Comment les services sociaux ont-ils émergé dans l’entre-deux-guerres ?

Comment les services sociaux ont-ils émergé dans l’entre-deux-guerres ?

Portrait de thèse, avec Lola Zappi
  • © Lola Zappi / Sciences Po© Lola Zappi / Sciences Po

Après un Master de l'École d'affaires publiques de Sciences Po, Lola Zappi a obtenu l'agrégation d'histoire et commencé une thèse au Centre d'histoire de Sciences Po sous la direction de Claire Andrieu et de Christophe Capuano. Elle vient de soutenir ses travaux de recherche sur le service social à Paris dans l'entre-deux guerres et d'obtenir son doctorat.

Pourquoi avez-vous choisi de passer l'agrégation et de poursuivre en thèse après votre Master ?

J'avais hésité à l'époque des choix de master à m'inscrire dans le Master de recherche en histoire. Mais je n'étais pas encore sûre de vouloir embrasser cette carrière, surtout que je savais que le concours de l'agrégation, comme l'obtention d'un contrat doctoral, serait difficile ! J'avais finalement opté pour une solution hybride: un Master en affaires publiques doublé d'un parcours en histoire, en remplaçant mes six mois de stage par l'écriture d'un mémoire de recherche. C'est cette expérience du mémoire qui m'a convaincue : mon sujet portait sur les militantes féministes au début du XXe siècle, en m'appuyant sur un corpus de plusieurs centaines de lettres échangées entre ces femmes. C'est comme ça que j'ai découvert le goût des archives : c'était très émouvant d'avoir accès à ces correspondances, qui racontaient les temps de lutte mais aussi les sociabilités entre femmes, la vie quotidienne à Paris au début des années 1900, etc. Je trouvais que la discipline historique, plus encore que la sociologie dont je m'inspire beaucoup, permettait une analyse fine de ces trajectoires de vie : sans modélisation, sans idéaux-types, avec un vrai souci de ne pas trahir les sources et de prêter sans cesse attention au contexte. Je crois que l'humilité de cette discipline, le côté “travail de fourmi”, font partie des éléments qui m'ont décidée à poursuivre la recherche.

Vous avez travaillé sur les assistantes sociales et les familles assistées dans le cadre de la protection de la jeunesse à Paris dans l'entre-deux-guerres. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Dans mon sujet de thèse j’ai voulu allier mon intérêt pour les politiques publiques avec une démarche d'histoire sociale, en me demandant comment les politiques publiques agissent sur les individus. Plus exactement, j'ai voulu comprendre comment avaient émergé les services sociaux dans l'entre-deux-guerres et quelle était la nature de la relation d'assistance liant les travailleuses sociales aux personnes assistées. Ce sujet a pu voir le jour grâce à la découverte d'un corpus d'archives hors du commun : les dossiers d'enquêtes et de suivi du Service Social de l'Enfance, un organisme privé d'assistantes sociales chargé de prendre en charge les familles déférées devant le Tribunal pour enfants du département de la Seine (qui englobe à l'époque Paris et sa banlieue).

Par la suite, j'ai aussi pu étudier les dossiers d'étudiantes des écoles d'assistantes sociales de l'entre-deux-guerres. Le métier d'assistante sociale apparaît pour la première fois à cette époque : j'avais donc sous les yeux les premières générations de femmes ayant exercé cette profession. J'ai donc cherché dans ma thèse à tenir dans un même ensemble une histoire de l'institution - qu'est-ce que les services sociaux ? -, des assistantes sociales et des personnes assistées.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour résumer ce que j'explique dans ma thèse, je montre que les services sociaux s'institutionnalisent dans un contexte où l'on cherche à rationaliser l'action sociale tout en luttant contre les "fléaux sociaux", comme la tuberculose, l’alcoolisme, et le paupérisme. La volonté de contrôler les pratiques des familles de classes populaires exposées à ces risques est donc très grande et la prise en charge des assistantes sociales s'apparente à une forme de tutelle. Cela n'est d'ailleurs pas sans décontenancer les jeunes femmes qui se tournent vers la profession d'assistante : issues de la bourgeoisie et souvent très imprégnées de valeurs chrétiennes, elles cherchent avant tout à être les "amies" des familles populaires avant de se rendre compte que leur métier implique aussi une part de surveillance et de contrôle. Les services sociaux n'ont cependant pas un pouvoir de contrôle absolu et les personnes assistées, y compris dans le domaine très spécifique de la protection judiciaire de la jeunesse, parviennent à conserver une certaine marge de manoeuvre dans le déroulement de l'action sociale. Mais la relation d'assistance reste avant tout marquée par une très grande distance séparant les assistantes sociales des familles qu'elles encadrent.

On assiste donc dans l'entre-deux-guerres à une naissance de l'État social très paradoxale : alors que les élites réformatrices souhaitaient mieux intégrer les populations ouvrières à la société, elles contribuent en réalité à figer un fossé entre les institutions de prise en charge des classes populaires et ces dernières.

Vous êtes désormais docteure en histoire. Quels sont vos projets pour la suite ?

J'aimerais poursuivre si possible à la fois dans l'enseignement et dans la recherche, car les deux me passionnent. En ce qui concerne mes prochains projets de recherche, j'hésite encore ! Je continuerai sans doute à travailler sur l'histoire de l'action sociale, mais j'ai aussi beaucoup aimé dans ma thèse pouvoir approcher une histoire du travail. C'est une piste que j'ai envie d'explorer plus avant, peut-être à travers l'histoire d'un autre métier du care.

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