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Vous reprendrez bien un peu d’imprimé ?

Livre et tablette ©Marta Nascimento / Sciences Po

©Marta Nascimento / Sciences Po

Les étudiants nés avec Internet délaisseraient-ils l’imprimé pour le numérique ? Pour répondre à la question, la bibliothèque de UCLA a mené une étude auprès d’un groupe d’étudiants à qui il était offert une alternative très large de supports de lecture. Les résultats de ces travaux montrent qu’au-delà d’un choix manichéen pour l’un ou l’autre, les étudiants choisissent en fonction d’une multitude de facteurs en tête desquels apparaissent le temps et la commodité d’accès.

La question de la concurrence entre ressources numériques et ressources imprimées est très présente dans le monde académique en général, et dans celui des bibliothèques en particulier. Il est fréquent de croiser des enseignants persuadés que l’offre de documentation électronique permet à leurs étudiants de se passer d’équivalent imprimé (quand les deux supports co-existent). Certaines bibliothèques ont même fait le choix radical de ne plus proposer de livres imprimés à leurs usagers sous prétexte que le « en ligne » est (et sera) suffisant. Chacun peut citer tel étudiant qui ne lit plus que sur smartphone, ou tel autre qui ne picore que des extraits numérisés déposés sur Moodle. Bien souvent ces cas particuliers font figure d’exemples pour une génération de « digital natives » qui aurait délaissé le papier.

Au-delà des fantasmes et des modes, qu’en est-il réellement ? Que peut-on dire en novembre 2017 de l’appétence des étudiants pour l’imprimé et/ou le numérique ? Nous n’avons pas ici l’ambition de traiter cette problématique complexe sur laquelle de nombreuses études ont été menées et pour laquelle une approche nuancée et contextualisée s’impose. L’objet de ce billet est de rendre compte d’une étude menée par une collègue de UCLA,  Diane Mizrachi, qui présentait récemment ses travaux au congrès de l’ECIL où étaient présents des bibliothécaires de la Direction des Ressources et de l’Information Scientifique (DRIS) et de souligner les observations menées en écho à la bibliothèque de Sciences Po.

A UCLA, les étudiants préfèrent l’imprimé

Au cours d’un trimestre de 10 semaines à l’automne 2015, Diane Mizrachi, bibliothécaire à UCLA, a mené une étude dans le cadre d’un cours de culture générale intitulé Never Ending Stories: Multidisciplinary Perspectives on Myth, destiné  à des étudiants de premier cycle (freshmen) à qui il était proposé de choisir librement de mener leurs lectures soit en achetant des exemplaires imprimés des ouvrages au programme, en empruntant un exemplaire à la bibliothèque, en accédant à une version numérisée sur leur plateforme d’e-learning, ou par n’importe quelle combinaison de ces options. L’ambition de cette étude était d’étudier les pratiques de ces étudiants confrontés à ce choix de supports pour un même corpus de huit textes dont l’Iliade et l’Odyssée ou encore l’Enéide.

Le coût total des éditions imprimées de ces ouvrages variait de 171 dollars pour des exemplaires d’occasion à 223 dollars pour des exemplaires neufs. Des copies de tous les documents étaient également disponibles via un service de prêt court de deux heures offert par la bibliothèque. En outre, toutes les lectures ont été téléchargées sur le site Web du cours où elles pouvaient être consultées gratuitement. Le nombre total de pages assignées était de 1 180 pages. A la suite des lectures, un questionnaire était diffusé de façon à connaître les motifs des choix des étudiants quant au support de lecture via un questionnaire de 9 questions à choix multiple. On pouvait y trouver les questions suivantes :

  • In what format did you read the required class texts?
  • Why did you use this format or mix of formats?
  • Did you purchase the course reader?
  • If you accessed readings from the course webpage, did you print them out to read?

En outre, quatre quizz étaient diffusés au cours de l’année pour vérifier la bonne lecture et compréhension des lectures imposées.

La majorité des étudiants de cette étude (72,2%, N = 44) ont répondu qu’ils lisaient ces textes obligatoires « en version imprimée » ou « à la fois sur papier et sur support numérique, mais surtout sur papier ». Neuf (14,1%) ont répondu « les deux mais surtout sur support numérique », six (9,8%) ont répondu « les deux formats de manière égale » et deux (3,3%) ont répondu « électronique ». Les raisons avancées de ces choix ont déjà été proposées en conclusion d’autres études, il s’agit de : la commodité, le coût, la fatigue visuelle, la préférence pour l’imprimé, le fait de mieux apprendre avec l’imprimé et, finalement, la préférence pour l’électronique.

D’autres études mentionnent l’importance qu’il y a pour certains lecteurs à visualiser l’avancement de la lecture dans l’ouvrage et donc la matérialité de la pile constituée par les pages déjà parcourues, ou encore la possibilité de tenir son écran selon un angle d’inclinaison imitant celui d’un livre tenu à la main afin de limiter la fatigue visuelle.

Diane Mizrachi souligne que les étudiants qui ont participé à cette étude préfèrent lire sur support imprimé, même s’ils peuvent choisir d’accéder facilement et gratuitement au contenu équivalent à partir du site Web de leur cours. Toutes les sources imprimées étaient également disponibles à la bibliothèque, mais plus de 60% des étudiants concernés ont choisi d’acheter les ouvrages assignés. L’achat a été privilégié par rapport à la possibilité d’imprimer. Il est possible que les étudiants préfèrent payer plus pour acheter les livres pour des raisons de commodité et pour gagner du temps. Mizrachi et Bates dans une étude de 2013  expliquent à quel point le temps et l’urgence des tâches à accomplir influencent les pratiques de collecte, d’organisation et de classement de l’information par les étudiants, et notent qu’ils utilisent souvent des stratégies d’économie de temps et d’effort dans leurs actions même s’ils reconnaissent que peuvent en découler de moins bons résultats dans la réussite de leurs études.  Pourquoi les étudiants ont-ils opté pour l’achat d’imprimés, même s’ils reconnaissaient la commodité et la gratuité de l’accès aux lectures en ligne ? Certains aiment le contact du papier, ils apprécient la facilité de l’annotation et du surlignage qui sont des pratiques indispensables à la mémorisation et à l’apprentissage actif.

La question est-elle bien posée ?

La présentation qu’avait faite Diane Mizrachi de ses travaux au congrès de l’ECIL avait retenu toute notre attention car le choix du support à privilégier est sans cesse questionné en bibliothèque. Par ailleurs, la préférence pour l’achat par rapport à l’emprunt est une question supplémentaire qu’il ne faut pas négliger. Dans le cas de l’étude de l’UCLA, il ne faut pas sous-estimer la possibilité que les étudiants aient voulu acquérir des ouvrages qui auraient toute leur place, et pour longtemps, dans leur bibliothèque personnelle.

Ce que nous retenons des travaux de notre collègue californienne est que la plupart du temps la question est mal posée. Les étudiants ne semblent pas préférer un support plutôt que l’autre EN GÉNÉRAL. Ce que nous disent cette étude ainsi que d’autres, et nos propres observations, est que les étudiants organisent leur temps de lecture et de révision dans le contexte d’un emploi du temps soumis à de multiples pressions. En fonction d’une multitude de contraintes en tête desquelles il y a le temps, l’urgence des travaux à réaliser et la commodité de la réalisation d’une tâche particulière à un instant, le choix du support de lecture pourra varier. Dans certains cas, le numérique sera plus pratique d’un point de vue purement matériel (accès facile, nomadisme, texte intégral cherchable…) ; dans d’autres cas, l’imprimé sera préféré car on aura le temps de le feuilleter dans un lieu confortable et sans nécessiter de bouger, on pourra l’annoter à loisir et se plonger dans la matérialité de l’objet livre qui demeure un attachement fort même pour des générations nées avec l’internet.

Finalement, une bibliothèque sans livres ne répondrait aux besoins de personne si ce n’est aux fantasmes de certains. Les ressources électroniques indispensables et précieuses, dans certains moments particuliers, ne peuvent se concevoir qu’en complément des ressources imprimées qui constituent le socle de la collection, ainsi que l’élément structurant d’un rapport en cours d’élaboration de l’étudiant à la connaissance.

De ces travaux pourraient découler les suggestions suivantes qui pourraient être discutées et soumises à expérimentation :

  • Imprimé et numérique ne sont pas concurrentiels mais complémentaires ! Dans la mesure du possible, des textes disponibles sur les deux types de support pourront être privilégiés permettant aux étudiants de choisir leur support en fonction de leurs contraintes du moment ;
  • Lire en ligne s’acquiert avec le temps ! Il semblerait que les étudiants de premier cycle n’ont pas encore acquis tous les codes de l’étudiant aguerri de deuxième cycle ! Les étudiants de 1ère année fraîchement sortis du lycée semblent privilégier la lecture de manuels imprimés.
  • Lire en ligne nécessite une bonne connaissance de l’organisation des ressources dématérialisées sur les plateformes innombrables des éditeurs numériques. Il convient d’apprendre également les principes d’organisation des publications en ligne. Identifier, trouver et lire un ebook en ligne ou un périodique électronique nécessitent des compétences spécifiques ! La bibliothèque peut aider les étudiants à acquérir ces connaissances au travers des ateliers proposés autour des ressources numériques.
Cécile TOUITOU, Responsable de la mission marketing, Direction des Ressources et de l’Information Scientifique, Bibliothèque de Sciences Po.