"La dimension du genre dans la recherche est devenue un critère d'évaluation à part entière"

"La dimension du genre dans la recherche est devenue un critère d'évaluation à part entière"

Maxime Forest présente le projet européen SUPERA
  • Conférence SUPERA à Madrid ©Ministerio Ciencia, Innovación y UniversidadesConférence SUPERA à Madrid ©Ministerio Ciencia, Innovación y Universidades

Sciences Po participe depuis juin 2018 au projet européen Supporting the Promotion of Equality in Research and Academia (SUPERA) (EN). Financé par la Commission européenne, ce projet vise à mettre en œuvre six plans égalité dans six institutions d’Europe méridionale et centrale. Ces plans aideront les participants à comprendre les inégalités, la formation et le rôle des stéréotypes et des biais de genre dans la recherche afin d’inclure une perspective de genre dans la recherche et le monde universitaire.
Maxime Forest, enseignant-chercheur à Sciences Po membre du réseau PRESAGE, assure l’évaluation scientifique du projet.

La Commission européenne a identifié trois objectifs prioritaires : l’égalité dans les progressions de carrière et dans les processus de décision, mais aussi la prise en compte des problématiques liées au genre dans les travaux de recherche. En quoi ces différents objectifs sont-ils complémentaires ?

La politique de la Direction générale de la recherche (le "ministère" de la recherche de la Commission Européenne) en faveur de l'égalité femmes-hommes dans la recherche fêtera ses 20 ans en 2019. Dès 1999, la Commission s'était alarmée du plafond de verre et du "leaky pipeline" (la disparition progressives des chercheures à mesure que l'on gravit les échelons dans les carrières scientifiques) auxquels sont confrontées les femmes à l'université et dans les organismes de recherche. Au départ, l'accent a été mis sur le niveau individuel, en encourageant le mentoring ainsi que des formations ou procédures de recrutement dédiées aux femmes. L'idée sous-jacente était que ce sont les femmes, et non les institutions académiques, qui ont un problème. Depuis, face à l'échec de ce type de stratégies, l'approche de la Commission Européenne a changé : il s'agit désormais de s'attaquer à l'ensemble des causes structurelles de la ségrégation horizontale (par domaines et types de postes) et verticale (en termes de responsabilités et d'accès à la prise de décision) telle qu'elle perdure dans les carrières académiques.

Dans cette optique, on ne peut aborder la question du recrutement et de la progression de carrière des femmes dans l'ensemble des domaines scientifiques sans questionner les processus de prise de décision (quels profils recrute-t-on, dans quels domaines, sur quels critères, par exemple) et l'environnement général de travail des personnes - hommes et femmes, engagées dans ce type de carrières. Or, le milieu universitaire comme celui de la recherche, se sont structurés historiquement sur une hiérarchie des savoirs et un modèle d'organisation des métiers et des carrières assez rigides. Et ce, à des époques où les femmes étaient soit exclues de l'enseignement supérieur, soit peu nombreuses, a fortiori aux postes à responsabilités. L'analyse des organisations universitaires et de recherche révèle que ces structures sont genrées, notamment parce qu'elles valorisent un type de carrière typiquement masculin et affranchi des contraintes autres que professionnelles. Les savoirs sur le genre sont donc indispensables pour comprendre les phénomènes de ségrégation professionnelle.

Par ailleurs, sous l'angle d'une recherche et d'une innovation responsables et ouvertes sur la société, tel qu'adopté pour le financement de la recherche par l'Union Européenne, la prise en compte de la dimension du genre dans la recherche est devenue un critère d'évaluation à part entière : prendre en compte les différences liées au sexe biologique, mais aussi les rôles sociaux distincts des femmes et des hommes du fait des normes de genre et les inégalités entre les sexes, apparaissent désormais comme autant d'éléments susceptibles d'améliorer la qualité et l'applicabilité des recherches et des innovations produites. En cela, les trois objectifs poursuivis par la Commission Européenne sont bien complémentaires.

Quel sera le rôle de Sciences Po dans ce projet ?

Sciences Po, en tant que partenaire évaluateur, veillera à la bonne exécution du projet mais surtout, apportera son expertise dans le développement et la mise en oeuvre de politiques d'égalité à l'université, acquise via le projet Effective Gender Equality in Research and the Academia EGERA (2014-2017). Pour cela, nous mobiliserons à la fois les connaissances des chercheurs et chercheuses du programme PRESAGE, et les compétences de l'OFCE et de Sciences Po en matière d'évaluation des politiques publiques. Notre objectif n'est pas simplement d'évaluer ex-post si les partenaires du projet ont atteint leurs objectifs, mais de concourir à réunir les conditions pour la mise en oeuvre de mesures efficaces, adaptées et à l'impact mesurable, sous forme de plans d'égalité au niveau de chaque institution.

Les six institutions participantes ont des profils très différents. Allez-vous prendre ces différences en compte dans l’évaluation de leurs plans égalité ?

Bien sûr, c'est là l'un des défi clé à relever pour la réussite de ce projet. En particulier, le consortium compte des organismes de financement de la recherche (nationaux et régionaux), qui ont un pouvoir d'agenda significatif : grâce à eux, des programmes de financement de la recherche peuvent adopter une perspective de genre et certains des freins dans l'accès des femmes aux financements publics de la recherche, être identifiés et levés. Quant aux universités partenaires, dont l'Université Complutense, une des plus grandes d'Espagne, leurs enjeux sont différents, et incluent les questions de recrutement, de progression de carrière ou le harcèlement sexuel. Toutefois, l'expérience du projet EGERA et des autres projets financés par l'Union Européenne dans ce domaine, nous montre qu'il existe des facteurs de succès communs aux plans d'égalité, indépendamment des mesures qu'ils comportent : impliquer au maximum la communauté dans l'identification des problèmes, s'assurer de l'appui des décisionnaires, s'appuyer sur un réseau de personnes mobilisées et bien intégrées dans la structure de l'établissement pour la mise en oeuvre des actions, réfléchir d'emblée à la visibilité et la pérennité de celles-ci et prévoir des mécanismes de reddition de comptes...

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