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La pédagogie par compétences : quésaco ? L’exemple de l’art oratoire au sein du programme FORCCAST

©Josselyn Bossennec / Portrait Cyril Delhay - Sciences Po

©Josselyn Bossennec / Portrait Cyril Delhay - Sciences Po

Entretien avec Cyril DELHAY, Professeur d’art oratoire à Sciences Po. 

Cyril Delhay fait partie de l’équipe du programme FORCCAST (Formation par la Cartographie des Controverses à l’Analyse des Sciences et techniques), initiative d’excellence en formations innovantes. Le programme articule entre autres l’apprentissage des fondamentaux de la prise de parole en public et le débat sur des sujets scientifiques et techniques qui suscitent la controverse, en introduction aux Humanités scientifiques. Il enseigne au sein du Collège Universitaire et dans les différentes Écoles et Master. Il coordonne depuis une quinzaine d’années une équipe d’une vingtaine d’enseignants de la prise de parole en public, chanteurs lyriques, comédiens, consultants.

Comment faîtes-vous pour enseigner l’art oratoire ? Etre un bon orateur, n’est-ce pas une question de talent ?

On ne naît pas orateur, on le devient. Contrairement à une idée répandue, l’art oratoire est une question fondamentalement technique. Chacune, chacun peut devenir une bonne oratrice, un bon orateur. Les plus grands sont ceux qui se sont mis au travail de façon méthodique, souvent pour corriger des tares. Churchill zézayait dans sa jeunesse. Selon les antiques, Démosthène a dû surmonter un bégaiement et un souffle court.

Sur quoi repose cette technique ?

Quintilien l’écrivait déjà il y a 2000 ans dans les Institutions oratoires. Le secret du bon orateur, c’est l’actio, c’est-à-dire la conscience corporelle, la mobilisation de ses ressources physiques, sa capacité à incarner une parole publique. Une fois dit cela, encore faut-il s’accorder sur les compétences visées. A Sciences Po, une équipe d’enseignants spécialistes d’art oratoire s’est réunie de façon répétée et intense pour les définir. Il a fallu échanger, se mettre d’accord, sur les termes mais aussi sur les objectifs. Cela a pris du temps, mais nous a permis de réaliser un saut qualitatif indéniable. C’était un exercice d’intelligence collective. Avec des résultats ! Les évaluations du module de débat proposé à tous les nouveaux étudiants du Campus de Paris lors du stage de prérentrée sont passées de 75% de taux de satisfaction (taux de réponse « satisfaisant » et « excellent »), pour 400 répondants environ, à 95% ! Et ce, avec un taux d’ « excellent » compris selon les années et les enseignants entre 50 et 70% !

Comment savoir si une compétence est bien définie ?

Cela ne va pas de soi en effet. Je vois deux critères. Le premier est celui de la granulométrie. Une compétence est sans doute suffisamment précisée lorsqu’elle ne peut plus être subdivisée. C’est en vérité une approche très cartésienne de la pédagogie. Par exemple, pour définir la qualité vocale, nous mettions au départ sur la même ligne (maîtrise de l’intensité, du timbre, de la hauteur et du débit). Mais chacune de ces qualités mérite une ligne distincte. Lorsque nous nous sommes réunis avec les enseignants, nous sommes passés de 17 à 43 compétences fondamentales de l’orateur, pour la seule position debout, celle du tribun. Le second critère est la capacité qu’aura l’apprenant à s’approprier la compétence, à la comprendre et à la faire sienne. Plusieurs allers-retours sont parfois nécessaires entre l’équipe des enseignants et les étudiants pour arriver à un degré de formalisation satisfaisant. Nous étions tous d’accord pour dire que la conscience de la respiration et le souffle sont fondamentaux pour l’orateur. Mais il a fallu préciser et convenir que c’était précisément la respiration costo-diaphragmatique qui est la pierre angulaire de ce que nous devons enseigner. Une fois posé cela, il a fallu faire comprendre de façon théorique cette respiration. Nous avons recours à un film en 3D. Et la faire assimiler par les apprenants. Des entraînements pratiques sont incontournables. On n’apprend pas à nager en lisant un livre théorique sur la natation, au bord de la piscine ! Il faut se jeter à l’eau. Il a fallu donc concevoir les exercices d’apprentissage.

La définition précise des compétences change-t-elle la façon d’enseigner ?

Cela bouleverse tout ! Il ne faut pas sous-estimer les écueils. C’est rarement dit, mais la définition précise des compétences conduit l’enseignant à renoncer à une forme de pouvoir. Il n’est plus le sachant avec la boîte noire de son savoir, détenue jalousement comme un secret industriel, doublé du pouvoir de vous évaluer avec la fameuse note sur 20. Il est celui qui vous montre la montagne à gravir, vous donne le matériel dont il faut s’équiper et vous remet la carte et la boussole ! Il n’est plus le guide qui se place devant vous et vous intime de le suivre au pas de charge. Il devient un accompagnateur, toujours disponible en cas de besoin mais qui se tient derrière vous.

Une fois les compétences spécifiées, le format classique d’évaluation (note sur 20) est adapté ?

Pas forcément. Les étudiants attendent qu’on leur donne un retour précis et qualitatif sur ce qu’ils produisent et sur leur progression. De ce point de vue la note sur 20 est très rassurante. La précision qu’elle indique peut cependant n’être qu’un leurre. Lorsque nous avions mis en place notre nouvelle grille de compétences des arts oratoires, nous proposions encore à l’apprenant une évaluation de 1 à 5 pour chaque compétence. Le 1 correspondant à « Excellent », le 5 à « des fondamentaux encore à construire ». Nous étions contents de nous et de cette formulation positive… Jusqu’à ce que des évaluateurs internationaux et notamment canadiens nous fassent remarquer que la notation sur 5 n’était qu’une transposition de la note sur 20 ! Vous êtes encore au milieu du gué, nous ont-ils dit. La définition précise des compétences permet un retour encore plus clair, concret et constructif que la notation sur 20 : acquis/ non acquis/ en cours d’acquisition. Ce qui n’empêche pas de distinguer par une appréciation qualitative écrite ou orale les prestations excellentes ou de donner un retour précis sur un parcours de progression !