"L'égalité des chances doit aussi être territoriale" Salomé, Fondatrice de Chemins d'Avenirs

"L'égalité des chances doit aussi être territoriale" Salomé, Fondatrice de Chemins d'Avenirs

Salomé est diplômée du Master affaires publiques
  • Actualité Sciences Po © Thomas ArrivéActualité Sciences Po © Thomas Arrivé

Originaire de l’Allier, Salomé Berlioux a livré une longue bataille contre l’autocensure avant d’obtenir son diplôme de l’École d’affaires publiques de Sciences Po. En 2016, elle engage le combat à grande échelle en fondant l’association Chemins d’avenirs, qui aide aujourd’hui 1000 jeunes issus des campagnes et des petites villes à surmonter les obstacles qui entravent leurs ambitions. Entretien avec une alumna déterminée.

Vous êtes vous-même issue d’une zone rurale, éloignée des filières élitistes et des codes qui vont avec... Quel a été votre parcours d’études ? 

Salomé Berlioux : J’ai grandi dans l’Allier et j’ai passé mon baccalauréat à Nevers, dans la Nièvre. À l’époque, mon professeur de philosophie m’avait conseillé de ne viser que des classes préparatoires à Clermont-Ferrand ou Dijon. J’étais très attachée à l’Allier, mais j’avais aussi envie de découvrir d’autres horizons. J’ai déposé des dossiers à Paris. J’ai eu la chance de rejoindre une classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon. J’ai fait des études littéraires pendant cinq ans, notamment le master “De la Renaissance aux Lumières” proposé par l’École normale supérieure et la Sorbonne. C’est plus tard, grâce à Sciences Po, que j’ai compris que je pouvais m’ouvrir à bien d’autres voies.

Comment avez-vous découvert Sciences Po ? 

Salomé Berlioux : J’en ai entendu parler quelques semaines avant le baccalauréat, bien trop tard pour me préparer, même si j’ai tout de suite été attirée par l’école. Quelques années plus tard, admissible en master, j’ai raté l’oral d’admission. Il faut dire que je ne maîtrisais absolument pas les codes qui permettaient d’y briller. J’ai retenté ma chance et j’ai finalement intégré l’École d’affaires publiques. Sciences Po est une école à laquelle je dois beaucoup : j’ai eu enfin le sentiment que les portes s’ouvraient vers un avenir moins déterminé par mes origines géographiques. J’étais logée chez mes grands-parents et, en tant que boursière, je n’ai payé aucun droit de scolarité : rien n’aurait été possible sans cela. 

Quand et comment avez-vous commencé à vous intéresser aux jeunes des territoires ruraux et aux obstacles qu’ils rencontraient ? 

Salomé Berlioux : Durant mes études, j’ai donné des cours à des lycéens qui voulaient eux aussi intégrer Sciences Po. Année après année, il m’apparaissait évident que les jeunes des territoires ruraux travaillaient aussi dur que les autres, mais échouaient plus souvent à l’oral que leurs camarades urbains. C’était le cas pour Sciences Po mais aussi, plus largement, pour d’autres filières sélectives. Mon cas individuel prenait une résonnance collective. Il faut dire que 23 % des moins de 20 ans grandissent en zone rurale, et 42 % dans les petites villes : Moulins, Verdun, Charleville-Mézières… Ces jeunes plein de potentiel sont majoritaires, cumulent les obstacles et sont pourtant longtemps demeurés dans l’angle mort des politiques publiques. 

Vous avez fondé en 2016 l’association “Chemins d’avenirs” pour aider les jeunes des zones rurales à briser ces obstacles. L’association compte aujourd’hui 12 salariés et accompagne un millier de jeunes partout en France. Quelle est l’originalité de votre action ? 

Salomé Berlioux : Puisque les pouvoirs publics ne proposaient pas de dispositifs spécifiques pour les jeunes éloignés des grandes métropoles, c’était à la société civile d’agir ! Nous avons été la première structure à accompagner les jeunes des zones rurales, indépendamment de leurs résultats scolaires et quelles que soient leurs ambitions : qu’ils aient envie de devenir diplomate, artisan, ingénieur ou agriculteur. L’impératif n’est pas de tous les envoyer dans de grandes écoles, mais de leur permettre d’être libres de réaliser leur potentiel. Aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas, loin s’en faut. Ces jeunes sont souvent assignés à résidence pour des raisons économiques ou psychologiques, avec moins d’opportunités culturelles, académiques ou professionnelles à proximité de leur domicile, moins de "rôles-modèles" auxquels s’identifier. Leur champ des possibles est réduit, dès le départ, alors que leurs origines géographiques pourraient représenter un véritable atout. Notre mission est de les accompagner dans la réalisation de leur parcours. Mais aussi, à plus grande échelle, de tisser des liens entre les territoires, entre les générations, les professions, au profit de la cohésion nationale.

Témoignages de filleuls Chemins d'avenir :

Qui accompagnez-vous et comment ? 

Salomé Berlioux : Nous nous adressons à tous les profils, dès le collège et le lycée. Le seul critère pour rejoindre l’association : être motivé. Dans les faits, les jeunes qui postulent pour nous rejoindre sont en majorité des élèves qui ont entre 8 et 13 de moyenne, sur lesquels personne ne semblent parier… et qui peuvent pourtant aller très loin. Mais aussi des élèves en décrochage ou au contraire d’excellents éléments. L’association s’attaque minutieusement à la chaîne d’obstacles qui limite leurs aspirations, en luttant contre le manque d’informations et les biais d’autocensure mais aussi en proposant des solutions concrètes, sur le terrain. Avec l’Éducation nationale et nos partenaires privés, nous avons ainsi construit une méthode de connaissance de soi pour nos filleuls. Le parrainage constitue un autre pilier de notre action, sur le modèle du mentorat qui a fait ses preuves dans d’autres domaines. Nous proposons également des formations thématiques pour les jeunes, et des opportunités en plus pour nos bénéficiaires (stages, bourses, ateliers d’empowerment, rencontres avec des professionnels.) Notre objectif n’est pas de tout réinventer, mais de construire un écosystème de réussite. Nous misons avant tout sur le bon sens et le pragmatisme, en mesurant chaque année notre impact à l’aide d’indicateurs de réussite qualitatifs et quantitatifs.

Avez-vous des exemples d’actions simples qui permettent d’ouvrir les possibilités ?

Salomé Berlioux : Prenons le seul exemple des oraux d’admission. En la matière, l’information est le nerf de la guerre. Il suffit d’expliquer aux jeunes ruraux comment ces oraux fonctionnent, quels sont les attendus. C’est une évidence, ces élèves ne sont pas plus bêtes que les autres ! Mais si on ne leur donne pas les clés, ils subissent les entretiens. Nous aidons les candidats des territoires isolés à devenir acteurs de leurs oraux. Nous les aidons à décrocher des stages, à avoir des engagements associatifs qui en diront beaucoup sur leur personnalité. Mais il faut à mon sens aller plus loin, en faisant entrer le critère territorial dans la démarche d’ouverture sociale des grandes écoles et des filières sélectives. De même, les entreprises gagneraient à faire évoluer leur définition de la diversité, en y intégrant la dimension territoriale. 

Où en est l’association aujourd’hui et quelle sont vos objectifs pour la suite ? 

Salomé Berlioux : Aujourd’hui l’association accompagne 1 000 jeunes, avec 1 000 parrains sur tout le territoire et des partenariats locaux et nationaux. Nous allons désormais densifier le travail dans nos 8 académies partenaires avant de poursuivre notre essaimage et accroître aussi notre indépendance économique. En parallèle, nous intensifions notre action de plaidoyer. En 2023, Chemins d’avenirs aura accompagné individuellement 3 000 jeunes. La question en interne est celle de notre impact systémique et des leviers de transformation que nous pouvons actionner. Mais c’est aussi aux politiques publiques de s’emparer du sujet, pour toucher massivement les jeunes concernés. Il faut passer à la vitesse supérieure. J’ai bon espoir.

Avez-vous des pistes à proposer pour les politiques publiques plus efficaces en la matière ? 

Salomé Berlioux : Avec les associations du Collectif mentorat, nous travaillons depuis près d’un an de façon à ce que nos expériences conjuguées débouchent sur un programme national de mentorat, soutenu par l’État. Le mentorat est un véritable levier d’ascension sociale et de réalisation de soi, auquel nous croyons fermement et qui produit des résultats quantifiables. L’enjeu est aujourd’hui que chaque jeune qui en a besoin soit accompagné par un professionnel du secteur public ou privé et puisse avancer en confiance dans la construction de son parcours. Ce serait un signal formidable à opposer aux fractures territoriales et sociales de l’après crise sanitaire et un signe d’espoir pour la cohésion nationale.

Article realisé par L'équipe éditoriale de Sciences Po et initialement publié sur www.sciencespo.fr

En savoir plus 

  • Sur Salomé Berlioux : Diplômée du Master affaires publiques de Sciences Po, Salomé Berlioux est passée par le conseil stratégique en communication et des postes en cabinets ministériels, notamment au ministère des Affaires étrangères. Elle est fondatrice et directrice générale de l’association Chemins d’avenirs. Elle est co-auteure des Invisibles de la République (avec Erkki Maillard, éditions Robert Laffont, janvier 2019). Elle a été missionnée par le ministre de l’Éducation nationale et de la jeunesse sur le thème « Orientation et égalité des chances dans la France des zones rurales et des petites villes » et a rendu son rapport en mars dernier. Son nouvel essai « Nos campagnes suspendues – La France périphérique face à la crise » a été publié en octobre 2020 aux éditions de L’Observatoire.
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