Toutes concernées par les défis de l'Europe

Toutes concernées par les défis de l'Europe

Agnès Hubert nous parle du colloque sur l'Europe et les femmes
  • Affiche du colloque du 6 février 2019Affiche du colloque du 6 février 2019

Après une carrière de haute-fonctionnaire à la Commission européenne où elle a été en charge de la politique européenne d'égalité entre les femmes et les hommes, Agnès Hubert est aujourd'hui professeure au Collège d'Europe à Bruges (Belgique) et membre de Gender 5+, un think tank féministe européen, qui co-organise, avec d'autres associations, un colloque sur l'Europe et les femmes le 6 février 2019.

Vous avez travaillé pendant plusieurs années à la Commission européenne, notamment sur les questions d'égalité entre les femmes et les hommes. Concrètement, quel rôle peuvent jouer les institutions européennes pour garantir les mêmes opportunités aux femmes et aux hommes ?

L’égalité salariale figure à l’agenda européen depuis la fin des années 50 (article 119 du Traité de Rome), alors que dans certains États membres, les ouvrières ne touchaient qu’un "salaire d’appoint" et qu’elles étaient licenciées lorsqu’elles étaient enceintes. A partir de l’article 119, les institutions européennes, ont développé une batterie d’instruments de lutte contre les discriminations et de promotion de l’égalité que les acteurs et actrices de terrain connaissent car ils leur servent de levier pour promouvoir plus d’actions nationales et régionales ou locales en faveur de l’égalité

Aujourd’hui l’égalité figure au rang des valeurs dont l’engagement et le respect formel conditionnent l’adhésion et le maintien d’un État dans l’Union ; c’est un objectif de l’Union, et l’obligation de "promouvoir l’égalité et d’éliminer les inégalités entre les femmes et les hommes" doit s’appliquer à toutes les politiques de l’Union. Enfin, la charte des droits fondamentaux intégrée dans le Traité de Lisbonne a étendu à tous les domaines (et non à la seule égalité professionnelle) l’obligation d’assurer l’égalité entre femmes et hommes.

Alors quel rôle jouent les institutions européennes ? Dans un domaine où l’action publique doit encourager et accompagner le changement des mentalités, le champ de vision et le terrain d’échange qu’offre l’Union Européenne représente un atout unique. Il est moins difficile pour les gouvernements d’aller à l’encontre de visions traditionnelles solidement enracinées lorsque la preuve est faite par d’autres des bénéfices que l’on peut en tirer. Ainsi par exemple, sur les évolutions sociétales que sont la promotion des femmes dans les postes de responsabilité, ou la dénonciation de la violence à l’égard des femmes, la légitimité d’actions a été créée au niveau de l’UE en réponse à des signaux venus du terrain.

Reste, c’est indéniable, que les bénéfices des actions européennes sont peu perceptibles par les bénéficiaires. D’une part ils sont indirects (une directive n’a d’effet qu’après avoir été traduite en législation nationale) ou trop diffus (dans le domaine de la recherche scientifique, les outils européens pour analyser et combattre les discriminations qui s’opèrent à l’égard des femmes dans la science n’est connue que des seuls initiés) ; d’autre part, le déséquilibre, renforcé  dans les quinze dernières années, entre l’économique et le social au niveau européen, a pu avoir pour effet d’accentuer les situations de précarité de l’emploi et des conditions de vie, des femmes majoritairement. D’où la perception d’une Europe qui les ignore et les dessert.

Nous sommes à quelques semaines des élections européennes. Pourquoi avoir choisi de vous engager dans G5+ ? Quel est le rôle d'un think tank féministe dans le paysage institutionnel européen ?

L’approche féministe transforme le regard que l’on porte sur les politiques publiques et nous sommes persuadées que nos sociétés ont plus que jamais besoin de cet autre regard. Non seulement parce que bien des remèdes préconisés ou mis en œuvre ne fonctionnent simplement pas (la paupérisation des classes moyennes, les mécontentements citoyens dans toutes leurs expressions en Europe et l’accélération du changement climatique en sont les symptômes), mais également pour bénéficier de l’apport plein et entier de cette moitié de la population que la division sexuée des rôles a rendu particulièrement attentives au bien-être collectif et au souci des autres.  Le rôle de G5+, c’est de révéler, d’alerter et là où c’est possible, de proposer. Lorsque nous avons travaillé sur la violence, nous sommes arrivées à la conclusion raisonnée qu’une directive européenne était nécessaire, nous avons alerté les négociateurs du BREXIT sur les menaces qui pesaient sur les droits des femmes et leurs organisations, lorsque nous avons travaillé sur la gouvernance économique européenne nous avons fait des propositions de changement institutionnels pour intégrer l’impact sur les inégalités femmes/hommes dans les recommandations annuelles aux États membres. Dans la période récente, nous avons été mobilisées sur la préparation des élections européennes. Nous avons réuni des femmes pour parler d’Europe à Athènes et Budapest à l’automne, maintenant à Paris et prochainement à Berlin et Bruxelles.

Vous co-organisez un colloque sur l'Europe et les femmes. Pourquoi est-ce important de réfléchir à ce sujet ?

À l’approche des élections européennes du 26 mai 2019, il est plus important que jamais que les femmes s’informent, débattent des avantages de l’Europe, des transformations à apporter à son fonctionnement et s’impliquent, ne serait-ce qu’en utilisant leur vote. L’Europe ne va pas bien et nous soutenons qu’il faut donner aux femmes, via le droit fondamental à l’égalité et via la réaffirmation des principes de la démocratie paritaire un véritable pouvoir de décision sur le projet politique européen. Il faut qu’elles soient, avec les hommes, à parité, dans toutes les instances, politiques d’abord, mais économiques aussi et qu’elles soient reconnues dans leurs apports aux grandes orientations données par l’Europe aux États membres. Le concept de démocratie paritaire que l’Europe a mis en avant dans les années 90 est bien vivant ; En France, par exemple, la parité a fait l’objet d’une loi et d’une révision constitutionnelles, et il existe aujourd’hui des gouvernements paritaires, en Suède, en Espagne, en France et dans quelques parlements les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Au Parlement européen, les femmes sont pour l’instant mieux représentées (36,1%) que dans bien des parlements nationaux mais pas encore à parité. Si l’élection européenne 2019 est si importante, c’est certes pour contrer la montée des populismes qui prônent un retour sur les droits chèrement acquis par les femmes dans les 70 dernières années, mais aussi parce que, les grands bouleversements de notre époque (climatique, numérique, économiques) requièrent le double regard des femmes et des hommes pour accompagner des évolutions brutales sans laisser des pans entiers de nos sociétés sur le bord du chemin. À Athènes, à Budapest, les femmes qui ont participé à nos réunions se sont déclarées soucieuses d’une meilleure prise en compte de la distribution, de la rémunération, des compensations et des investissements des soins (aux enfants, aux personnes agées, aux familles en général), mais aussi d’assurer une meilleure expression et écoute des femmes dans les débats politiques européens…nous nous attendons à des débats animés avec les électrices françaises à Paris le 6 février.

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