Violences basées sur le genre : recenser pour comprendre

Violences basées sur le genre : recenser pour comprendre

Entretien avec Sandrine Dauphin, directrice de projet à l’Institut national d'études démographiques
  • Sandrine Dauphin est enseignante à Sciences Po © Sandrine DauphinSandrine Dauphin est enseignante à Sciences Po © Sandrine Dauphin

De quelles données dispose-t-on pour étudier les violences basées sur le genre en France ? Avant les années 2000, la France ne possédait pas d’enquêtes nationales spécifiques aux violences interpersonnelles, contrairement à d’autres pays d’Europe et d’Amérique du nord. C’est sous l’impulsion de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, organisée à Pékin en 1995, que le gouvernement français a trouvé les financements nécessaires à la réalisation d’une première enquête statistique sur les violences envers les femmes. Sandrine Dauphin, directrice de projet à l’Institut national d'études démographiques (Ined) et enseignante à Sciences Po, a participé à ces enquêtes. Interview.

La première enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) a été menée en 2000 sous la direction de Maryse Jaspard. Incarne-t-elle une mise à l’agenda des politiques publiques de lutte contre les violences basées sur le genre ?

Des enjeux scientifiques mais également politiques, particulièrement sur les violences conjugales, ont accompagné la réalisation de cette première grande enquête scientifique. La présentation des premiers résultats lors des assises nationales sur les violences envers les femmes en février 2001 a accompagné le lancement du premier plan d’action par la secrétaire d’État aux droits des femmes de l’époque, Nicole Péry. Il y a assurément un avant et un après l’Enveff. Depuis lors, l’indicateur de violences conjugales, à savoir une femme sur dix victime de telles violences, est rappelé par les politiques dans les propositions de loi et plans d’action qui se sont succédés. Cet indicateur a été construit en tenant compte du continuum des violences, il intègre ainsi les violences psychologiques, économiques, sexuelles et physiques. L’enquête Enveff a permis non seulement de montrer l’ampleur du phénomène, mais également de mieux cerner le contexte de ces violences qui touchent les femmes quelque soit leur catégorie sociale. En outre, elle a été publiée dans un contexte où l’appui sur les chiffres pour conduire l’action publique commençait à devenir incontournable.

À la suite d’Enveff, une enquête a été conduite par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) sur “Violences et Santé” et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a lancé une enquête annuelle “Cadre de vie et  Sécurité”. Mais surtout il a été demandé dès 2008 à chaque ministère concerné de fournir des données sexuées sur les violences au sein du couple et au ministère de l’Intérieur de publier des données sexuées sur les morts violentes au sein du couple. Ceci dit, ce n’est pas l’Enveff seule qui a impacté la mise sur agenda politique mais un contexte plus large d’impulsion internationale avec la plateforme de Pékin qui invitait les États à prendre des mesures, l’Europe également, et surtout plus tard l’exemple de la loi espagnole de 2004, dite loi intégrale sur les violences. Les associations se sont servies de cette dernière pour réclamer l’équivalent en France.

Des chercheuses et chercheurs de l’Institut national d'études démographiques ont ensuite conçu l’enquête Violences et rapports de genre (Virage) en 2015. Pourquoi avoir créé cette nouvelle enquête statistique ?

L’enquête Virage a été réalisée en 2015 et l’ouvrage de référence qui traite de ces différents volets vient seulement de paraître aux éditions de l’Ined à l’automne 2020. Quinze ans après l’Enveff, la première raison est la réactualisation des données afin de pouvoir montrer les éventuelles évolutions. Virage se sert des acquis de l’expérience Enveff tout en cherchant à améliorer ce qui pouvait apparaître comme des points à améliorer. Aussi, l’enquête est également réalisée par téléphone et le questionnaire reprend en grande partie celui de l’Enveff. À nouveau le questionnaire est divisé en deux grandes parties pour saisir le continuum des violences : l’une qui traite des violences dans les 12 mois avant l’enquête dans les différentes sphères de vie (couple, travail, espaces publics) et l'autre sur les violences tout au long de la vie dans ces mêmes sphères, plus la famille et les études. Le questionnaire est encore plus détaillé car de nombreuses questions, permettant de mieux saisir l’impact sur la santé par exemple, ont été rajoutées. Le volet travail a été développé, ainsi que celui sur les espaces publics afin d’intégrer le harcèlement de rue. L’enquête permet également de mieux saisir les violences durant l’enfance et l’adolescence pour évaluer leur impact sur le parcours des personnes. Mais surtout l’enquête intègre aussi les hommes, ce qui permet de réaliser des analyses en fonction du genre. Aussi, l’échantillon est beaucoup plus important que pour l’Enveff : près de 27 000 personnes, femmes et hommes, ce qui rend possibles des analyses statistiques plus fines. Des questions subjectives sur la perception de la gravité des faits — le terme de violence n’étant jamais utilisé — ont été ajoutées et permettent, là aussi, de souligner les différences hommes-femmes afin de mieux qualifier les violences.

Pouvez-vous nous parler de l’enquête Virage Universités ?

Virage Universités vise à mesurer les violences subies dans le cadre des études, avec un questionnaire quasi-identique à celui de Virage. Il s’agit d’un volet spécifique car ces violences peuvent être difficilement appréhendées compte-tenu du faible nombre d’effectif d’étudiantes et d’étudiants dans les enquêtes en population générale. L’enquête a été réalisée avec un protocole différent : par internet, et non par téléphone, et dans quatre universités (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, Paris-Diderot, l’Institut de physique du globe de Paris, l’Université de Strasbourg et l’Université de Bretagne occidentale). 20 000 étudiantes et étudiants ont été sollicités pour répondre à l’enquête sur Internet, 6 648 ont répondu. Basée sur le volontariat, et en dépit du redressement des résultats par l’utilisation des pondérations, les statistiques ne peuvent pas être considérées comme représentatives de l’ensemble des étudiants des universités. Néanmoins, les déclarations de violences sont relativement élevées : environ un tiers des femmes et un quart des hommes ont déclaré au moins un fait de violences. Les violences psychologiques et les violences à caractère sexuel sont les deux grands types de violences dénoncés avec des différences de genre. Les étudiants sont essentiellement touchés par des faits de violence psychologique : les faits de moqueries (6 % à 10% des étudiants selon les universités), les insultes (5 % à 10 % selon les universités), et la mise à l’écart (5 % à 8 %). Pour les étudiantes, ce sont surtout des violences à caractère sexuel qui sont déclarées. Le fait le plus fréquemment relevé porte sur les propos et attitudes à caractère sexuel, déclarés par 10 % à 16 % des étudiantes selon les universités. Pour les étudiantes et les étudiants, les auteurs sont en majorité des pairs et les violences subies ont des incidences sur les parcours universitaires des personnes.

En 2018, vous avez contribué à l’enquête Virage outre-mer, dirigée par Stéphanie Condon de l’Ined, menée à La Réunion, en Martinique et en Guadeloupe. Quelles sont les principales conclusions de cette enquête ?

Tout comme pour l’Enveff au début des années 2000 (Enveff Réunion en 2002, Enveff Martinique en 2007), ces territoires d’outre-mer se sont mobilisés pour obtenir leur enquête spécifique. Pour la Guadeloupe, c’est la première fois qu’une telle enquête avait lieu. Le questionnaire a été adapté, les questions de religion, de maîtrise du créole ou de migrations, y prennent par exemple une part plus importante. L’enquête s’est déroulée selon le même protocole, par téléphone avec des équipes locales créolophones. Nous n’avons pour le moment publié que les résultats des violences déclarées par les femmes au cours des 12 derniers mois précédant l’enquête. Dans tous les espaces de vie, les prévalences des violences y sont globalement plus importantes qu’en métropole. Sachant que les chiffres métropolitains sont une moyenne, une comparaison par régions, s’il était possible, pourrait sans doute réduire les écarts. Les violences conjugales déclarées par les femmes sont ainsi, en moyenne, trois fois plus élevées qu’en métropole (15% à La Réunion, 18 % en Martinique et 19 % en Guadeloupe) mais les disputes dans le couple également plus courantes. En Martinique, le harcèlement de rue (14 %) et les déclarations de harcèlement sexuel au travail (5%) représentent le double par rapport à la métropole. Il nous faut également souligner les différences entre territoires dont l’histoire et les populations diffèrent, La Réunion étant, comme pour l’Enveff, plus proche de la moyenne métropolitaine que les territoires antillais. Toutefois, aux Antilles, les femmes ont davantage déjà parlé des violences dans les différentes sphères de vie qu’à La Réunion où la libération de la parole semble plus lente. Nous avons obtenu une ANR en 2020 “Violences de genre et intersectionnalité dans les outre-mer” qui va nous permettre d’approfondir nos analyses en collaboration avec des universités locales et dans l’hexagone, notamment par des terrains qualitatifs.

Aujourd’hui, 20 ans après la première grande enquête sur les violences de genre, les données récoltées permettent-elles de conclure à une évolution de la situation ?

Entre Enveff et Virage, les prévalences de violences n’ont pas tout à fait changé, ce qui ne veut pas dire que les choses n’ont pas évolué. L’enquête informe sur les différentes formes de violences et le contexte de leur survenue mais ne permet pas d’être très précise sur les suites données, par exemple, à des plaintes ou plus globalement d’évaluer les actions menées dans le cadre de la politique de lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Entre les deux enquêtes, les femmes parlent toutefois davantage des violences subies, généralement plutôt à des proches, familles et amis, mais également aux médecins. Nous faisons le même constat dans les outre-mer : les femmes se sentent sans doute plus légitimes à le faire aujourd’hui qu’hier face aux évolutions sociétales d’avant #MeToo, une bien moindre acceptation sociale des violences sexuelles et sexistes qu’au début des années 2000.

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