Les inaudibles

Les inaudibles

Sociologie politique des précaires
  • Sciences Po

    Les inaudibles : sociologie politique des précaires, sous la direction de Nonna Mayer et Céline Braconnier, publié aux Presses de Sciences Po

    Nonna Mayer et Céline Braconnier, auteures des Inaudibles

    Nonna Mayer

    Cette enquête porte sur les effets politiques de la précarité. La précarité c’set pas seulement la pauvreté, la privation matérielle, c’est aussi l’isolement social, le sentiment qu’on a personne sur qui compter en cas de coup dur sauf les associations. Ce sont ces personnes que nous sommes allées interroger, des personnes tombées comme elles disent dans la précarité, des mères célibataires, des travailleurs pauvres, des chômeurs en fin de droit, des petites retraites et nous les avons interrogées sur la manière dont elles voyaient les élections. Ce sont des personnes qui sont oubliées dans les sondages. La première partie de l’enquête, c’était un sondage pour mesurer l’étendue de la précarité. Et on a trouvé que 36% du corps électoral à l’élection de 2012 était précaire. Et ensuite on a essayé de leur rendre la parole. Ceux dont la parole est habituellement inaudible.

    Céline Braconnier

    Ces populations précaires nous les avons écoutées et elles nous ont dit beaucoup de choses. Elles nous ont dit d’abord combien elles détestaient le Président des riches Nicolas Sarkozy, combien elles mettaient d’espoir dans la gauche, en l’arrivée de François Hollande au pouvoir pour améliorer leurs conditions de vie. Elles nous ont dit aussi qu’elles trouvaient très sympathique Marine Le Pen, qu’elles estimaient plus proche d’eux et plus apte à comprendre leurs difficultés au quotidien. Elles nous ont dit beaucoup de choses. Nous avons aussi observé que l’effet premier de leur difficiles conditions de vie, de leur situation de précarité c’était en réalité de les tenir éloignées des urnes. Parce que si nous avons été parfois surpris de l’intérêt que ces populations éprouvaient pour la campagne électorale malgré leur situation, nous avons aussi constaté que cet intérêt se traduisait rarement, en tous cas beaucoup plus rarement que pour le reste de la population, dans les pratiques effectives de vote. D’abord parce que ces populations précaires sont très peu inscrites, quatre fois moins que la moyenne. C’est dû notamment à leur forte instabilité résidentielle et une fois qu’elles sont inscrites, quand elles sont inscrites, elles sont souvent inscrites à une mauvaise adresse parce qu’elles déménagent beaucoup et elles votent moins de façon générale. Autrement dit, l’abstention est très largement alimentée par ces populations fragilisées qui sont pour cette raison très rarement audibles et dont on entend rarement la voix s’exprimer.


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A partir d’une enquête de terrain approfondie*, cet ouvrage lève le voile sur une population oubliée et hétérogène, celle des « précaires » : travailleurs pauvres, chômeurs en fin de droits, mères seules avec enfants, bénéficiaires des minima sociaux ou personnes en hébergement d'urgence.

La lutte quotidienne pour la survie incite aux comportements individualistes, à la « débrouille » plus qu’à l’action collective, la précarité sous toutes ses formes suscite un profond sentiment d’injustice face aux riches, mais ne pousse que rarement à la révolte.

Réalisés lors de l’élection présidentielle de 2012, les entretiens montrent que, malgré tout, le lien des précaires avec la politique institutionnelle n’est pas rompu : les hommes et les femmes interrogés s'intéressent à la campagne électorale, expriment des préférences, font davantage confiance à François Hollande qu’à Nicolas Sarkozy et plus à Marine le Pen qu’au candidat du Front de gauche.

Mais ces positions ne se traduisent que rarement en bulletins de vote. Faute de dispositifs leur facilitant l’accès à l’espace public, les individus en situation de précarité restent inaudibles, les "sans voix" de notre société.

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Nonna Mayer est directrice de recherche émérite au CNRS, rattachée au Centre d’études européennes de Sciences Po. Elle est présidente de l’Association française de science politique depuis 2005 et y anime le groupe FEEL/Futur des études électorales avec Céline Braconnier.

Céline Braconnier est professeure de Science politique à l’Université de Cergy-Pontoise et directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye

* Cette enquête s'est constituée d'entretiens effectués dans des centres d’accueil de jour et des  lieux de distribution alimentaire à Paris, Grenoble et Bordeaux.


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