“Le MLF n’était pas très ouvert sur le lesbianisme”

“Le MLF n’était pas très ouvert sur le lesbianisme”

Ilana Eloit vient d’obtenir son doctorat
  • Ilana Eloit après sa soutenance ©Ilana EloitIlana Eloit après sa soutenance ©Ilana Eloit

Ilana Eloit connaît bien Sciences Po. Diplômée de l’École d’affaires publiques en 2012, elle se souvient avoir participé à l’organisation de la première Queer Week. Elle qui était entrée à Sciences Po pour “passer l’ENA” revient finalement au 27 rue Saint Guillaume avec un doctorat en poche. En octobre 2018 elle a soutenu sa thèse intitulée "Lesbian Trouble: Feminism, Heterosexuality and the French Nation (1970-1981)" à la London School of Economics (LSE) devant Judith Butler et Rahul Rao. Elle nous a parlé de son parcours.

Vous avez obtenu un master affaires publiques à Sciences Po en 2012. Pourquoi avez-vous ensuite choisi de vous consacrer à la recherche et aux études de genre ?

En fait j’ai découvert les études de genre quand je suis partie en troisième année à l’étranger, en échange à Georgetown University, à Washington. J’avais pris un cours sur les études de genre qui m’a beaucoup plu.

Quand je suis rentrée à Paris l’année suivante, j’ai continué à lire sur ces thématiques. À ce moment là je n’étais pas encore sûre de ce que je voulais faire. J’ai eu l’opportunité, grâce à Sciences Po, de faire une année de césure entre mes deux années de Master spécialité Culture : je suis partie à New York au Leslie-Lohman Museum of Gay and Lesbian Art et cela a encore renforcé mon intérêt pour toutes ces questions. C’est à ce moment là que j’ai commencé à m’intéresser à la recherche : le musée m’a demandé de monter une exposition sur le féminisme lesbien aux États-Unis dans les années 1970. J’ai du aller dans des archives et cela m’a beaucoup beaucoup plu. En rentrant je me suis dit que je voulais continuer dans la recherche. Comme j’avais obtenu un master affaires publiques, je me suis dit que je devais faire un autre master, plus axé sur la recherche. Je suis allée à Paris 8, puis j’ai commencé ma thèse à la LSE, à Londres.

Vous venez d’obtenir votre doctorat avec les félicitations du jury. Sur quoi porte votre thèse intitulée “Lesbian trouble” ?

Ma thèse porte sur la politisation du lesbianisme au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 1970. Donc je m’intéresse à l’articulation entre féminisme et lesbianisme.
Si je fais référence à Judith Butler dans le titre, c’est parce que j’aborde ces questions là partir du point de vue théorique de la pensée queer qu’a développé Judith Butler, sur justement la déconstruction du sujet féministe. Cette penseuse s’intéresse à la question de savoir qui est vraiment représenté dans le sujet “femme” du féminisme et cherche à comprendre dans quelle mesure cette catégorie “femme” re-naturalise la norme hétérosexuelle. C’est la question fondamentale qu’elle pose dans Trouble dans le Genre, surtout dans le premier chapitre. Elle explique que la catégorie femme n’est pas descriptive mais performative : elle régule et elle produit un sujet politique particulier, et en l'occurrence hétérosexuel.

Et donc moi je me suis demandé : comment relire et comprendre l’histoire du Mouvement de libération des femmes à partir de ce point de vue théorique ? Et j'ai aussi essayé de relire un fait historique qui n’est jamais évoqué dans l’histoire du MLF : celui du départ de Monique Wittig aux États-Unis, du fait qu’elle ait rencontré de très fortes résistances au sein du Mouvement.

Donc j’ai essayé de montrer qu’effectivement le MLF n’était pas un mouvement très ouvert sur le lesbianisme, contrairement à ce que l'on pense. Le récit officiel consiste à dire que le MLF était très ouvert et qu’il aurait même libéré l’homosexualité. En fait si on fait un travail plus critique et que l'on s’intéresse à la trajectoire de Monique Wittig, c’est à dire de celle qui s’est exilée, on peut réécrire une histoire différente.

Vous avez soutenu votre thèse devant Judith Butler, qui faisait partie de votre jury. C'était comment ?

Pour moi Judith Butler est une immense figure. Je ne la connaissais pas avant ma soutenance mais ce qu’elle écrit me stimule intellectuellement et me touche aussi, sur le plan personnel et affectif. J’étais très fière qu’elle soit dans mon jury, c’était une immense satisfaction de pouvoir parler de mon travail avec elle.
J’ai su qu’elle allait faire partie de mon jury un an avant ma soutenance, j’ai donc dû rédiger ma thèse tout en sachant que c’était cette figure tutélaire qui allait la juger. J’étais forcément très stressée, mais cela m’a portée parce qu’elle comptait beaucoup pour moi et je voulais rendre un travail qui lui plairait.

Maintenant ce doctorat en poche, quels sont vos projets pour la suite?

Je voudrais continuer dans la recherche, enseigner et faire de la recherche en France, à l’université, pourquoi pas à Sciences Po.

Écouter Ilana Eloit présenter sa thèse sur France Culture

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