"La sociologie donne des outils pour déconstruire et analyser tout ce qui paraît aller de soi"

"La sociologie donne des outils pour déconstruire et analyser tout ce qui paraît aller de soi"

Alice Olivier présente son parcours de jeune chercheuse
  • Alice Olivier Alice Olivier

Depuis le 30 novembre 2018, Alice Olivier est docteure en sociologie. Elle vient de soutenir sa thèse intitulée "Étudiants singuliers, hommes pluriels. Orientations et socialisations masculines dans des formations "féminines" de l’enseignement supérieur" à l’Observatoire sociologique du changement. De sa découverte de la sociologie à l’obtention de sa thèse, elle nous a présenté son parcours.

Dès votre entrée dans les études supérieures vous avez choisi la sociologie, plus particulièrement la sociologie de l'éducation. Qu'est-ce qui vous a attirée dans cette discipline ?

J’ai découvert la sociologie au début de mes études supérieures. Ça m’a tout de suite beaucoup intéressée de pouvoir expliquer des phénomènes que j’observais au quotidien : la sociologie donne des outils pour déconstruire et analyser tout ce qui paraît aller de soi. Très vite j’ai été attirée par la sociologie de l’éducation, notamment parce que je voulais saisir les mécanismes sociaux à l’origine des inégalités scolaires. La question du genre est apparue un peu plus tard dans mon parcours : c’est suite à des cours que j’ai eus lors d’un échange à l’Université de Warwick, en Angleterre, que j’ai décidé de combiner sociologie de l’éducation et sociologie du genre dans mes travaux.

Vous venez d'obtenir votre doctorat à l'OSC et l'Ined. Vous vous êtes intéressée aux parcours d’étudiants hommes qui s'engagent dans des formations dites "féminines" de l’enseignement supérieur, à partir d’une étude des filières sage-femme et assistance de service social. Qu'avez-vous analysé ?

Dans ma thèse, j’avais deux objectifs : expliquer les choix d’orientation de ces hommes et analyser les comportements et les normes de genre une fois en formation. L’ambition plus générale était de rendre compte de cet objet précis, mais aussi de m’en servir pour contribuer à une réflexion sociologique plus large, notamment sur l’orientation vers l’enseignement supérieur et sur le genre.

Sur l’orientation, mon enquête a montré que, plus qu’un projet construit de longue date, le choix d’études des hommes résulte en bonne partie d’éléments liés aux contextes qu’ils traversent. Ces éléments peuvent être des contraintes comme des opportunités. Par exemple, pour beaucoup de sages-femmes, le choix d’études est très lié à la mutualisation du concours d’entrée avec celui d’autres filières de santé – dont médecine –, qui leur permet de découvrir la formation et d’envisager de s’y orienter, notamment quand leurs résultats ne leur permettent pas d’intégrer médecine. L’enquête a aussi fait ressortir une variété de profils d’hommes sages-femmes et assistants de service social : en fonction de leurs origines sociales et des socialisations de genre qu’ils ont connues jusque-là, ce ne sont pas les mêmes logiques qui expliquent leur choix d’études atypique.

Une fois en formation, on observe une hiérarchisation des sexes qui rappelle celle qui caractérise généralement la société : les rares hommes se voient attribuer un rôle de membres à part des professions et des promotions, prennent facilement les rôles de porte-paroles étudiants, etc. Cela dit, dans ces espaces très largement composés de femmes, ces dernières attendent d’eux qu’ils respectent un fort principe d’égalité entre les sexes. Ils doivent en fait apprendre à jongler selon les situations entre différentes pratiques, certaines dites "féminines", d’autres "masculines". C’est sous cette condition qu’ils tirent le plus de bénéfices de leur situation de minorité numérique. Tous les hommes ne répondent pas de la même façon à cette attente : ce sont ceux qui sont motivés par leur choix d’études, qui ont des origines sociales plutôt favorisées et dont les socialisations antérieures les ont habitués à déployer des pratiques de genre variées qui parviennent le mieux à jongler.

Vous avez écrit en 2017 un article pour La Santé en action, un journal destiné à des professionnels des secteurs de la santé, du social et de l’éducation. Dans vos projets futurs souhaitez-vous faire dialoguer théorie et pratique ?

Tout à fait. Selon moi, la recherche en sciences sociales permet d’échanger avec des collègues chercheuses et chercheurs pour faire avancer nos réflexions, mais aussi de mener un vrai dialogue avec le terrain. En tant que sociologue, on peut prendre le temps d’exploiter des données quantitatives, de conduire des entretiens, de faire des observations, de croiser les points de vue. Notre rôle n’est pas de dicter les "bonnes pratiques", mais plutôt de nourrir la réflexion de la société sur nos sujets de recherche.

ED: En juillet 2019, Alice Olivier a reçu le Prix du doctorat (Prix Louis Gruel) de l'Observatoire de la Vie Étudiante pour sa thèse "Étudiants singuliers, hommes pluriels : orientations et socialisations masculines dans des formations "féminines" de l’enseignement supérieur".

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