À la rencontre d’activistes féministes

À la rencontre d’activistes féministes

Cinq étudiantes à Dakar et à Abidjan pour leur projet collectif.
  • Inaïssa, Carolin, et Chloé avec Dr Aminata Kane à Abidjan ©Sciences PoInaïssa, Carolin, et Chloé avec Dr Aminata Kane à Abidjan ©Sciences Po
  • Hannah et Sofietou avec Dr. Selly Ba à Dakar ©Sciences PoHannah et Sofietou avec Dr. Selly Ba à Dakar ©Sciences Po
  • Fatou Bintou Thiam, fondatrice de Santé Mobile, à Dakar ©Sciences PoFatou Bintou Thiam, fondatrice de Santé Mobile, à Dakar ©Sciences Po
  • Carinne Assamoi a créé des Clubs Genre dans 40 lycées d'Abidjan ©Sciences PoCarinne Assamoi a créé des Clubs Genre dans 40 lycées d'Abidjan ©Sciences Po
  • Entretien avc Marieme Soda Ndiaye, la plus jeune députée du Sénégal ©Sciences PoEntretien avc Marieme Soda Ndiaye, la plus jeune députée du Sénégal ©Sciences Po

Pendant l’année universitaire 2019-2020, cinq étudiantes de Master 1 réalisent un projet de recherche-action pour l’ONG Équilibres et Populations. Carolin, Chloé, Hannah, Inaïssa et Sofietou sont chargées de rédiger un rapport sur les actions collectives portées par des jeunes activistes féministes en Afrique de l’Ouest francophone. En janvier, elles sont allées interroger ces activistes sur place : Carolin, Chloé et Inaïssa se sont rendues à Abidjan, en Côte d’Ivoire et Hannah et Sofietou à Dakar, au Sénégal. Elles racontent.

Pourquoi était-il important d'aller sur-place ?

Inaïssa : Je pense c'était l'occasion pour nous de découvrir le pays au-delà des recherches à distance. Et même si malheureusement nous n'avons pas pu sortir de la capitale, cela nous a permis de vraiment saisir le sens des activités des jeunes activistes et les difficultés auxquelles elles sont confrontées, d’aller plus en profondeur.

Carolin : En effet, même si les entretiens dématérialisés étaient un bon début pour commencer à comprendre les dynamiques en jeu sur-place — ils nous ont notamment aidées à inclure les bonnes questions dans notre questionnaire qualitatif — je pense aussi qu’il était essentiel de se rendre sur-place pour mieux comprendre le contexte du pays : cela nous a permis, par exemple, d’observer les différences à Abidjan-même, entre quartiers pauvres et quartiers aisés.

Chloé : Oui, car même si la plupart des activistes interrogés venaient d’un milieu social qui leur permettait d’avoir un téléphone ou une connexion internet, sur place nous avons aussi pu rencontrer des femmes du marché d’Adjamé — le plus grand marché de la Côte d’Ivoire — et assister, et même parfois participer, aux actions des activistes. Par exemple, nous avons fait du bénévolat au Centre ICI on lit, ensuite on JOUE.

Sofietou : Je suis d’accord. Sur le terrain, on pouvait entretenir un contact plus humain avec les personnes, s’adapter à leur langage corporel, établir un lien de confiance. Les choses allaient plus vite.

Hannah : Une fois sur place au Sénégal nous avons reçu beaucoup de contacts et de recommandations : nos premiers interlocuteurs nous ont beaucoup aidées à identifier d’autres participants. Je pense qu’un contact personnel est très important. Il est très difficile d’avoir confiance via mail ou via Skype.

Pouvez-vous nous parler des personnes que vous avez rencontrées ?

Hannah : Au Sénégal nous avons essayé de recueillir un maximum de témoignages de personnes qui se définissent comme féministes ou qui travaillent pour la promotion des droits des femmes sans forcément se proclamer féministes. Dans nos conversations beaucoup de personnes nous ont parlé de la nécessité d’un dialogue intergénérationnel entre les féministes. Nous avons donc écouté toutes les générations afin de comprendre l’histoire et les développements du féminisme.

Sofietou : Et en discutant avec les activistes, nous avons compris que l’utilisation du mot féministe pouvait être délicate pour certains. Nous nous sommes donc très vite adaptées au contexte du pays, en adoptant leur vocabulaire en les qualifiant de militants ou d’advocates. Quant aux domaines d’actions, nous avons eu la chance de rencontrer un large éventail de revendications : éducation, art, santé sexuelle et reproductive, mutilations génitales, représentation des femmes en politique et dans les métiers juridiques,...

Chloé : De notre côté, dès le début nous avions choisi une définition assez large de "jeune féministe". Dans un premier temps, en octobre-novembre, nous avons cherché — particulièrement sur internet, à travers des articles, des retransmissions d’émissions et sur les réseaux sociaux — des personnes agissant sur des sujets concernant les femmes, les inégalités femmes-hommes, la sexualité. Ensuite, nous avons trouvé des personnes via le bouche à oreille.

Carolin : En Côte d'Ivoire, la majorité des personnes rencontrées avaient, à quelques exceptions près, entre 25 et 35 ans. Nous n’avons pas imposé de limite d’âge ce qui nous a permis de rencontrer des personnes plus âgées qui pouvaient - grâce à leur expérience - nous expliquer comment la situation des femmes et le combat féministe ou égalitaire ont évolué au fil du temps.

Inaïssa : Par ailleurs, nous avons aussi bien rencontré des personnes qui travaillent avec ou dans des associations, que des personnes travaillant seules. Toutes portaient des revendications diverses qui se rejoignaient dans leur volonté d'améliorer les conditions des femmes ivoiriennes. L’accent a été mis plusieurs fois sur la lutte contre les violences basées sur le genre — comme l’excision ou le mariage forcé — et sur l’idée d'autonomisation de la femme.

Carolin : Nous avons conscience que les données récoltées ne sont pas représentatives car notre échantillon est trop petit et les enquêtées trop “similaires” : nous prendrons en compte, par exemple, le fait que nous avons rencontré plus de personnes chrétiennes que de personnes musulmanes, et plutôt des personnes éduquées. Néanmoins, l'étude est très importante pour comprendre les dynamiques en jeu sur place.

Quelle est la rencontre qui vous a le plus marquée ?

Chloé : Toutes les femmes et les hommes que nous avons rencontrés m’ont touchée. Je me souviens particulièrement de notre première rencontre avec Dr. Aminata Kane à Abidjan. Mère de huit enfants, super diplômée et encore étudiante, elle prend le temps, en plus de sa vie familiale et de son travail, d’organiser des séances chez elle, dans une bibliothèque de quartier qu’elle a fondé, appelée Ici on LIT, Ensuite on JOUE. Pour elle, la connaissance est un pouvoir, et elle veut donner du pouvoir aux jeunes filles à travers l’éducation et la lecture. Sa bibliothèque accueille des filles et des garçons, mais elle pousse les jeunes filles à s’exprimer davantage. Elle aide également à titre personnel les nounous des enfants à, elles-aussi, lire, s’instruire et prendre des cours pour s’émanciper.

Sofietou : Si j’ai pu apprendre de toutes les personnes qu’on a pu rencontrer à Dakar, la personne qui m’a le plus marquée est Mme Dior Fall Sow. Je voue depuis mon enfance une certaine admiration pour les personnes plus âgées et les enseignements qu’elles peuvent transmettre. Mais Mme Dior Fall Sow, de par son parcours exceptionnel — elle a été la première femme nommée procureure de la République et est l’une des membres fondatrices de l’Association des femmes juristes du Sénégal — a pu, au-delà de ses récits incroyables sur le Sénégal, nous décrire la vie d’une femme à une époque rongée par le patriarcat et nous donner des conseils sur la vie en général. Un entretien au départ très formel s’est transformé petit à petit en quelque chose d’informel et de plus touchant.

Carolin : De mon côté j'ai été très marquée par la rencontre avec Christine Logbo-Kossi. Elle est directrice exécutive du groupement professionnel des miniers de Côte d'Ivoire, la Chambre des mines. C’est la première femme à diriger cette organisation. Elle se considère comme une activiste pour des questions d’inclusion car elle se bat dans un secteur majoritairement masculin pour améliorer les droits et les conditions de vie des femmes. Elle dit de façon très claire et franche ce qu'elle pense. C’est son discours sur la façon dont il faudrait faire avancer l’inclusion et l’égalité des droits qui m’a le plus marquée : selon elle il faudrait arrêter victimiser les femmes, car cela ne fait que renforcer les structures existantes. D’après-elle, il faut changer les discours, souligner l’existence de femmes fortes et montrer les choses qu’elles parviennent à accomplir, leur success stories.

Hannah : Pour moi, je dois dire que c’est vraiment la diversité des rencontres qui m’a marquée. À Dakar nous avons eu la chance de nous entretenir avec beaucoup de jeunes féministes qui sont très engagés sur les questions de féminisme et de droits de femmes. C’est la diversité dans l’articulation du féminisme m’a le plus marquée : de voir comment les gens vivent le féminisme à travers des projets dans différents domaines. Par exemple, nous avons rencontré Hyacinthe Coly, un jeune homme qui préside le Réseau des Jeunes pour la Promotion de l'Abandon des Mutilations Génitales Féminines et de l’Excision. Son réseau aborde des questions très difficiles avec des moyens financiers très limités, mais il ne cesse de s’engager pour la protection des filles et des femmes au Sénégal.

Inaïssa : La rencontre qui m'a le plus marquée est celle avec Carelle Laetitia Goli, conseillère politique pour la Fondation Friedrich Ebert. Après avoir réalisé un entretien à distance avec elle, nous avons pu la rencontrer sur place. Elle nous a présenté les actions de la fondation en matière de féminisme, notamment une formation sur le leadership que quelques-unes des féministes rencontrées ont suivi. Elle a également parlé de ses activités personnelles de sensibilisation, de dénonciation, et de soutien aux femmes. Carelle Laetitia Goli est par ailleurs membre du réseau de l’Alliance des Femmes Engagées pour le Changement (ALFEC) mise en place par la Fondation Friedrich Ebert. Elle montre une grande volonté dans ses actions, et je pense qu’elle a beaucoup à apporter en matière de réflexions sur les féminismes en Côte d’Ivoire, sur le contexte social et politique et la question de la participation des femmes en politique.

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