00e9c\u00e9d\u00e9\u2009? De la m\u00eame mani\u00e8re, il leur a \u00e9t\u00e9 difficile de d\u00e9terminer la dur\u00e9e id\u00e9ale de ce cong\u00e9\u00a0: combien de jours doivent \u00eatre accord\u00e9s \u00e0 des personnes qui affrontent la perte d\u2019un enfant\u2009? Et \u00e0 quoi servent ces jours\u2009? On se doute bien que m\u00eame \u00e9tendu \u00e0 douze jours, un tel cong\u00e9 ne permet pas de se remettre d\u2019une telle perte, si tant est qu\u2019une telle possibilit\u00e9 existe. La question est alors de savoir si le cong\u00e9 doit servir uniquement \u00e0 r\u00e9aliser certaines d\u00e9marches administratives, ou s\u2019il doit aussi permettre de soutenir psychologiquement les personnes en deuil qui ressentent le besoin d\u2019une pause avant le retour \u00e0 la vie active.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ces difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9finir le deuil, la lecture des d\u00e9bats parlementaires montre que les \u00e9lus sont souvent r\u00e9ticents \u00e0 accorder certaines pr\u00e9rogatives aux personnes en deuil. C\u2019est notamment le cas lorsqu\u2019il faut choisir entre les volont\u00e9s exprim\u00e9es par la personne d\u00e9funte et les souhaits exprim\u00e9s par ses proches. C\u2019est une question qui revient fr\u00e9quemment lorsqu\u2019il faut d\u00e9cider des mani\u00e8res de disposer du corps d\u2019une personne d\u00e9funte. Que faire lorsqu\u2019un d\u00e9funt avait exprim\u00e9 sa pr\u00e9f\u00e9rence pour la cr\u00e9mation, mais que sa famille penche pour l\u2019inhumation, ou alors lorsqu\u2019une personne d\u00e9funte \u00e9tait favorable au don de ses organes post-mortem, mais que certains membres de sa famille s\u2019y opposent\u2009? Dans ces cas-la, les parlementaires ont tendance \u00e0 consid\u00e9rer \u00ab\u2009qu\u2019\u00eatre en deuil\u2009\u00bb, ce n\u2019est pas un motif suffisant pour avoir autorit\u00e9 sur ces d\u00e9cisions. Parfois, les \u00e9lus vont m\u00eame consid\u00e9rer que le deuil est incapacitant. Les \u00e9motions fortes sont souvent mal vues en politique, et certains \u00e9lus utilisent cet argument pour consid\u00e9rer que le deuil n\u2019est pas un moment propice pour prendre des d\u00e9cisions importantes.<\/p>\n<h4>C\u2019est donc par le biais des questions \u00e0 traiter, des actes \u00e0 encadrer, des solutions \u00e0 apporter que l\u2019on parvient \u00e0 d\u00e9finir les endeuill\u00e9s\u2009? C\u2019est par exemple le cas pour ce qui touche au don d\u2019organes, \u00e0 l\u2019organisation des fun\u00e9railles, aux jours de cong\u00e9s suite \u00e0 la perte d\u2019un enfant\u2026<\/h4>\n<p>Ce que j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 montrer dans mon article, c\u2019est que malgr\u00e9 toutes les difficult\u00e9s que pose la cat\u00e9gorisation des endeuill\u00e9s, les politiques publiques sont forc\u00e9es de reconnaitre le deuil. Elles jouent un r\u00f4le tr\u00e8s concret dans la fa\u00e7on dont nous vivons le deuil, parce qu\u2019elles l\u2019assortissent d\u2019obligations et d\u2019interdits.<\/p>\n<div id=\"attachment_14901\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-14901\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-14901\" src=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"267\" srcset=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931.jpg 1000w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931-219x146.jpg 219w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931-50x33.jpg 50w, https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/shutterstock_2152510931-112x75.jpg 112w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-14901\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 2003 -2024 Shutterstock, shinobi<\/p><\/div>\n<p>J\u2019ai pu faire ce constat gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9thodologie adopt\u00e9e dans ma th\u00e8se. En effet, dans mon travail, je n\u2019\u00e9tudie pas directement le deuil, mais plut\u00f4t les politiques qui d\u00e9cident ce que l\u2019on peut faire, ou ne pas faire, du corps d\u00e9funt. Or, les personnes en deuil sont syst\u00e9matiquement d\u00e9sign\u00e9es par ces politiques. Cette perspective m\u2019a permis de comprendre que l\u2019on n\u2019a pas besoin de d\u00e9finir le deuil \u00ab\u2009en substance\u2009\u00bb pour le faire entrer en politique. On peut le d\u00e9finir indirectement\u00a0: par exemple, en France, les ascendants et descendants d\u2019une personne d\u00e9funte ont l\u2019obligation d\u2019organiser ses obs\u00e8ques si celle-ci n\u2019a pas anticip\u00e9 l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de leur co\u00fbt. Dans le cas du don de corps \u00e0 la science, de nombreuses familles ont eu \u00e0 prendre en charge certaines d\u00e9penses, comme le transport des corps. Les proches en deuil peuvent aussi constituer les t\u00e9moins d\u2019une volont\u00e9 exprim\u00e9e ante-mortem. Pour reprendre l\u2019exemple du don d\u2019organes, lorsque les \u00e9quipes m\u00e9dicales n\u2019ont aucune information sur les souhaits de la personne d\u00e9funte, elles ont recours au t\u00e9moignage des proches pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour s\u2019assurer de ne pas agir contre les souhaits de la personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n<p>Qu\u2019elles soient contraintes juridiquement ou non, ces responsabilit\u00e9s participent de la r\u00e9alit\u00e9 du deuil. Elles peuvent \u00eatre source d\u2019inqui\u00e9tudes ou de vuln\u00e9rabilit\u00e9s particuli\u00e8res. Par exemple, les proches en deuil sont les premiers touch\u00e9s par des atteintes au corps des morts, comme ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 lorsque l\u2019on a d\u00e9couvert le scandale du centre de Paris-Descartes, o\u00f9 les corps n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s selon le respect des r\u00e8gles d\u2019hygi\u00e8ne et de dignit\u00e9 humaine. Mais ces enjeux ne sont pas que psychologiques et moraux. Ils sont aussi mat\u00e9riels\u00a0: il faut du temps, et des ressources, quand on est en deuil. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019une des raisons principales qui a motiv\u00e9 l\u2019extension du cong\u00e9 de deuil pour le d\u00e9c\u00e8s d\u2019un enfant mineur\u00a0: malgr\u00e9 leurs oppositions, les \u00e9lus ont convenu que pour s\u2019organiser apr\u00e8s un d\u00e9c\u00e8s, qu\u2019il s\u2019agisse des obs\u00e8ques et des d\u00e9marches administratives, il fallait plus que quelques jours. Lorsque l\u2019on parle du deuil, on ne pense pas toujours d\u2019embl\u00e9e \u00e0 ces questions mat\u00e9rielles, or elles sont cruciales.<\/p>\n<h4>Le deuil rev\u00eat aussi des dimensions in\u00e9galitaires. Ainsi, nombreux sont les veuves ou veufs qui perdent leur capacit\u00e9 financi\u00e8re pour faire face \u00e0 leurs engagements, notamment pour ce qui est du logement\u2026<\/h4>\n<p>Aborder le deuil comme r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, cela nous permet de mieux comprendre comment se d\u00e9ploient les in\u00e9galit\u00e9s sociales et \u00e9conomiques apr\u00e8s un d\u00e9c\u00e8s. Or, force est de constater que beaucoup d\u2019\u00e9lus peinent \u00e0 consid\u00e9rer cette probl\u00e9matique comme un sujet social \u00e0 part enti\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire inscrit dans les rapports sociaux. Certes, le deuil touche en premier lieu nos intimit\u00e9s. Mais nous ne sommes pas toutes et tous \u00e9gaux dans le deuil. Il y a des logiques sociales derri\u00e8re ce v\u00e9cu. Toutes les cat\u00e9gories ou classes sociales n\u2019ont pas la m\u00eame esp\u00e9rance de vie, par exemple. En moyenne, en France, les femmes vivent plus longtemps que les hommes, ce qui veut dire aussi qu\u2019elles sont majoritairement concern\u00e9es par les politiques de veuvage. Or la perte d\u2019un proche peut avoir des cons\u00e9quences mat\u00e9rielles importantes : cela peut vouloir dire que l\u2019on perd un revenu cons\u00e9quent pour la famille, ou que l\u2019on doit quitter son logement, etc. Sans parler du co\u00fbt m\u00eame des obs\u00e8ques. Pour les personnes les plus pauvres, ce co\u00fbt (souvent impr\u00e9vu) peut \u00eatre une r\u00e9elle source d\u2019angoisse, voire d\u2019exclusion. L\u2019association ATD Quart Monde a fait un rapport tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9 sur la question, et a notamment propos\u00e9 que l\u2019on mette en place un \u00ab\u2009panier de biens obs\u00e8ques\u2009\u00bb destin\u00e9 aux personnes d\u00e9pourvues de ressources suffisantes pour assumer cette charge.<\/p>\n<p>C\u2019est une tension centrale dans la d\u00e9finition des politiques du deuil. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, elles doivent essayer autant que possible de penser les personnes en deuil comme une cat\u00e9gorie unifi\u00e9e. Et en m\u00eame temps, elles ne peuvent oublier de penser ces diff\u00e9rences dans le deuil, sans quoi elles risquent de d\u00e9politiser les in\u00e9galit\u00e9s qu\u2019il engendre.<\/p>\n<pre><a href=\"https:\/\/www.sciencespo.fr\/cevipof\/fr\/chercheur\/camille-collin.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Camille Collin<\/a> est doctorante au CEVIPOF en th\u00e9orie politique. Le titre de sa th\u00e8se, dirig\u00e9e par Astrid Von\u00a0Busekist, est \u00ab\u2009<i>Le gouvernement des morts ordinaires et ses \u201cmondes\u201d\u00a0: pour une th\u00e9orie politique du traitement des d\u00e9funts\u2009\u00bb. <\/i>Elle est titulaire d\u2019une licence en science politique de l\u2019Universit\u00e9 Paris\u00a08 et d\u2019un master de th\u00e9orie politique de Sciences Po.<\/pre>\n<p style=\"text-align: right;\">Propos recueillis par H\u00e9l\u00e8ne Naudet, direction de la communication de Sciences Po<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les dimensions sociales, donc politiques, du deuil sont rarement abord\u00e9es, alors m\u00eame que la mort est un objet de plus en plus pr\u00e9sent dans le<span class=\"excerpt-hellip\"> [\u2026]<\/span><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":14905,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[319,18,344],"tags":[84,93,68,83],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14891"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14891"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14891\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14907,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14891\/revisions\/14907"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/media\/14905"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.sciencespo.fr\/research\/cogito\/home\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}