"El violador eres tú"

"El violador eres tú"

Delphine Grouès décrypte la performance du collectif Las Tesis
  • Un groupe de femmes performe "Un violador en tu camino" ©Wotancito CC BY-SA 4.0Un groupe de femmes performe "Un violador en tu camino" ©Wotancito CC BY-SA 4.0

El violador eres tú : le violeur c'est toi. Depuis novembre 2019, la performance d’un collectif féministe chilien, Las Tesis, est reprise dans le monde entier. Ce poème chanté et dansé, intitulé “Un violador en tu camino” [Un violeur sur ton chemin] dénonce les violences faites aux femmes en retranscrivant des travaux de recherche, notamment ceux de l’anthropologue argentino-brésilienne Rita Laura Segato. Cette performance réalisée dans un contexte de forte contestation sociale au Chili a trouvé une résonnance internationale. Delphine Grouès, Directrice de l'Institut des Compétences et de l'Innovation de Sciences Po, docteure en études latino-américaines, décrypte ce mouvement.

Dans quel contexte cette performance a-t-elle vu le jour ?

Cette performance a vu le jour au Chili, en plein cœur d’une révolte sociale ; par les réseaux sociaux, elle s’est ensuite diffusée de manière massive à l’international. Le contexte actuel au Chili est celui d’un véritable soulèvement populaire, un soulèvement qui se fonde sur plusieurs combats, mais essentiellement par rapport à la demande de bénéficier de meilleurs régimes sociaux, de santé et de retraite, une éducation de meilleure qualité et accessible à toutes et tous, et également une nouvelle constitution, puisque la constitution actuelle au Chili a été héritée de l’ère Pinochet.

Ce collectif de jeunes femmes, Las Tesis, a été créé avant ces événements. Son objectif dès le départ était de traduire en expression artistique des écrits scientifiques sur les violences de genre. Donc la vidéo de cette interprétation de “Un violador en tu camino” [un violeur sur ton chemin] que l’on voit actuellement sur les réseaux sociaux c’est en fait un extrait de la deuxième création réalisée par le collectif. Leur idée était d’organiser cette manifestation artistique en novembre au moment de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, et finalement ça s’est greffé sur un contexte plus volcanique, celui du soulèvement contre les violences sociales.

Ce collectif s’appelle Las Tesis pour sa volonté de simplifier les thèses féministes. Pourquoi l’avoir fait au travers d’une performance artistique ?

Plus que de simplifier les thèses féministes, je pense que leur volonté est de les retranscrire sous une autre forme. De réussir à les transmettre à un public plus large, à un public qui n’aurait pas forcément lu ces écrits académiques. C’est de retraduire, à travers l’art - et notamment à travers la danse et la poésie, à travers un rythme musical, ce que décryptent les académiques par rapport aux violences faites aux femmes.

Comment expliquer la viralité de cette performance ?

Le collectif Las Tesis est né dans la ville de Valparaíso, qui est LA ville au Chili des arts de rue. On entre dans la ville et on le voit : les fresques recouvrent les murs, la ville accueille nombre de groupes poétiques, de chanteurs et d'artistes, qui font éclore leurs créations artistiques dans les rues. Cette ville vibre ; et la performance de Las Tesis a été créée au cœur de ce centre artistique du Chili. La volonté du collectif au départ était d’interpréter "Un violador en tu camino" dans des cercles restreints, comme des écoles ou des universités. Cette année, elles ont choisi de l’interpréter dans les rues de Valparaíso : c’est à ce moment-là que c’est devenu viral.

Plusieurs choses expliquent cette diffusion au Chili et à l’international. Au Chili, cette création artistique se greffait sur un contexte qui avait besoin de nouvelles formes d’expression de la révolte.

Ensuite, et ce qui est passionnant, c’est comment les autres pays s’en sont emparés. On pense d’abord à l’Amérique Latine et à l’Espagne évidemment, unies par la langue. Mais on a vu d’autres pays, et d’autres langues, se réapproprier à la fois la chorégraphie et le texte qui a été traduit et à chaque fois modelé un petit peu selon les problématiques des pays. On voit actuellement des pays contraints à une certaine censure également s’approprier ce texte et l’interpréter dans des espaces publics, quitte à risquer la prison, notamment en Turquie.

Donc c'est extrêmement intéressant de voir que c'est un petit collectif très ancré, en l’occurrence à Valparaíso, qui a créé un phénomène, surtout un mode de transmission, qui efface les frontières.

Cette performance a été reprise dans le monde entier. Est-elle pour autant universelle ?

On pourrait effectivement considérer cette performance comme universelle, du fait qu’il s’agit de l'universalité de l'art comme forme d'expression, comme forme de liberté qui permet à des personnes de prendre position avec divers instruments pour transmettre un message.

Ce qui est intéressant, c’est que ce mouvement là, ce texte, et même la chorégraphie, sont ancrés dans des références chiliennes. Pas tellement en tant que tradition, mais par rapport à la contingence, au contexte actuel : si on regarde le texte par exemple, rien que le titre “Un violador en tu camino” [un violeur sur ton chemin] : Las Tesis a détourné la phrase d’une campagne qui visait à soutenir la sympathie des Chiliennes et des Chiliens vis à vis des carabiniers, des carabiniers qui avaient été l’une des mains armées de Pinochet et qui se distinguent dans les manifestations comme réagissant de manière spécialement brutale. Ce slogan était “Un amigo en tu camino”, [“Un ami sur ton chemin”]. Elles l’ont transformé en “Un violeur sur ton chemin”, donc on note déjà l'identification des forces de police avec une forme de violence faite contre les femmes.

Un autre exemple serait l'une des dernières strophes qui reprend littéralement une strophe de l'hymne des carabiniers qui commence avec “dors tranquille, innocente enfant, sans te soucier du bandit” : elles ont transformé le sens de cet hymne pour dire, finalement, “ne dormez pas sur vos deux oreilles parce que le danger guette, il est là”.

Et lorsqu'elles accusent le système judiciaire, et plus encore le gouvernement, c'est également une accusation par rapport à un manque de justice probant à la suite d’affaires de viols. D’où le geste du doigt pointé, accusateur. Il faut se rappeler qu’au Chili il y a encore un énorme débat par rapport à l'avortement, au droit des femmes à choisir ; c'est toujours un sujet de très grand conflit dans la société.

Enfin, sur la chorégraphie, à certains moments les jeunes femmes s'accroupissent. Cela fait écho au fait que généralement lorsque des jeunes femmes sont arrêtées dans les manifestations, elles sont dénudées dans les commissariats et doivent s'accroupir, les mains sur la nuque, devant les policiers.

Quelles ont été les réactions au Chili ? Ce mouvement aura-t-il des réponses politiques ?

Pour le moment les réponses politiques ne sont pas encore là. Je pense que l’ampleur de la réaction générée par la performance de Las Tesis va venir enrichir le débat qui a lieu notamment par rapport au changement de constitution. Fin avril, un référendum sera organisé au Chili pour savoir si oui ou non les Chiliens veulent changer la constitution, et si oui, quel type d'assemblée constituante devra être formée. Non seulement les sujets comme les droits des femmes, des mapuches - qui étaient les natifs au Chili -, mais aussi leur représentation dans les assemblées vont être mis sur la table.

Le phénomène de Las Tesis a créé un élan et un sens du collectif : des centaines de femmes sont allées dans la rue suivre cette chorégraphie pour exprimer leur attachement à voir les droits des femmes mis avant dans la société. Au Chili cette danse a aussi été reprise par des personnes plus âgées pour rappeler les violences qui avaient été faites aux femmes par les forces de Pinochet au moment de la dictature : des femmes ont dansé à côté du stade national, le lieu où avaient été enfermés des prisonniers pendant les premiers mois de la dictature du Chili. La mémoire historique vient donc se greffer sur cette performance inédite.

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